Partout au Maroc, le thé à la menthe semble aller de soi, comme s’il avait toujours été là. Pourtant, cette boisson emblématique est le produit d’une histoire récente, née des échanges impériaux, des crises de subsistance et d’une remarquable capacité d’appropriation culturelle. Loin du folklore, le thé raconte comment une société transforme une contrainte historique en tradition fondatrice.
Une évidence trompeuse : le thé comme paysage social
L’observateur qui découvre le Maroc, ou même celui qui le connaît depuis longtemps est frappé par une impression d’évidence. Le thé à la menthe semble être partout, tout le temps, comme s’il constituait une couche originaire de la civilisation marocaine, aussi ancienne que les ruelles des médinas, les riads, le commerce des souks ou la sociabilité des places. Il suffit de traverser Fès, Marrakech ou Rabat pour voir cette boisson rythmer les gestes et structurer l’espace. Les cafés et les échoppes, parfois minuscules, parfois étendus en terrasses bruyantes, jalonnent les passages étroits comme autant d’îlots de repos et de conversation. Le thé accompagne la négociation et l’hospitalité, la pause et le rendez-vous, la sociabilité et la hiérarchie. Il est présent dans la vie domestique comme dans la vie commerçante, dans la ruralité comme dans l’urbanité, dans les salons comme dans les ateliers et les chantiers. Tout cela suggère une permanence, une longue tradition dont les origines se perdent dans la nuit du temps. Mais l’histoire du thé marocain mérite mieux qu’un chapitre des Mille et une Nuits.
Lire le Maroc dans une tasse de thé : l’apport de Paul Rabinow
L’un des premiers à « lire dans les feuilles de thé à la menthe » est l’anthropologue Paul Rabinow (1944–2021). Formé à Harvard dans les années 1960, il appartient à cette génération qui, inspirée par les travaux de Clifford Geertz, auteur de Deep Play: Notes on the Balinese Cockfight, publié en 1972, déplace l’ethnographie vers une analyse fine des formes culturelles comme dispositifs historiques, donc politiques, et symboliques, sans jamais les dissocier des rapports de pouvoir et des transformations matérielles. Ses recherches marocaines, menées principalement dans les années 1960 et 1970, l’ont rendu célèbre avec des ouvrages devenus classiques, au premier rang desquels Reflections on Fieldwork in Morocco (1977), où il s’attache moins à « décrire le Maroc » qu’à comprendre comment une société se pense et se raconte dans les interactions ordinaires, notamment à travers les médiations du langage et les pratiques quotidiennes.
C’est dans ce cadre qu’il s’intéresse au thé. Pour lui, ce n’est pas un détail folklorique, mais, comme le combat de coqs à Bali décortiqué par Geertz, un indice révélateur d’une construction culturelle rétrospective, c’est-à-dire d’un phénomène qui paraît ancestral parce qu’il est partout, alors qu’il est historiquement récent. En rappelant que le thé a été introduit par les Anglais au XVIIIe siècle et qu’il ne devient véritablement massif qu’au XIXe siècle, notamment pendant les années de crise 1874–1884, Rabinow met au jour une logique anthropologique centrale par laquelle une société transforme une importation économique en institution sociale, puis en évidence identitaire. Le thé marocain devient ainsi une pratique à la fois mondialisée et localisée, dont la ritualisation organise la sociabilité marchande et les hiérarchies quotidiennes, tout en révélant, sous son apparente intemporalité, l’empreinte de l’histoire.
Un produit impérial dans les circuits de la mondialisation britannique
L’introduction du thé s’inscrit d’abord dans l’histoire très concrète des échanges mondiaux à l’âge impérial. À partir du XVIIIe siècle, le commerce britannique transforme l’économie des produits exotiques. Le thé, comme le sucre ou les épices, est un marqueur de ces circuits transcontinentaux dont l’Angleterre constitue le pivot. Sa diffusion au Maroc n’est donc pas un simple « emprunt culturel » spontané, car elle est liée à des routes commerciales, à des intérêts, à des capacités logistiques et à la dimension symbolique du prestige associé aux marchandises venues d’Europe. Autrement dit, le thé est un produit impérial au sens large, même si le Maroc n’est pas formellement colonisé au moment initial de cette diffusion. Il porte en lui une forme de mondialisation où l’Europe restructure les habitudes de consommation à distance.
