Dans cet entretien, Christophe Maillot analyse la trajectoire politique et personnelle de Donald Trump, en revenant sur les racines psychologiques, sociales et historiques de son ascension. De l’enfance marquée par un environnement familial exigeant à la conquête puis à la reconquête de la Maison-Blanche, il décrypte la cohérence d’une méthode fondée sur le rapport de force, la maîtrise du récit médiatique et la captation des fractures profondes de la société américaine.
Propos recueillis par Jean-Baptiste Noé
Le but du livre est d’expliquer comment Donald Trump est devenu ce qu’il est aujourd’hui, c’est-à-dire le président actuel. Vous insistez notamment sur son enfance. Il vient d’une famille bien installée financièrement, mais finalement on connaît assez peu cette période. Vous montrez qu’elle a été assez compliquée et qu’elle permet d’expliquer son caractère et ce qu’il a pu faire par la suite.
Christophe Maillot – Oui, et je dirais même que c’est sans doute le point d’entrée le plus solide si l’on veut comprendre Donald Trump sur la longue durée. On dit souvent — parfois avec une certaine ironie — que revenir sur l’enfance d’un individu relève presque de la « tarte à la crème » en psychologie ou dans l’exercice biographique, parce que l’on considère que tout se joue très tôt. Mais dans le cas de Trump, ce n’est nullement un détour analytique, ce n’est pas un effet rhétorique : c’est une clé explicative réelle.
Il y a chez lui une conjugaison très particulière entre des conditions matérielles exceptionnellement favorables et, en parallèle, une construction affective beaucoup plus fragile. Il naît dans une famille déjà très solidement implantée dans l’immobilier, dans un univers où la réussite financière n’est pas simplement un objectif, mais presque une obligation morale. On n’est pas seulement dans le confort matériel, on est dans une forme de certitude sociale. L’échec n’est pas envisagé comme une possibilité normale, il est perçu comme une faute.
Mais parallèlement à cela, il y a une construction affective plus instable. Il grandit avec un père extrêmement exigeant, très dur, profondément marqué par une culture de la domination sociale et économique. Son père conçoit la vie comme un rapport de force permanent : il y a les gagnants et les perdants. Et dans cet univers-là, l’émotion, la fragilité, la nuance ne sont pas valorisées. Il n’y a pas de place pour les faibles.
En parallèle, il a une mère qui, pour des raisons de santé notamment, est régulièrement absente, et affectivement défaillante. Ce qui produit quelque chose de très particulier : un individu qui ne manque de rien matériellement, mais qui manque profondément, sur le plan affectif, de relations apaisées, constructives, valorisantes. Impossible d’être en paix dans un tel contexte.
Ce manque sera appelé à structurer toute sa trajectoire personnelle, puis bien sûr politique.
On voit ainsi, très tôt, en compensation, apparaître chez lui un besoin psychique insatiable d’être reconnu, validé, admiré. Ce besoin presque existentiel d’être vu et reconnu par les autres. Et ce qui est frappant, c’est que ce mécanisme ne disparaît jamais. Il change de forme, il se transforme, mais il reste là, en permanence. Jusqu’à aujourd’hui.
Ce que le livre cherche vraiment à montrer, c’est comment, dès les premières décennies de sa vie, se met en place cette mécanique psychologique. Une mécanique qui explique la continuité très forte entre l’homme d’affaires, la personnalité médiatique, l’homme de téléréalité et l’homme politique. Des personnages successifs gardant les mêmes atouts, faisant preuve des mêmes fragilités, privilégiant toujours les mêmes méthodes avec le même objectif : être au centre de l’attention.
Qu’il soit dans l’immobilier, dans la télévision ou à la Maison-Blanche, on retrouve donc toujours les mêmes ressorts : contrôler le rapport de force, imposer son rythme, saturer l’espace autour de lui, être le centre du récit, être le maître du jeu. Et c’est pour cela que sa pratique du pouvoir, une fois à la Maison-Blanche, n’est pas une rupture. C’est une continuité. Imposant un récit dans lequel Trump est le scénariste, le spectateur ravi et l’acteur principal d’une scène qu’il ne quitte jamais.
