<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Comment attirer?

1 mars 2016

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Les gratte-ciel de Vancouver vus de l’autre côté du port Devonian, dans la baie de Vancouver, au Canada, 01 mai 2017. Photo : SIPA 40515311_000032
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Comment attirer?

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Les métropoles se livrent une compétition acharnée. Elles doivent se rendre attractives au sein de l’économie mondialisée. Mais comment? En misant sur une petite élite ou en se souciant de l’ensemble de leurs habitants?

 

Aborder l’attractivité d’une métropole, comme d’ailleurs de tout territoire, nécessite un retour à l’étymologie.

L’attractivité, compétitivité des territoires

Pour les géographes et urbanistes François Cusin et Julien Damon [simple_tooltip content=’«Les villes face aux défis de l’attractivité. Classements, enjeux et stratégies urbaines», Futuribles, n°367, 2010, p. 25-46. ‘](1)[/simple_tooltip], la notion d’attractivité est ambivalente. Sa définition première renvoie à l’acception physique, objective du terme: l’attraction qu’exerce un territoire. C’est-à-dire la force qui s’en dégage et lui permet de faire converger et de fixer, à l’image d’un aimant, toutes sortes de ressources: populations, revenus, capitaux, informations, main-d’œuvre, entreprises, emplois, biens et services, événements professionnels ou culturels… C’est pourquoi, classiquement, l’attractivité est fortement liée aux «hard factors» des politiques urbaines, comme l’emploi, les rémunérations ou les infrastructures. La relance du «Grand Paris» par Nicolas Sarkozy, en 2008, s’est ainsi principalement focalisée sur un projet d’aménagement à l’échelle de la métropole francilienne, symbolisé par un réseau de transports dense et moderne, le «Grand Paris Express». De même, les métropoles des Émirats arabes unis (Abou Dhabi, Dubaï, Doha) sollicitent toutes les plus grands architectes pour dessiner une «skyline» à la hauteur de leurs ambitions géopolitiques nouvelles, où gratte-ciel de bureaux démesurés, styles de vie luxueux et institutions culturelles ont vocation à attirer les capitaux, les activités et les talents dont se nourrit le développement des villes de demain. La notion d’attractivité est indissociable de celle de compétitivité qui comprend à la fois l’efficacité économique d’un territoire et sa capacité à valoriser ses atouts, notamment par le marketing urbain. Les métropoles les plus dynamiques économiquement se montrent naturellement plus attractives, dans la mesure où elles sont susceptibles de capter une part importante des nouveaux investissements étrangers. C’est ce qui explique le positionnement «pro-business» de nombreuses villes, comme Philadelphie avec son slogan «The City who loves you in return» (la ville qui vous aime en retour) ou Londres qui souhaitait dérouler en 2014 le «tapis rouge» aux start-up françaises frappées par une forte hausse de la fiscalité. Pour autant, attractivité et compétitivité ne se confondent pas. Un territoire, une ville, n’est pas seulement – et pas essentiellement – un «agent économique». C’est, fondamentalement, un lieu de vie, un «espace habité par les hommes, un terrain “magique”, signifiant, chargé de symboles et de mémoires concurrentes» (Olivier Zajec, Les Secrets de la géopolitique, Tempora, 2008). L’attractivité ne peut donc se limiter à une dimension technique: elle s’inscrit dans un registre affectif, plus large et plus subtil, qui renvoie à l’attrait qu’exerce un bien, un lieu ou une personne. Comme le résument François Cusin et Julien Damon: «L’attractivité ne se réduit pas aux fonctions économiques des villes […] Si le territoire peut être associé à une fonction de production, c’est aussi un support d’identité et un lieu offrant bien-être et qualité de vie aux habitants qui le peuplent.»

Attirer, comment et qui?

En matière d’attractivité urbaine, il est possible de distinguer deux grandes théories. La plus connue est celle de Richard Florida (The Rise of the Creative Class, 2003). Ce géographe américain fonde l’attractivité des villes principalement sur la présence des membres de la «classe créative» qui élaborent de nouvelles idées, des technologies et des contenus créatifs à forte valeur ajoutée. Appuyant un discours plus vaste de promotion des «sociétés ouvertes», sa théorie inspire la plupart des projets de développement centrés sur la valorisation des facteurs urbains «soft» (ambiance urbaine, accueil des minorités, vitalité des activités culturelles…). Christophe Guilluy a analysé l’avènement de cette hyper-classe «bénéficiaire des bienfaits de la mondialisation». À l’opposé de cette approche à la fois angélique et cynique se situe Edward Glaeser, économiste à Harvard. Dans Triumph of the City (2011), il décrit les raisons profondes de l’attrait humain pour la ville, pourtant a priori synonyme «d’interactions difficiles et d’exaspération mutuelle». Contrairement à Florida, il insiste sur la satisfaction des besoins primaires des hommes, au premier rang desquels la sécurité, et sur la nécessité du dynamisme urbain que permettent «la compétition, la connexion et le capital humain [simple_tooltip content=’«Le triomphe de la Cité. Les atouts économiques de la ville selon Edward Glaeser», par Julien Damon, Esprit, juin 2011, p. 168-173. ‘](2)[/simple_tooltip]». Pour Glaeser, il n’y a rien de pire qu’une ville vitrine, car la vraie cité est faite de chair, non de béton. Les villes nord-américaines ont été les premières à se saisir des idées de Florida, à commencer par Toronto dont l’université a recruté à prix d’or l’auteur de la théorie des classes créatives. Un autre cas exemplaire est la ville de Milwaukee, marquée par son passé industriel. «La refonte de l’image de la ville et le lancement d’ambitieuses politiques de réaménagement dans les années 2000 y ont été explicitement conçus pour attirer les classes créatives, après consultation de Richard Florida», expliquent les géographes et sociologues Denis Eckert, Michel Grossetti et Hélène Martin-Brelot dans une étude publiée par laviedesidées.fr. «Les résultats, mesurés à l’échelle de l’agglomération, sont inexistants – ni plus ni moins de “créatifs” dans la population générale qu’il y a 15 ans –, alors que les investissements ciblés concentrés dans le centre se sont faits au détriment du financement des équipements destinés à la population dans son ensemble.» Pourtant, c’est ce modèle, parce qu’idéologiquement dominant, qui a inspiré les politiques urbaines de la plupart des villes européennes, dont bien évidemment Paris depuis 2001.

