Cervantes à la conquête du monde ou la défense de l’espagnol par l’Espagne

8 mars 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : L'Espagne, un pays dont la langue est un symbole de puissance, Auteurs : John Milner / SOPA Images/Sipa U/SIPA, Numéro de reportage : SIPAUSA30189089_000004.
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Cervantes à la conquête du monde ou la défense de l’espagnol par l’Espagne

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L’Espagne entretient sa puissance diplomatique, culturelle et économique par la langue. L’espagnol est la deuxième langue la plus parlée au monde, un succès qui s’entretient depuis un véritable réseau d’organismes et de communautés hispaniques à l’internationale.

Moyen de communication, la langue est aussi un instrument de puissance et d’influence. Madrid l’a bien compris qui défend l’expansion de l’espagnol et, à travers lui, sa culture et son économie.

L’Espagne et l’Amérique latine

 Environ 580 millions de personnes dans le monde parlent espagnol en 2019 – dont 480 millions approximativement l’utilisent comme langue maternelle et 100 millions ont des compétences limitées en castillan [simple_tooltip content=’Pour la distinction (souvent artificielle) entre « espagnol » et « castillan », voir Klein, Nicolas, Comprendre l’Espagne d’aujourd’hui – Manuel de civilisation, Paris : Ellipses, 2020, page 202.’](1)[/simple_tooltip]. Cela fait de la langue de Cervantes la deuxième dans le monde par son nombre de locuteurs maternels (derrière le mandarin) et la troisième si l’on prend en compte les locuteurs avec des compétences limitées (derrière l’anglais et le mandarin) [simple_tooltip content=’El español – Una lengua viva – Informe 2019, Madrid : Institut Cervantes, page 5 ; et Martín Rodrigo, Inés, « El español, un patrimonio de 577 millones de personas », ABC, 20 juillet 2018.’](2)[/simple_tooltip].

C’est l’Amérique latine qui regroupe l’essentiel des hispanophones au monde (près de 416 millions de personnes, soit plus de 70 % du total susmentionné) [simple_tooltip content=’Ibid., page 7.’](3)[/simple_tooltip]. L’émigration des Latinos vers les États-Unis d’Amérique joue elle aussi un rôle majeur dans la diffusion de cette culture. Pourtant, croire que le rôle joué par l’Espagne dans la défense et l’expansion de sa langue est mineur serait une grave erreur. Malgré des maladresses et des fautes dans l’élaboration d’une stratégie à ce sujet [simple_tooltip content=’Aunión, Juan Antonio, « Cortázar y Borges, expulsados de las aulas », El País, 26 mars 2019 ; Ruiz Mantilla, Jesús, « América también reclama el español », El País, 27 février 2018 ; et Koch, Tommaso et Riaño, Peio, « El resbaladizo español neutro », El País, 10 janvier 2019.’](4)[/simple_tooltip], notre voisin ibérique a très tôt pris conscience que l’espagnol était un patrimoine transatlantique, voire planétaire, dont la préservation est une tâche partagée [simple_tooltip content=’« El español no es de España », El País, 4 mars 2018 ; et Borrell, Josep, « El español en un mundo interdependiente », El País, 3 avril 2019.’](5)[/simple_tooltip].

Madrid prend les choses en main

À partir des années 1990, les autorités espagnoles prennent une série de décisions en vue de la célébration du cinquième centenaire de l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde. Outre la création en 1991 de l’Institut Cervantes, organisme sis à Madrid chargé de la promotion de la culture et des langues d’Espagne à l’international [simple_tooltip content=’Site officiel de l’Institut Cervantes’](6)[/simple_tooltip], l’on peut relever la mise en œuvre la même année des Sommets ibéro-américains, qui réunissent les dirigeants des pays hispanophones et lusophones d’Europe et d’Amérique et dont le Secrétariat général (SEGIB) se trouve dans la capitale espagnole [simple_tooltip content=’Site officiel du SEGIB’][7][/simple_tooltip]. Six ans plus tard, l’État espagnol parraine la fondation des Congrès internationaux de la Langue espagnole (CILE), dont la dernière édition a lieu en 2019 à Córdoba (Argentine) [simple_tooltip content=’Voir site officiel des CILE’](8)[/simple_tooltip].

