<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Complotisme autorisé et complotisme interdit

9 janvier 2021

Temps de lecture : 3 minutes

Photo : Pierre Barnerias, réalisateur du film Hold-up, considéré comme le chef de file des complotistes quant au Covid-19. (c) Sipa 00991347_000035

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Complotisme autorisé et complotisme interdit

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Avons-nous si peu de mémoire ? Avons-nous déjà oublié novembre 2016 et les soupçons totalement décomplexés de nos médias concernant une implication supposée de la Russie dans l’élection de Donald Trump ?

Manifestement, le terme « complotiste » a supplanté « fasciste » dans le lexique des condamnations définitives et faciles. Il s’est, depuis peu, imposé comme le nouveau « mot-couperet » systématique, pour reprendre un concept théorisé par Olivier Reboul dans Langage et idéologie (PUF, 1980) : une étiquette terrifiante qui dispense d’argumenter contre quelqu’un en reléguant cette personne hors des limites du débat autorisé. On a tôt fait de se rendre coupable de complotisme ; il suffit pour cela de remettre en question tout ou partie du discours officiel sur un sujet donné. La saine méfiance que l’on nomme plus communément l’esprit critique devient donc, à tout instant, susceptible de se voir ignominieusement rebaptisée complotisme, pour peu qu’elle aille à l’encontre d’une thèse que les tenants de la pensée dominante et de l’idéologie autorisée voudraient ériger en évidence indiscutable.

Pourtant, le complotisme est assumé sans vergogne par ceux-là mêmes qui le traquent sans cesse chez les autres, dès lors qu’il permet de nuire à des personnes cataloguées comme antiprogressistes. Rappelons que le progressisme va de pair avec la croyance dans l’existence d’un « sens de l’histoire » à l’avènement duquel chacun est appelé à contribuer. Les individus affirmant des convictions incompatibles avec cette marche du temps fantasmée deviennent des erreurs de l’histoire. Souvenons-nous que Donald Trump « ne pouvait pas » être élu, pas plus que le Brexit ne pouvait remporter l’adhésion des Britanniques ; ce sont deux exemples récents et marquants. Mathématiquement, si : les deux événements entraient dans le champ des possibles vraisemblables, les chiffres indiquant nettement que Trump pouvait l’emporter et que le référendum en Grande-Bretagne pouvait donner la victoire au Brexit. Pourtant, à en croire nos médias, dans un cas comme dans l’autre, c’était « impossible » et, pour cette raison, ce fut une « surprise », un « saut dans l’inconnu ». Ce n’était impossible que parce que c’était inenvisageable ; ce n’était pas possible parce que ce n’était pas… souhaitable.

La seule explication admissible résidait dès lors dans le dévoilement de forces obscures à l’œuvre. Dans le cas du Brexit, ce fut notamment le mauvais temps (authentique !), quand le complot russe fut convoqué pour éclairer l’élection de Donald Trump. Tout récemment, c’est encore le complot russe que l’on a brandi dans l’affaire Griveaux : le complot le plus visible du monde, dans ce cas, puisque l’artiste responsable de la publication de la vidéo intime que l’on sait… était russe. Un certain complotisme jouit donc d’une forme d’autorisation officielle de prospérer dans la parole médiatique. Mais un autre lui fait concurrence : le « complotisme complotiste », si l’on ose l’expression. Voir des complots partout, telle est l’attitude qui définit le complotisme. Mais voir des complotistes partout, n’est-ce pas tout autant du complotisme ? On assiste en ce moment à une prolifération des procès médiatiques en complotisme. La crise sanitaire, son commentaire médiatique et les décisions politiques prises pour la juguler fournissent amplement matière à interrogation et à suspicion. C’est une réaction naturelle et, somme toute, assez saine. Mais voilà que nos médias crient au complotisme : comment comprendre leur accusation sinon comme une interdiction étrange de questionner, de réfléchir, de s’étonner ? Les médias se font soudain défenseurs de la parole politique officielle ; à travers les experts qu’ils convoquent, ils travaillent à homogénéiser le discours scientifique, à en gommer les débats internes et la dynamique heureusement polémique pour faire peser sur nous le poids de vérités imposées. Dans leur perspective, le doute n’est plus libérateur, il devient dangereux, blâmable. Alors, indépendamment de toute théorie conspirationniste, sachons faire reconnaître notre droit à la méfiance.

A lire aussi : Complotisme, la grande crise de croyance

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À propos de l’auteur
Ingrid Riocreux

Ingrid Riocreux

Agrégée de lettres modernes et docteur de l'université Paris IV-Sorbonne, Ingrid Riocreux est spécialiste de grammaire, de stylistique et de rhétorique. Elle a publié La langue des médias (L'Artilleur, 2016) et tient un blog consacré à l'étude du discours médiatique.

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