La modernisation simultanée des deux composantes de la dissuasion française — SNLE 3G, M51-3, missiles ASN 4G et PANG — représente plus de 50 milliards d’euros sur les 436 milliards de la LPM 2024-2030.
L’histoire des programmations militaires depuis les années 1970 montre un effet d’éviction structurel : le coût de la dissuasion pèse systématiquement sur les forces conventionnelles, contraignant à de coûteux rattrapages.
Or, sans épaulement conventionnel crédible, la dissuasion nucléaire risque de devenir une nouvelle ligne Maginot : nécessaire, mais contournable, alors que l’Armée de Terre, faute de grand programme structurant, reste la plus exposée aux arbitrages budgétaires.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe
En complément de notre étude publiée sur le site de Conflits en mars dernier sur les tenants et aboutissants du discours d’Emmanuel Macron à l’Île Longue, nous nous proposons dans cet article de poursuivre la réflexion autour de deux sujets clés : le coût de la modernisation de l’outil de dissuasion et l’épaulement stratégique. En effet, la mise en chantier simultanée de plusieurs programmes d’armement majeurs risque d’avoir des conséquences budgétaires sur ce fameux « épaulement stratégique » évoqué par Emmanuel Macron, un concept essentiel de la dissuasion trop souvent négligé par le passé.
Notre outil de dissuasion rentre dans une phase de modernisation comparable avec celle des années 1970 avec, d’une part, la mise en chantier des SNLE 3G et la modernisation des missiles M51-3 pour la composante océanique et, d’autre part, la fabrication des missiles air-sol nucléaires 4e génération (ASN 4G) hypersoniques, en remplacement de l’actuel ASMP AR pour la composante aérienne. C’est plus de 50 milliards d’euros qui sont ainsi destinés à la modernisation de notre outil de dissuasion sur les 436 milliards d’euros de la LPM (400 milliards d’euros budgétés sur la période 2024-2030 auxquels s’ajoutent les 36 milliards supplémentaires votés en mai 2026). À cet investissement colossal, il convient de rajouter la mise en chantier du PANG : coût estimé à plus de 12 milliards d’euros.
Moderniser la dissuasion : oui, mais à quel prix ?
La LPM est un outil créé au début des années 1960 pour accompagner l’effort financier nécessaire à la mise en place de la dissuasion nucléaire. Nous avons maintenant plus de soixante ans de pratique qui permettent de comprendre l’utilité de cette démarche de planification propre au ministère des armées, mais aussi ses limites.
Une tendance de fond se dégage nettement : le dépassement récurrent et presque structurel des coûts des programmes d’armement et du nucléaire en particulier provoque un effet d’éviction systématique sur les forces conventionnelles, obligeant à de pénibles efforts de rattrapage qui ne compensent que partiellement les « trous » accumulés pendant des années.
L’exécution des LPM des années 1970-1980 est à cet égard révélateur. Le coût de modernisation de l’outil de dissuasion (entrée en service du premier SNLE en 1971, du Pluton en 1974, du missile M20 en 1977), a conduit à une réduction massive des effectifs et un étalement des autres programmes d’armement. Cette situation a d’ailleurs obligé le politique à mettre sur pause : les années 1976 et 1983 furent des années hors programmation destinées à combler les retards accumulés dans les conditions de vie du personnel, l’entretien des matériels conventionnels et les programmes d’armement.
Trente ans plus tard, les choses ne s’étaient guère améliorées et un rapport de la Cour des comptes de 2010 a tracé un bilan sans concession de la conduite des programmes d’armement : « Il en résulte un constat commun : par rapport aux objectifs initialement retenus, les programmes d’armement considérés ont tous été affectés dans leur réalisation par des dérapages temporels et des dérives financières conduisant, in fine, à doter les forces armées plus tardivement de matériels moins nombreux et, parfois, aux capacités réduites par rapport aux spécifications retenues. »
Parmi les insuffisances communes à tous les programmes d’armement, les retards et la dérive des coûts sont devenus des éléments structurels. Un seul exemple : la livraison du sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Barracuda a eu lieu en 2020 avec six ans de retard et un surcoût d’environ 4 milliards d’euros.
