Chrétiens d’Orient au Pérou – Deux études anthropologiques

16 mars 2022

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Chrétiens d’Orient au Pérou – Deux études anthropologiques

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Denys Cuche auquel on doit La notion de culture, un classique des sciences sociales[1], a récemment consacré deux études à des diasporas présentes en Amérique du Sud, la libanaise et la palestinienne.

Denys Cuche, Les Palestiniens chrétiens du Pérou. Anthropologie d’une diaspora de Chrétiens orientaux, Paris, L’Harmattan, 2019, 240 p. (Existe aussi sous forme électronique.)

En Amérique latine, plus d’un siècle après l’arrivée des premiers d’entre eux, on nomme encore Turcos une catégorie formée de Levantins arabophones, partis chercher fortune outre-Atlantique. À la fin du XIXe siècle, ils ont fui les brimades qui s’aggravaient à leur encontre et la conscription que leur imposait l’Empire ottoman. Mais leur passeport portait le sceau de la Turquie ; les voilà donc devenus Turcs. Tous, ou presque, étaient chrétiens, de rite grec orthodoxe pour les Palestiniens, maronite pour les Libanais. La plupart n’étaient pas paysans ni miséreux. C’était des commerçants issus de familles laborieuses qui faisaient des affaires convenables à petite échelle.

Du Proche-Orient à l’Amérique

Les Libanais candidats au départ vivaient au Mont-Liban, et, outre les tracasseries ottomanes, il cherchaient à fuir leurs villages ruinés en conséquence des massacres perpétrés par les Druzes. La plupart commerçants, ils démarraient en bas de l’échelle, en tant que colporteurs.

Les Palestiniens, qui venaient du triangle chrétien Beit Jala – Beit Sahour – Bethléem, avaient tiré profit de ce qu’Henry Laurens a qualifié d’ « invention de la Terre Sainte », cet intérêt nouveau pour la Palestine qui débute avec l’arrivée de Bonaparte au Levant. L’Occident voulait reprendre pied en Orient. Dans le mouvement, on créa des écoles chrétiennes pour instruire les enfants et il vint des touristes auxquels vendre repas, nuitées, visites des lieux saints, artisanat religieux… Les gens de Palestine acquéraient ainsi un peu de connaissance du monde extérieur en amassant le pécule nécessaire au long voyage.

Palestiniens et Libanais partirent pour l’Amérique après s’être attardés, parfois, à une étape intermédiaire. Dans l’ensemble du sous-continent, les Libanais ont été les plus nombreux et ils occupent aujourd’hui une place visible au Brésil, en Argentine, au Mexique. En Équateur, deux présidents de la République sont issus de la diaspora libanaise[2], au Mexique, il suffit de citer les noms du milliardaire Carlos Slim ou de l’actrice Salma Hayek. Au Pérou, la proportion est inversée et les Palestiniens l’emportent de beaucoup. Ils sont peut-être 8 à 10 000, les Libanais quatre à cinq fois moins. Comme on voit, le nombre de ces migrants est sans commune mesure avec leur activité économique et politique.

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Denys Cuche, La diaspora libanaise du Pérou. Étude anthropologique, Paris, L’Harmattan, 2021, 194 p. (Existe aussi sous forme électronique.)

Les attraits du Pérou

La diversité du Pérou a favorisé leurs ambitions. Très inégalitaire, la société admet pourtant l’ascension sociale, elle encourage et valorise l’enrichissement. Le pays est aussi pluriethnique. Au peuplement indien autochtone se sont ajoutés les descendants d’Espagnols et d’esclaves africains ainsi que toute la gamme de métissages possibles entre ces composantes. Puis, à partir du XIXe siècle, sont venus tenter leur chance des Italiens, des Allemands, des Juifs d’Europe de l’Est (quelques-uns du Maroc). Des Chinois ont remplacé les Africains dans les plantations après l’abolition de l’esclavage, le boom du caoutchouc a attiré des Japonais. Cette importante migration d’Asiatiques a facilité aux Levantins l’intégration dans la catégorie des criollos, les créoles, un terme qui prend un autre sens au Pérou qu’aux Antilles[3]. Le créole est un Blanc, mais il est aussi homme de la Côte et crédité de certaines valeurs tenues pour péruviennes — esprit, débrouillardise, goût du plaisir, courtoisie, sens des affaires…

Avant de devenir créoles, les migrants du Proche-Orient ont bataillé. Les Palestiniens se sont d’abord implantés dans la zone andine, dans le sud, au temps où le marché de la laine était prospère. Leur réussite s’est appuyée sur une structure familiale solidaire, industrieuse, hiérarchisée, endogame. Les Turcos vendent tout ce qui peut être utile, concèdent des facilités de paiement, pratiquent les soldes ; l’objectif est de vendre beaucoup, à bas prix. C’est un commerce d’objets courants, mais aussi un commerce des hommes où le marchandage tient le rôle d’un échange plaisant. Les voilà devenus partenaires appréciés des sociétés indiennes et beaucoup apprennent le quechua en même temps que l’espagnol. Mais aucun ne tente de s’arrimer à la terre en achetant une hacienda.

