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C’est le moment de se séparer. Éditorial du Hors-Série n°4 (automne 2016)

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C’est le moment de se séparer. Éditorial du Hors-Série n°4 (automne 2016)

C’est le moment de se séparer. Éditorial du Hors-Série n°4 (automne 2016)

Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

Historien de formation, j'ai été amené à me spécialiser en économie, puis en géographie. Par ailleurs, je suis venu à l'écriture par l'enseignement. J'en garde le souci, dans les ouvrages que je rédige et que je fais rédiger, de l'utilité : pas de prétention "scientifique", pas d'originalité de principe, mais le souci de publier des livres efficaces. Je dirige la collection Major aux PUF depuis 1992.
Pascal Gauchon

« Tis time (1) to part ». Cette phrase figure à la fin du livre de Thomas Paine, Common Sense. Paru en 1776, l’ouvrage vise à justifier la sécession des colonies britanniques d’Amérique du Nord. Il s’agit sans doute de l’un des textes les plus connus des Américains. « Tis time to part » apparaît à la fin du livre, elle s’adresse à un interlocuteur anglais imaginaire. Derrière ces mots on croit deviner un peu de mélancolie, et beaucoup de résolution.

Conflits Hors-Série n°4 (automne 2016)

Conflits Hors-Série n°4 (automne 2016)

Ils pourraient être les nôtres. Nous autres Européens devons beaucoup aux Américains. Ils ont aidé notre reconstruction après la Seconde Guerre mondiale en un geste que Churchill a qualifié de « moins égoïste de l’histoire du monde ». Ils nous ont protégés de la menace communiste pendant la guerre froide. Ils ont contribué à notre prospérité et à notre liberté. Comme la grande majorité des Français j’ai choisi alors les États-Unis plutôt que l’URSS et je ne le regrette pas au vu du sort de l’Europe centrale et orientale. Encore aujourd’hui, l’Amérique nous fournit un exemple de pragmatisme et de volontarisme, elle se tient droit et, pour cela, mérite notre estime. Bravo, et merci pour tout.

Thomas Paine nous engage pourtant à la retenue. « Nous avons vanté la protection du Royaume-Uni sans considérer qu’il était motivé par l’intérêt et non par l’affection, qu’il ne nous protégeait pas de nos ennemis pour notre compte, mais de ses ennemis pour son compte. » Ces mots ont 240 ans d’âge ; on croirait qu’ils datent d’hier. Il est vrai que Washington ménageait autrefois ses alliés européens et japonais – le bloc de l’Ouest n’était pas le bloc de l’Est, on l’a dit. On a même parlé d’une « hégémonie bienveillante ». Pas de naïveté cependant. Si les États-Unis agissaient ainsi, c’est que l’URSS leur faisait peur et qu’ils ne voulaient pas braquer leurs partenaires au point de les jeter dans les bras de l’ennemi.

Depuis 1991 cette peur a disparu et avec elle les bons conseils qu’elle inspirait. Paru en cette même année 1991, le livre de George Friedman et Meredith Lebard, The Coming War With Japan, défend une stratégie simple : maintenant que nous sommes en train de l’emporter sur l’URSS, nous n’avons plus de raison de supporter les assauts de l’économie japonaise, il faut mettre Tokyo au pas – on parle alors de Japan bashing (2). L’ouvrage paraît avant même la disparition de l’URSS, c’est dire l’empressement des Américains à remettre enfin leurs « alliés » à leur vraie place, celle de subordonnés.

Pour cela les États-Unis mettent en place un nouvel empire, plus puissant que jamais. Il ne sert à rien de gloser sur leur désindustrialisation, sur leurs déficits commerciaux et sur les difficultés de leur classe moyenne, même si ce dernier point ébranle le rêve américain. Les fondements de la puissance américaine ont changé, il s’agit maintenant de l’innovation financière, du contrôle du droit international, du formatage d’Internet, de la fabrique de l’opinion mondiale, de l’interception des communications ; dans ces domaines, la supériorité des États-Unis dépend d’une petite élite très qualifiée et très bien payée. Les États-Unis n’ont plus besoin de cols bleus, mais de geeks et de golden boys souvent importés du reste du monde.

C’est grâce à eux que l’Amérique fait sentir sa force. Rien de plus exemplaire que la façon dont elle réussit à imposer son droit à travers la planète, forçant les entreprises à se conformer aux règles qu’elle a édictées sous peine d’amendes et de taxes. Le masque de la bienveillance tombe, la brutalité des mots devient caricaturale lorsque les néo-conservateurs nous traitent de pusillanimes voire de décadents. Ils ont peut-être raison, mais il y a des choses qu’on ne dit pas entre amis.

Les États-Unis ne sont pas nos amis, ils sont les amis des États-Unis. Et il n’y a aucune raison pour l’Europe de se faire tordre en permanence le bras par Washington et de recevoir la tête courbée ses leçons, il y a toutes les raisons pour qu’elle cherche à récupérer son autonomie et devienne l’amie d’elle-même. Plutôt que d’écouter les conseils intéressés des Américains d’aujourd’hui (3), les Européens devraient s’inspirer des Américains d’autrefois.

Pascal Gauchon

Notes

1. Abréviation de « It is ».
2. To bash peut être traduit par « frapper », « cogner », «dénigrer ».
3.On pense en particulier à George Soros qui ne cesse d’intervenir dans nos affaires, à propos des migrants, de l’Ukraine, du Brexit… après avoir contribué par ses manoeuvres financières à la crise monétaire de 1992-1993 dans le continent ; cette crise monétaire provoqua la sortie du Royaume-Uni du Système monétaire européen où il était entré en 1990. Bien la peine ensuite de se mobiliser contre le Brexit !

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