Le « modèle occidental » de la ville face au réel

Longtemps hégémonique, le modèle d’attractivité de la ville européenne puis nord-américaine est en crise. Moins en raison de critères économiques, toujours plus volatils, que d’une crise de sens.
Selon Hervé Juvin, une partie du discours sur l’attractivité est «un discours de déracinement», qui voit dans la ville ou la région une page blanche et «fait des populations d’origine des “immigrés de l’intérieur” [simple_tooltip content=’ «Les critères extra-financiers seront essentiels à l’avenir», Les Cahiers de la FNAIM Paris Île-de-France, n°2, novembre 2012, p. 31-38. ‘](3)[/simple_tooltip]». En ne visant qu’à attirer les meilleurs et les plus compétitifs, «nous nous sommes laissé abusivement dominer par ces critères financiers, qui n’épuisent ni la qualité de la vie quotidienne, ni le plaisir de vivre dans une ville ou une région particulière, ni les raisons que l’on a d’y investir, de souhaiter y faire sa vie, d’y élever des enfants, etc.». Or les leviers de développement d’une ville, de son attractivité – en premier lieu pour les habitants qui y vivent – ne sont pas principalement financiers. Hervé Juvin en relève trois principaux: la qualité environnementale, la sécurité des personnes et des biens, l’originalité d’une culture inscrite dans l’espace et le temps long. À rebours des thèses de Florida et de la glorification de l’homme nomade, l’étude précitée d’Eckert, Grossetti et Martin-Brelot dresse le bilan d’un programme de recherche mené dans une dizaine de villes européennes, où ont été sélectionnés au moins 150 actifs considérés comme faisant partie de la classe créative et 50 anciens étudiants ayant réalisé des études dans les mêmes secteurs, qui démontre que ces populations sont en réalité sédentaires. Plus de la moitié (53,3%) des enquêtés sont en effet nés dans l’agglomération où ils vivent actuellement. Cette proportion varie de 31% (Dublin, volontairement très internationalisée) à 76% (Barcelone). L’essentiel des «non locaux» provient du même pays (35%), ce qui laisse un peu moins de 12% d’étrangers, ceux-ci étant les plus nombreux à Dublin (50%) et Riga (24%, pour l’essentiel d’origine russe). Quant au lieu d’obtention du diplôme le plus élevé, il est encore plus révélateur: 63,6% ont effectué leurs études dans l’agglomération où ils vivent actuellement, ou dans son environnement immédiat. L’homme reste un animal territorial.

Le retour à l’identité

Il en ressort que si la compétitivité repose sur des facteurs économiques tangibles, l’attractivité est de nature essentiellement culturelle. Le principal défi des métropoles, quelle que soit leur taille, est celui de la soutenabilité de leurs modes de vie. Elles doivent être en mesure d’attirer et fixer les activités en cohérence avec leur identité propre. Non seulement pour éviter l’accentuation des fractures territoriales en son sein, mais pour protéger et promouvoir ses atouts dans la compétition internationale. Les métropoles de la péninsule arabique, quoique symptomatiques a priori du modèle mondialisé, l’ont compris. À Masdar, ville nouvelle de l’émirat d’Abou Dhabi, les architectes se sont inspirés des moucharabiehs (panneaux ajourés de bois tourné) pour tamiser et filtrer la lumière, une technique également employée pour le Louvre d’Abou Dhabi ou le musée d’Art islamique de Doha, au Qatar. Le musée national de cet émirat «cristallise» l’identité qatarie grâce à «un bâtiment qui, tel une rose des sables, semble émerger du sol et ne faire qu’un avec lui», selon son concepteur Jean Nouvel cité par l’architecte libanaise Amale Andraos [simple_tooltip content=’.«Golfe Persique, une certaine vision du futur», Courrier internationaln°1349, septembre 2016, p. 44-49.’](4)[/simple_tooltip]. Laquelle estime que toutes ces cités-États affichent ainsi «une ferme intention de réconcilier les valeurs ancestrales avec un monde contemporain dominé par les nouvelles technologies, tout en encourageant une expérience culturelle unique et distinctive qui renforce l’identité locale à l’heure de l’homogénéisation mondiale». Dans le domaine de l’attractivité urbaine aussi, la mondialisation provoque en retour une réaffirmation identitaire qui semble devoir être le véritable moteur géopolitique du XXIe siècle.

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À propos de l’auteur
Grégoire Dupont-Tingaud

Grégoire Dupont-Tingaud

Directeur associé d’un cabinet conseil en stratégie et communication d’influence, Grégoire Dupont-Tingaud a notamment conçu la cellule d’intelligence économique d’une grande métropole européenne et contribué à l’ouvrage collectif Influentia – La référence des stratégies d’influence (Ludovic François et Romain Zerbib dir., Lavauzelle, 2e édition 2016)
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