Tous ces événements bénéficient d’une réelle répercussion médiatique outre-Pyrénées et les plus hautes autorités du pays – qu’il s’agisse du président du gouvernement, des ministres ou du couple royal – s’y rendent et en assurent la promotion [simple_tooltip content=’« Congreso de la Lengua: qué dijo el rey Felipe vi en la inauguración », La Nación, 27 mars 2019.’](9)[/simple_tooltip]. Bien d’autres initiatives sont prises au cours de ces décennies, depuis l’intégration toujours plus grande des académies de langue espagnole latino-américaines dans la rédaction du Dictionnaire de l’Académie royale de la Langue espagnole, qui fait autorité en la matière [simple_tooltip content=’« Las primeras palabras latinoamericanas que entraron al diccionario de la Real Academia Española », La Nación, 6 septembre 2016.’](10)[/simple_tooltip], jusqu’à la constitution d’un Diccionario panhispánico de dudas[simple_tooltip content=’Site officiel de l’Académie royale de la Langue espagnole’](11)[/simple_tooltip]

Les raisons qui poussent l’Espagne à agir de la sorte ne sont pas que culturelles et diplomatiques, mais aussi économiques [simple_tooltip content=’Klein, Nicolas, « Promouvoir le français ? Inspirons-nous de l’Espagne ! », Cercle Aristote, 10 avril 2018.’](12)[/simple_tooltip]. Optimiser les ressources afin de poursuivre l’expansion de la langue de Cervantes est devenu une priorité, notamment aux États-Unis d’Amérique. Les partenariats de l’Institut Cervantes avec le Mexique (UNAM), le Pérou (Institut Garcilaso-de-la-Vega) et la Colombie (Institut Caro-y-Cuervo) sont nombreux, notamment dans le but de consolider les organismes déjà existants ou d’en créer de nouveaux en Californie, au Texas ou encore au Nouveau-Mexique [simple_tooltip content=’Ximénez de Sandoval, « España y México proyectan en Los Ángeles el primer Instituto Cervantes «panhispánico» », El País, 22 octobre 2019 ; « El Instituto Caro y Cuervo de Colombia se instala en la sede central del Instituto Cervantes en Madrid », Institut Cervantes, 10 octobre 2014 ; Hernández, Mirtha, « Estrechan lazos la UNAM y el Instituto Cervantes », Gaceta UNAM, 8 novembre 2018 ; « El Instituto Cervantes presenta con México, Colombia y Perú la red CANOA para internacionalizar la cultura en español », Institut Cervantes, 29 mars 2019 ; et Klein, Nicolas, interrogé par Blanchet-Gravel, Jérôme, « Reconquista diplomatique de l’Espagne en Amérique latine », Sputnik News, 19 février 2020.’](13)[/simple_tooltip].

L’enjeu américain

 C’est justement dans la première puissance du monde que se joue une part non négligeable de l’avenir de l’espagnol. Ce n’est donc pas un hasard si l’Institut Cervantes choisit en 2019 son antenne de New York pour présenter son rapport annuel sur l’état de la langue de Cervantes dans le monde [simple_tooltip content=’Morales, Manuel et Pozzi, Sandro, « El español, el cuarto idioma más poderoso del mundo », El País, 12 octobre 2019.’](14)[/simple_tooltip].

L’on estime aujourd’hui qu’environ 58 millions d’hispanophones vivent dans ce pays majoritairement anglophone [simple_tooltip content=’Rodríguez, Darinka, « El español, una lengua no tan extranjera en EE UU », El País, 26 février 2019′](15)[/simple_tooltip], soit plus que n’importe quelle autre communauté linguistique (3,5 millions pour le mandarin, 1,8 million pour le tagalog et 1,5 million pour le vietnamien, par exemple) [simple_tooltip content=’« Más de 40 millones en EE. UU. hablan español en casa, casi como en España », El Periódico, 29 octobre 2019.’](16)[/simple_tooltip]. La visibilité de l’espagnol est réelle dans tous les domaines de la vie quotidienne américaine (publicité, médias, politique, consommation, culture) et il est de fait devenu la deuxième langue des États-Unis [simple_tooltip content=’Morales, Manuel et Pozzi, Sandro, « El español, segunda lengua de Estados Unidos y discriminada », El País, 11 octobre 2019.’](17)[/simple_tooltip], ce qui explique le soutien constant donné par les autorités espagnoles à son renforcement et sa diffusion sur place [simple_tooltip content=’Barbero, Luis, « El Rey insta a fortalecer el español en Estados Unidos », El País, 18 septembre 2015.’](18)[/simple_tooltip]. De fait, notre voisin ibérique prend part (directement ou pas) à la formation de nouveaux professeurs, car la première puissance mondiale est en demande constante dans le domaine et a du mal à suivre la croissance du nombre d’élèves qui sollicitent des cours dans cette langue [simple_tooltip content=’Sánchez-Silva, Carmen, « Se buscan profesores españoles para trabajar en Estados Unidos », El País, 5 octobre 2019.’](19)[/simple_tooltip].

