<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’élargissement du spectre d’emploi des drones : des progrès technologiques aux conflits futurs

22 octobre 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Drone Reaper américain lors du Singapore Airshow en février 2020 (c) AP Photo/Danial Hakim)/TKMY514/20042286981437//2002110910
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L’élargissement du spectre d’emploi des drones : des progrès technologiques aux conflits futurs

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Considérés au début du siècle dernier comme de simples appareils d’expérimentations, les drones sont devenus incontournables sur les théâtres d’opérations et cités très fréquemment au cœur de l’actualité. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, ils sont utilisés pour des missions de renseignement et d’attaques ciblées qui se concrétisent en une guerre contre le terrorisme. Les États-Unis, chefs de file absolus en la matière, ont été fortement critiqués pour l’emploi létal des drones, mais à présent, ils ne sont plus l’unique apanage américain.

 

La crainte de la communauté internationale de voir les systèmes inhabités proliférer, qu’ils soient armés ou non, est devenue une réalité. D’ailleurs, leur caractère dual accentue la porosité toujours plus grande entre les domaines militaires et civils. Dans cette dynamique singulière, quelle est la perspective d’emploi des drones ? Ils remplissent une variété de missions du fait d’un large éventail de potentialités venant également s’enrichir de progrès technologiques qui de facto transforment la manière de les utiliser. Considérés comme des équipements militaires de premier ordre, ils sont aussi source de tensions, et parallèlement gage de nouvelles conquêtes.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, définir ce qu’est un drone militaire apparaît essentiel. Tout d’abord l’appareil s’intègre à un ensemble qui se matérialise par une station sol, des moyens de lancement et de récupération, et des systèmes de liaison de données. Concernant le drone lui-même, il est composé d’une ou plusieurs charges utiles (caméras, radars, lasers, armement, etc.). Cette grande modularité, c’est-à-dire la capacité de pouvoir changer les éléments qui le compose, permet la réalisation d’une diversité de missions à l’exemple des différentes opérations extérieures passées et actuelles (Afghanistan, Irak, Pakistan, Mali, Syrie) allant de la surveillance à la désignation d’objectifs ou bien encore de tirs.

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Une troisième caractéristique, celle de l’envergure – un drone peut varier de plusieurs dizaines de mètres à l’ordre du centimètre –, lui donne la capacité d’être utilisé dans des missions couvrant de larges aires géographiques et à l’opposé d’évoluer au centre de lieux extrêmement confinés. Ces appareils permettent la transmission directe de données en lien avec les théâtres d’opérations tout en étant à distance. Ainsi, ils augmentent à la fois l’efficacité des forces militaires et réduisent leur exposition aux risques. Est-il possible pour autant de parler d’une révolution digitale ? La généralisation du traitement numérique et la nécessité de la mise à jour de données en temps réel ont révélé les drones comme étant une réponse aux besoins opérationnels. Toutefois, le fait de pouvoir combattre à distance a suscité de vifs débats au sein des instances internationales, des organisations non gouvernementales et de l’opinion publique, qui ne sont pour l’instant toujours pas clos. La rapidité d’innovation et les nombreux progrès technologiques vont certainement pousser les lignes de discussions dans la mesure où ces facteurs d’évolutions permettront de renforcer plus encore les capacités des systèmes inhabités.

 

Des potentialités immenses

La forte potentialité offerte par les drones suscite un engouement de taille et ne cesse de prendre de l’ampleur. Le centre américain pour l’étude du drone dans l’État de New York (Center for the Study of the Drone, Bard College) a évalué sur une décennie, entre 2019 et mars 2020, l’accroissement de 60 à 102 pays développant et/ou utilisant des drones à des fins militaires. Comment expliquer ce renforcement ? La croissance de leur utilisation va de pair avec la maturité technologique qui les rend de plus en plus accessibles en simplifiant leur emploi tout en diminuant leur coût. Ce phénomène touche aussi bien les petits appareils jusqu’aux plus grands. La prolifération « dronique » vient ajouter au « brouillard de la guerre » quelques épaisseurs supplémentaires. Bien moins destructeurs que l’arme nucléaire, les systèmes inhabités sont comparés à des instruments servant une « guerre froide technologique » ayant la disposition nécessaire pour faire monter d’un cran les tensions entre États, mais n’a pour l’instant pas été au point de déclencher une guerre. À titre d’exemple, le drone déployé par l’Inde dans le ciel chinois en décembre 2017, événement qui vient souligner les rivalités territoriales autour de la ligne « McMahon » située dans la région de l’Aksai Chin. Ce genre de situation n’est pas isolé et vient renforcer les éléments de discorde dans la mesure où l’une des parties accuse l’autre de violer son espace de souveraineté.