C’est aussi un président qui ne tombe pas de nulle part.
Christophe Maillot – Effectivement. On a parfois tendance à présenter Trump comme une sorte d’accident historique, un orage dans un ciel clair, comme s’il surgissait brutalement dans le paysage politique américain. En réalité, il est le produit profond d’évolutions structurelles de la société américaine sur plusieurs décennies : le produit de la mondialisation, de la désindustrialisation, du sentiment de déclassement d’une partie de la population, mais aussi d’une fracture culturelle, identitaire et politique très forte qui s’est progressivement installée depuis le milieu des années 1990.
Trump, contrairement à ce qui est trop souvent dit et écrit, n’a pas créé ces fractures. Elles existaient déjà. Elles lui préexistent. Mais il a su les capter, les comprendre, les incarner et les transcender en capital politique.
Il a su tellement les personnaliser, en déclinant ce qu’une partie de l’électorat voulait et avait besoin d’entendre, qu’il s’est imposé en passant directement par la base électorale. Et en devenant le candidat présidentiel du Parti républicain trois fois de suite, en 2016, en 2020 et enfin en 2024.
Un candidat qui va gagner, perdre, puis revenir.
S’il est battu en 2020, il parvient en effet à revenir de façon tonitruante en 2024. Sous la forme d’un raz de marée électoral.
Dans l’histoire américaine, un tel scénario est extrêmement rare. Et ne s’était jusqu’alors produit qu’une seule fois. On retrouve en effet seulement le précédent de Grover Cleveland à la fin du XIXème siècle, qui avait été élu, battu puis réélu. Cela montre chez Trump une capacité de résilience politique exceptionnelle, mais aussi une compréhension très fine des attentes émotionnelles d’une partie de l’électorat américain. Il appréhende parfaitement que la politique moderne est d’abord une affaire d’émotion, de récit, d’identification, de répétition des mêmes schémas. Trump est ainsi un homme de son époque, qui de façon instantanée sait capter, ou détourner l’attention, à son profit. Sa force politique est d’abord narrative.
Son parcours politique est aussi singulier, puisqu’il a d’abord été proche des démocrates.
Christophe Maillot – Cela s’explique en partie par son environnement sociologique et culturel. Trump est un produit de New York. Et New York est historiquement beaucoup plus proche de la culture politique démocrate que républicaine. Cela ne l’avait par contre pas empêché d’entretenir une relation presqu’amicale avec Richard Nixon dans les années quatre-vingt. Deux hommes très différents au demeurant.
Cela étant, Trump n’était pas un idéologue structuré. Il est pragmatique. Il observe, il teste, il analyse les rapports de force. Il regarde où se trouvent les opportunités politiques.
Le basculement intervient réellement dans les années 1990, lorsque la vie politique américaine commence à se polariser fortement. C’est le moment où la capacité des modérés des deux camps à travailler ensemble, en particulier au Congrès, commence à disparaître.
Et c’est dans ce contexte qu’il commence à envisager sérieusement une carrière politique nationale. Il comprend qu’il existe un espace politique nouveau, plus conflictuel, plus émotionnel, plus médiatique, plus polarisé. Et il s’y engouffre avec une grande efficacité. Jusqu’à tenir aujourd’hui un discours de quasi guerre civile, maintenant la société américaine sous une tension permanente, en exacerbant les différences entre la base et le sommet et en visant les élites de sa morgue. Pour mieux être reconnu par le « vrai peuple américain » comme l’un des siens.
On l’accuse souvent d’être populiste. Est-ce lui qui crée le mouvement ou capte-t-il une évolution de la société américaine ?
Je pense très clairement qu’il est d’abord le produit d’un contexte historique profond. Comme certaines grandes figures politiques, il émerge parce que le terrain est déjà prêt. Son intelligence politique remarquable est de capter l’air du temps. Et de s’imposer comme l’homme de la situation.