Deux dangers guettent l’espagnol sur place. D’un côté, l’administration de Donald Trump s’est régulièrement montrée défavorable à l’usage de cette langue dans la politique et l’administration, ce qui explique en partie les rapports tendus entre Madrid et Washington depuis 2017. Il ne faut cependant pas oublier que l’ensemble des dirigeants américains a l’importance de l’électorat hispanique et hispanophone présente à l’esprit, ce qui en pousse plus d’un à mener des campagnes bilingues [simple_tooltip content=’« Campaña electoral en EE. UU.: los demócratas se lanzan en español a por el voto latino », El Español, 4 août 2019.’](20)[/simple_tooltip] et à se servir, une fois élus, de l’espagnol [simple_tooltip content=’El español en la política de EE. UU. – Análisis de su uso en la Cámara de Representantes y el Senado, Madrid : The Hispanic Council, 2018, pages 28-29 notamment.’](21)[/simple_tooltip].

L’autre menace qui pèse sur l’espagnol outre-Atlantique est son abandon progressif par les descendants d’immigrés latinos. Cette menace doit néanmoins être relativisée, car, si elle se confirme pour la deuxième génération, elle laisse la place à un bilinguisme assumé et revendiqué pour la troisième [simple_tooltip content=’Catalán, Eva, « El bilingüismo resucita al español en el «cementerio de los idiomas» », El Confidencial, 27 novembre 2019.’](22)[/simple_tooltip].

Géographie et culture, deux dimensions de l’expansion et de la défense de l’espagnol

 Les États-Unis d’Amérique ne constituent toutefois pas le seul espace géographique au sein duquel l’espagnol est en pleine expansion. L’Espagne s’intéresse de près à d’autres continents et aires culturelles, comme le Brésil (où il est déjà la première langue étrangère obligatoire dans le système scolaire), l’Afrique subsaharienne (ou l’armée espagnole profite de ses opérations de maintien de la paix pour enseigner la langue de Cervantes aux populations locales), l’Afrique du Nord ou encore en Asie (notamment en Chine et à Taïwan).

Plus près de l’Espagne, les pays européens sont également la cible de la diplomatie culturelle ibérique avec de beaux résultats ces dernières années [simple_tooltip content=’« Los estudiantes de lengua española en Austria se triplican en quince años », EFE, 18 janvier 2019 ; et Calderón, Manuel, « La UE quiere hablar español », La Razón, 23 décembre 2019.’](23)[/simple_tooltip]. C’est particulièrement le cas au Royaume-Uni, où l’espagnol est en passe de détrôner le français dans le système scolaire [simple_tooltip content=’Allen-Kinross, Pippa, « A-level results 2019: Spanish overtakes French as most popular language », Schools Week, 15 août 2019 ; « El español será la lengua extranjera más estudiada en Reino Unido durante la próxima década », ABC, 12 juillet 2017 ; Bennett, Rosemary, « Spanish heads to top of class as pupils fall out of love with French », The Times, 27 juin 2018; et « El español, lengua en auge en el Reino Unido », El País, 11 juillet 2019.’](24)[/simple_tooltip] et où le nombre de professeurs est toujours insuffisant pour faire face à la demande [simple_tooltip content=’« 20.000 profesores de español no dan abasto para dar clases a extranjeros », Crónica Global, 29 mars 2019.’](25)[/simple_tooltip].

Dans tous les cas, la culture et le sport espagnols sont des instruments essentiels pour la diffusion de l’espagnol dans les endroits où il est encore peu implanté [simple_tooltip content=’Klein, Nicolas, « Le sport, facteur de rayonnement international pour l’Espagne », Conflits, 22 février 2020.’](26)[/simple_tooltip]. La Liga de football, suivie sur les cinq continents, est un bon moyen dans ce cadre [simple_tooltip content=’Martín, Alejandro, « Aprender español en Egipto partido a partido », El País, 1er février 2019.’](27)[/simple_tooltip], de même que le succès international de la musique hispanique [simple_tooltip content=’Fuente, Ulises, « Poder latino en 2019: la música cuenta billetes en español », La Razón, 17 décembre 2019 ; et « El inglés ya no es de oro: los nuevos reyes del pop cantan en español », ABC, 8 février 2019.’](28)[/simple_tooltip].

Dans ce contexte, notre voisin pyrénéen a une vraie spécificité et est à l’origine de productions culturelles qui, par leur succès planétaire, stimulent l’apprentissage de sa langue. C’est justement sur la diffusion internationale de La casa de papel que nous conclurons ce propos. Le monde arabophone, par exemple, a suivi le feuilleton avec passion, ce qui a aussi incité de nombreux jeunes gens à se lancer dans l’aventure de la langue de Cervantes [simple_tooltip content=’Carrión, Francisco, « Cómo La casa de papel ha puesto de moda el español en los países árabes », El Mundo, 29 mai 2019.’](29)[/simple_tooltip]. Une façon détournée, mais très efficace de propulser la diplomatie culturelle ibérique.

 

Comprendre l’Espagne d’aujourd’hui – Manuel de civilisation, Nicolas Klein.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).
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