La crise de subsistance (1874–1884) : quand le thé devient une technologie alimentaire
Mais il serait naïf d’expliquer la diffusion du thé par la seule convivialité d’un nouveau rituel. Ce que Rabinow appelle la décennie de crise 1874–1884 est une séquence d’effondrement où la question centrale, dans des régions entières, devient tout simplement celle de la subsistance. Dans une société soumise à des sécheresses, à de mauvaises récoltes et à des désorganisations économiques profondes, la rareté ne se mesure pas seulement en quantité de biens, mais en accès aux calories et en mesure de tenir physiquement, jour après jour.
Or le thé marocain, tel qu’il se fixe au XIXe siècle, n’est pas une boisson légère, mais un substitut partiel de repas, une technologie alimentaire minimale, économiquement accessible, permettant de consommer du sucre en grande quantité. Souvent sous-estimé parce que recouvert ensuite par le folklore, on oublie à quel point le thé sucré fournit une énergie immédiate, peu coûteuse, aisément transportable, qui aide à tromper la faim et la fatigue. En situation de pénurie, une boisson chaude très sucrée peut fonctionner comme complément de pain devenu rare, comme ration distribuable à un foyer, et même comme outil de régulation des tensions domestiques, puisque le service du thé organise un rythme, un partage et une mise en scène du manque.
Le sucre, à la différence du grain, est stockable et facilement transportable. Là où la céréale dépend des pluies, des circuits intérieurs, des réserves et de la violence potentielle liée à l’accaparement, le sucre relève d’un commerce plus large, de flux importés capables, dans certains cas, de maintenir une disponibilité relative quand le marché local du grain se désagrège et que les prix flambent.
Thé, sucre et menthe : l’invention d’une formule locale
Le thé joue aussi un autre rôle déterminant. Il aromatise une grande quantité d’eau avec une faible quantité de feuilles, stimule par la caféine, procure un effet de chaleur et de réconfort, et agit parfois comme coupe-faim. La menthe, en s’ajoutant à l’ensemble, donne une signature locale et sensorielle qui transforme immédiatement un produit importé en pratique endogène. Ce que le Maroc adopte massivement dans cette décennie critique, ce n’est pas seulement le thé comme marchandise britannique, mais une combinaison précise thé-sucre-menthe, parfaitement adaptée au choc social, un mélange mondial, thé et sucre, inscrit dans une grammaire du goût et du geste devenu marocaine. C’est précisément ce basculement qui explique sa vitesse de diffusion et sa capacité à devenir ensuite un pilier anthropologique.
Démocratisation de la sociabilité : du café élitaire au thé populaire
La mise en scène du thé repose alors sur plusieurs éléments qui expliquent sa solidité dans le temps. Plus accessible que le café, le thé joue un rôle de démocratisation sociale. Là où le café, plus coûteux, restait davantage associé à des cercles relativement prestigieux, le thé permet une consommation collective de masse, parce qu’il suffit de peu de feuilles pour aromatiser beaucoup d’eau, et surtout parce qu’il s’adosse au sucre, qui apporte à la fois énergie et satisfaction immédiate.
On peut donc dire que la cérémonie du thé s’inscrit dans la continuité des sociabilités façonnées par le café, en reprenant des formes d’hospitalité et de mise en scène autrefois plus distinctives. Le thé devient une norme largement partagée. La pause ritualisée devient praticable partout, y compris dans les milieux modestes.
Ce rôle du thé comme régulateur social éclaire aussi sa présence dans les médinas. Celles-ci ne sont pas seulement des architectures anciennes. Ce sont des systèmes urbains denses, marchands, relationnels, où s’organise la circulation de la parole et de la marchandise. Le thé y apparaît comme un médiateur. Il soutient la sociabilité commerciale, permet de prolonger la discussion, et d’éviter la brutalité du rapport marchand pur. Dans les sociétés où la transaction est rarement instantanée, le thé devient une pièce fondamentale de la micro-économie relationnelle.
La tradition comme illusion réussie
Ainsi se constitue une illusion rétrospective. Parce que le thé s’insère parfaitement dans les logiques sociales et urbaines du Maroc, il finit par apparaître comme originaire. On imagine que les médinas ont été construites dans son ombre, alors qu’en réalité elles lui préexistent largement. Mais cette inversion est précisément le signe d’une appropriation réussie. Une tradition authentique n’est pas nécessairement celle qui a mille ans, mais celle qui paraît en avoir tellement elle semble indispensable.