Il n’est donc sûrement pas la cause principale de la transformation de la vie politique américaine. Il en est davantage la conséquence. Il est incontestable par contre qu’il en est le révélateur, l’amplificateur. Il constitue de ce point de vue un accélérateur de particules historiques, en poussant plus loin, plus vite, des tendances déjà présentes. Qu’il s’agisse de la défiance envers les élites, du rejet des institutions traditionnelles et du système des contre-pouvoirs, de la méfiance envers la mondialisation, de la recherche permanente d’un leadership fort, ou encore de la volonté de rupture avec les codes politiques traditionnels.
On voit aussi qu’il a connu de nombreux revers, dans différents registres, mais qu’il a toujours su rebondir.
Oui, et c’est absolument central dans sa trajectoire personnelle et politique. La culture américaine valorise énormément la capacité à rebondir après l’échec. C’est presque une valeur morale.
Trump a connu des faillites, des échecs commerciaux, des revers politiques, des échecs personnels, y compris dans sa vie privée. Mais il a toujours réussi à reconstruire un récit autour de ces échecs. En les transfigurant en capacité à rebondir.
Il ne cherche pas à les effacer. Il les transforme en preuve de force. Il dit : « J’ai échoué, mais je suis revenu. » Et ce message fonctionne très bien dans la culture américaine. En montrant et démontrant qu’il sait infléchir son destin, Trump construit de cette façon un récit d’identification avec ses électeurs, sur le mode : « Je vous ressemble, je suis comme vous. Comme vous j’ai connu des coups durs, mais je me suis battu. »
Son passage par la téléréalité est en cela déterminant. C’est là qu’il devient une figure populaire massive, presque culturelle. C’est là qu’il construit l’image d’un homme dur, exigeant, apte au rebond, mais aussi et surtout compréhensible, accessible pour le grand public. En affichant une authentique empathie pour les Américains. Le fait qu’elle soit en grande partie feinte n’a pour Trump pas grande importance.
Il incarne pourtant un paradoxe : un « homme du peuple » milliardaire.
Oui, mais c’est un paradoxe très américain. Aux États-Unis, la richesse peut être perçue comme la preuve que le système fonctionne.
Évidemment, l’homme privé Trump est très éloigné du quotidien des classes populaires. Mais l’homme public construit un récit dans lequel il apparaît comme le défenseur du peuple face aux élites politiques, médiatiques et administratives.
Et ce récit fonctionne, parce qu’il s’appuie sur une défiance déjà existante envers ces élites. En montant dans un camion poubelles, ou en servant dans un MacDo pendant la campagne de 2024, Trump vise dans le mille. Pendant qu’Obama était froid et austère, Hillary Clinton souvent méprisante, et Kamala Harris, malgré un vrai talent, trop attachée à faire de la morale au lieu de faire de la politique, Trump se montre fraternel, proche des réalités de la base. Tout milliardaire qu’il est.
Ce faisant, il s’est emparé de beaucoup de thématiques du Parti démocrate, et a su rallier à lui beaucoup des électeurs des couches les plus populaires se sentant, à tort ou à raison, snobées par la gauche américaine. Une gauche qui est en train de se ressaisir aujourd’hui.
Vous dites aussi que sa méthode reste la même depuis ses débuts.
Oui, et c’est ce qui fait sa cohérence profonde. Dans l’immobilier, la téléréalité ou la politique, l’objectif reste le même : être le maître du jeu.
Il privilégie les coups rapides, visibles, symboliques. Il évite les engagements longs et coûteux. Il préfère les victoires ponctuelles aux stratégies longues.