Lire aussi : Nucléaire partagé, décision solitaire : le pari historique de Macron
À la fin des années 2010, la situation s’était tellement détériorée qu’il était devenu indispensable de consacrer non plus une année, mais une LPM complète aux rattrapages de tout type (infrastructures, condition du personnel, programmes d’armement). C’est ainsi que la LPM 2019-2025 a été qualifiée de LPM « à hauteur d’hommes » ou LPM « de réparation ». La LPM 2024-2030 confirme l’effort réalisé au profit de l’outil de défense, même si les deux premières années ne sont pas exemptes de tensions.
Pour autant, cet effort manifeste de rendre sincère la trajectoire budgétaire, ne met pas les armées à l’abri des dérives constatées depuis plus de cinquante ans.
À cet égard, la concomitance de la mise en chantier de plusieurs programmes majeurs risque fort d’affecter d’une manière ou d’une autre les forces conventionnelles. Il est à craindre notamment que l’Armée de Terre qui, à la différence de la Marine nationale ou de l’Armée de l’Air et de l’Espace, ne dispose pas de programmes aussi structurants qu’un SNLE ou un porte-avions, ne fasse à nouveau les frais d’arbitrages financiers en cours de LPM. Or, l’Armée de Terre est pourtant au cœur du concept « d’épaulement stratégique » rappelé par Emmanuel Macron lors de son discours de l’île Longue.
L’épaulement stratégique : élément clé de la dissuasion
En effet, sanctuariser la dissuasion au détriment des forces conventionnelles, c’est se rassurer à bon compte et oublier que la dissuasion est d’abord globale. À rebours des Anglo-Saxons et de l’OTAN, la grammaire stratégique française assimile dissuasion et nucléaire. C’est un travers qui confond le but et le moyen. L’arme nucléaire a une vocation purement dissuasive, mais elle ne peut résumer à elle seule la dissuasion au risque de devenir une nouvelle ligne Maginot ; nécessaire et pourtant contournable. Nous devons donc être dissuasifs également dans les autres champs de la conflictualité, tels que le cyber, la lutte informationnelle, mais également le combat conventionnel de haute intensité.
Il n’y a donc pas de dissuasion crédible sans épaulement mutuel entre forces nucléaires et forces conventionnelles. Ce schéma ancien, éclipsé par trente années d’opérations extérieures dédiées essentiellement au maintien de la paix et à la contre-insurrection, refait surface. Certes, il ne s’agit pas de renouer avec la logique sacrificielle du temps de la guerre froide (donner à l’autorité politique le délai nécessaire à la mise en œuvre de l’arme nucléaire), mais de prendre en compte la réalité des conflits d’aujourd’hui : des engagements de haute intensité à grande échelle dans un environnement multimilieux multichamps dans lesquels une force conventionnelle doit être capable d’intervenir pour contrer la stratégie du « fait accompli ». Le « gagner la guerre avant la guerre » du général Burkhard, ancien CEMA, n’est que l’expression de cette dissuasion globale. Être capable de s’engager en combat haute intensité est en soi une manifestation de dissuasion qui évite le choix binaire entre ne rien faire et le recours à l’arme nucléaire.
Nos forces conventionnelles ont donc des enjeux tout aussi stratégiques à relever que nos forces nucléaires : modernisation et remise à niveau des parcs des matériels majeurs, stock de munitions, dronisation intensive avec non pas quelques milliers, mais des dizaines de milliers de drones, frappes longue portée, moyens de commandement de niveau corps d’armée sans oublier l’augmentation des réserves et le service militaire. L’ampleur des chantiers à venir laisse déjà supposer que l’effort budgétaire devra être porté à 3 % du PIB si l’on ne veut pas revenir aux mauvaises méthodes du passé.
L’épaulement stratégique a naturellement une dimension européenne et nous ne sommes pas les seuls à devoir fournir des efforts. Néanmoins, si la France veut conserver son leadership en matière de défense européenne, elle ne peut se permettre un déclassement sur le plan conventionnel au prétexte d’offrir un hypothétique parapluie nucléaire plus ou moins bien perçu par nos partenaires.
Lire aussi : Dissuasion nucléaire : où va la France ?