La prospérité venant, ils quittent la Sierra pour s’installer sur la côte, à Lima, où leur intégration se confirme. Leur déplacement suit l’évolution de ce sous-continent qui fut le premier à présenter un tel pourcentage de citadins. Dans la ville, ils obéissent aux normes de l’ascension sociale. Ils ne forment pas de quartier ethnique, ils abandonnent la pratique de l’arabe et du rite orthodoxe, ils se font catholiques. Leur réussite et leur mode de vie les rapprochent des Italiens avec lesquels s’établissent des liens familiaux.

Pour les Libanais, l’apprentissage de l’espagnol s’est effectué souvent au cours d’une première étape, à Cuba. On apprend, au passage, que la mère de Fidel Castro appartenait à la migration libanaise : l’hagiographie castriste n’évoque que de son ascendance paternelle, la Galice espagnole. Le Castro galicien est tenace et fin matois. Reconnu Libanais, de quelles vertus l’aurait-on crédité ?

Après plusieurs années à Cuba, une partie des Libanais entament leur « descente » vers le sud. D’abord l’Équateur, puis le nord du Pérou. Ils toucheront à Lima au terme de leur réussite. L’intégration religieuse a été facile, les maronites sont catholiques. Ils ont aussi abandonné la langue arabe, mais une marque identitaire ne disparait pas : la cuisine, d’autant plus ostensible que la gastronomie péruvienne est, avec la mexicaine, la seule digne de mention sur le continent américain.

Retour aux sources

La réussite ne pas fait oublier aux migrants leur terre d’origine. Si les Palestiniens du Pérou en sont partis voici plus d’un siècle, leur solidarité avec ceux qui sont restés leur a fait accepter une histoire qui n’est pas la leur, celle qui commence en 1948 avec la création d’Israël. Les Palestiniens du Pérou ont été solidaires des réfugiés et, comme l’espoir de revenir un jour sur la terre de leurs ancêtres n’avait pas disparu, les accords d’Oslo (1995) leur ont fait miroiter la possibilité d’un retour. Pour ceux qui l’ont tenté, ce fut un échec.

La diaspora libanaise a connu des tribulations comparables à tel point que la guerre au Liban (1975 à 1990) a généré des tensions avec la diaspora palestinienne. La paix revenue, des retours se sont produits. Mais l’accalmie était précaire et il se confirmait qu’au Pérou, en dépit de crises économiques et du terrorisme de Sentier lumineux, il était moins difficile de vivre en paix. L’avenir de ces familles libanaises et palestiniennes semble sud-américain, ce qui n’empêche pas des « voyages de ressourcement », émouvants et éphémères.

Ces recherches ont été menées au Liban et en Palestine en même temps qu’au Pérou, seul moyen de suivre l’histoire d’une migration en entier que les spécialistes des migrations n’emploient pas toujours. Denys Cuche peut ainsi répondre aux questions qu’il se pose sur la nature de l’intégration dans le pays d’accueil, les liens préservés avec le pays d’origine et l’identité acquise après des années, voire des générations, passées loin de Palestine ou du Liban. La conception propre au monde hispanique, qui conçoit l’intégration nationale à partir d’une « petite patrie », a joué son rôle. Ces héritiers d’une histoire accidentée peuvent aujourd’hui conclure, comme l’un de ces témoins : « Je suis à 100% péruviens et à 100% libanais ».

Mariage en 1951 à Arequipa (Pérou) de Carmela Heresi, entourée de ses frères et soeurs (chrétiens palestiniens originaires de Bethléem)

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[1]         La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 1996, 123 p. (1re édition). Ses premières recherches étaient consacrées aux descendants d’esclaves africains au Pérou (Pérou nègre, Paris, L’Harmattan, 1981, 230 p.).

[2]         Abdalá Bucaram (1996-1997) et Jamil Mahuad Witt (1998-2000).

[3]         Dans des pays où n’existe guère de présence asiatique, Libanais et Palestiniens seront considérés comme orientaux.

À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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