Et surtout, il comprend parfaitement le fonctionnement du système médiatique moderne. Il sature l’espace médiatique. Il impose son rythme. Et cela rend extrêmement difficile la construction d’un contre-récit face à lui. Même si des fragilités se font jour actuellement, notamment avec l’affaire Epstein. Une affaire dans laquelle Trump perd le fil, et se voit reproché de mentir, en particulier par sa base MAGA la plus complotiste. Son aura narrative connait des loupés.
Il a aussi pris une emprise forte sur le Parti républicain.
Oui, et c’est un phénomène politique majeur. Il ne s’est pas contenté de gagner une élection : il a profondément transformé le parti.
Mais il faut aussi regarder la responsabilité globale du système politique américain. Les démocrates ont laissé un espace politique que Trump a su occuper, notamment auprès des classes populaires et moyennes. Beaucoup de déclassés se sont reconnus en lui. C’est un fait.
On observe aussi un climat politique très violent.
Oui. Même si la violence politique n’est pas totalement nouvelle aux États-Unis. Mais ce qui change, c’est sa dimension médiatique désormais permanente. Elle est aujourd’hui physique, verbale, et les institutions américaines ne sont plus ressenties comme protectrices. Le climat actuel de polarisation et de violence dans les invectives, la violence dans les rues, les interventions musclées de la police de l’immigration : tout cela n’est pas sans rappeler ce que l’on avait connu pendant la Guerre du Vietnam en particulier.
Mais Trump n’en a cure. Il alimente ce climat. Le favorise. L’assume même. En fait sa marque de fabrique. Tout en testant les limites du système. Même la tentative d’assassinat dont il a été victime est présentée en éléments politiques extrêmement puissants, en les inscrivant dans un récit quasi providentiel auprès d’une partie de son électorat.
Il cherche aussi à laisser une trace matérielle, notamment architecturale.
Oui. Il y a chez lui une volonté très forte d’inscrire son passage dans la pierre, dans le patrimoine, dans la mémoire visuelle nationale. Sa façon de se comporter à la Maison-Blanche non pas comme un locataire mais un propriétaire en est l’illustration la plus provocatrice.
Certes, on pourra toujours dire que cela correspond à une logique classique du pouvoir : laisser une trace tangible, visible, durable. Mais cela conduirait à oublier que chez Trump, cela prend une dimension très personnelle, très directe, brutale, sans aucune concertation, ce qui peut poser des questions institutionnelles lourdes. Cela dit quoi qu’il en soit beaucoup de sa personnalité profonde et de sa façon d’appréhender l’équilibre des pouvoirs. Equilibre nocif selon lui qu’il identifie à une volonté des élites. La présidence de Trump se veut donc de plus en plus impériale. Montesquieu ou les Pères fondateurs de la République n’ont qu’à bien se tenir. Au moment où va être célébré le 250ème anniversaire des Etats-Unis, Trump est ainsi résolu à en réécrire l’histoire. Et à faire en sorte que le pays accouche d’un nouveau modèle institutionnel et politique.
Comment restera-t-il dans l’histoire ?
Cela dépendra énormément de la fin de son mandat et de la manière dont il gérera les échéances électorales, à savoir les Midterms de novembre 2026. En espérant qu’il en respecte la tenue, le déroulement et les résultats. Et qu’il n’y ait pas de dérive autoritaire.
Mais il restera probablement comme le président qui a accéléré le recentrage des États-Unis sur leurs intérêts nationaux, dans une logique d’America First impulsée avant lui, faut-il le rappeler, dans l’histoire récente, par Obama en fait. Il restera également comme celui qui a amorcé une transformation durable du rôle international des États-Unis pour plusieurs décennies. Certains mécanismes aujourd’hui enclenchés resteront ainsi d’actualité même lorsque Trump aura quitté le pouvoir. Le monde change aujourd’hui durablement. Et les logiques que Trump aura créées ou encouragées, pour beaucoup d’entre-elles, resteront à l’œuvre après lui. Dans ce contexte, il appartiendra en particulier à l’Europe de saisir cette contrainte comme une opportunité pour s’affirmer, enfin, comme une puissance géopolitique digne de ce nom.
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