Le milieu maritime rencontre les mêmes sources de problèmes. L’exemple de la mer de Chine méridionale et le rapport sino-américain en sont l’illustration concrète. Cette zone maritime hautement stratégique est le théâtre de nombreuses tensions. Débutés à la fin de l’année 2016, les drones sont au centre de la pression diplomatique. Dans les faits, un navire battant pavillon chinois a procédé à l’interception d’un drone sous-marin américain dans la zone économique exclusive (ZEE) des Philippines. Techniquement, cet engin de type glider a la capacité de « planer » sous l’eau de quelques semaines à plusieurs mois. Ils peuvent être utilisés pour de nombreux usages : détection d’appareils, établissement de cartes des fonds marins, conduite de missions d’espionnage et de surveillance d’infrastructures sous-marines (câbles de communication) ; ce qui leur donne une potentialité très élevée (permanence et rayon d’action) et est source de convoitise. Depuis 2017, la presse chinoise fait état de la « capture » d’appareils inhabités par des pêcheurs chinois qui sont récompensés financièrement par le parti communiste. Contexte très surprenant auquel s’ajoute le fait que l’origine de ces appareils reste inconnue. Corrélativement, la présence des drones en mer conduit à s’interroger sur leur légalité et montre qu’il existe encore une « zone grise » à ce sujet. En plus du cadre juridique, des défis de taille seront à relever à l’avenir eu égard au renforcement des différents intérêts dans l’espace maritime (protection des ressources minérales et d’hydrocarbures, exploration pétrolière offshore, fret, sécurisation des ports, routes maritimes, etc.).

 

Un impact majeur sur les conflits

Les drones ont un impact sur les conflits modernes dans la mesure où ils sont à la portée d’un grand nombre de pays, et se trouvent par ricochet également aux prises de forces irrégulières. L’exemple de la Libye est tout à fait représentatif de cette évolution. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), la ville de Tripoli est le « plus grand théâtre de guerre de drones au monde ». Elle correspond à la deuxième guerre civile libyenne (16 mai 2014 – toujours en cours) qui est une confrontation aérienne engagée par le déploiement de plusieurs centaines de drones entre deux camps. D’un côté, le gouvernement d’union national (GNA) reconnu par la communauté internationale et de l’autre l’armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée par le maréchal Khalifa Haftar. L’ANL est soutenue par l’Arabie saoudite, lui fournissant des drones armés chinois, Wing Loong, et le GNA reçoit de la Turquie l’opportunité d’utiliser des drones qui sont aussi dotés d’armement, Bayraktar TB2. La technologie des drones va bien au-delà de l’utilisation d’un simple équipement militaire, faisant ressortir en outre les intérêts économiques et stratégiques.

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Les zones de crises, actuellement très diversifiées, vont certainement se renforcer dans le futur et prendront des formes qui auront pour incidence de transformer le tempo des opérations militaires nécessitant une rapidité redoublée et ultra connectée. Ces défis impliqueront la maîtrise d’équipements suffisamment résilients, c’est-à-dire capables de s’adapter aux différents types d’environnement, être persistants et fiables. Plusieurs domaines d’évolutions techniques seront nécessaires : permanence, autonomie, communication, énergie et stockage. L’hybridité capacitaire des drones avec l’association croissante de l’intelligence artificielle (IA) développera de manière significative leur performance et saura ainsi répondre aux nouveaux défis. À cet effet, les algorithmes de l’IA permettront de gagner aussi bien en rapidité qu’en précision vis-à-vis de l’information collectée et des décisions à prendre. À titre d’exemple, pour assurer l’évaluation adéquate de la menace, l’IA facilitera la veille collaborative à l’aide d’essaims de drones qui ouvriront un espace d’actions encore plus étendu et seront capables de décider de manière autonome en fonction des situations rencontrées. De plus, la question de l’alimentation de même que le stockage est un facteur d’évolution important et un enjeu de première importance dans le sens où les drones ne seront progressivement plus limités dans l’espace ni dans le temps en étant suffisamment développés pour gérer leur alimentation.

Des expérimentations ont déjà lieu concernant des drones solaires pour la surveillance maritime et des frontières ou encore des drones sous-marins pourvus d’une propulsion hybride qui réaliseront des missions de renseignement, de lutte anti-sous-marine et de leurres. Parallèlement, le développement des matériaux dit « évolutifs » (composite, alliage à mémoire de forme, capteur piézo-électrique) changeront les drones en des équipements réellement adaptatifs. En conséquence, ils seront capables de s’auto-assembler ou de changer de formes et pourraient remplir des missions amphibies tout en réduisant les risques qu’elles comportent. Actuellement, l’utilisation aérienne des drones prédomine, mais cette tendance est en train d’évoluer vers des applications terrestres et maritimes de plus en plus marquées, et voit également l’apparition de nouveaux usages, notamment dans l’espace. L’Agence spatiale américaine (Nasa) utilisera dans le cadre de la mission « Mars 2020 », un drone hélicoptère (Mars Helicopter Scout) alimenté par l’énergie solaire et spécialement conçu pour s’adapter aux conditions atmosphériques de cette planète.

 

Usage militaire et technologique

À l’avenir, la technologie des drones apparaît être un outil essentiel. À ce titre, l’intérêt porté par les institutions ou celui du secteur civil montre qu’il ne s’agit pas de manquer le rendez-vous dronique, même si ce dernier peut engendrer des dérives. Le fonds européen de défense, apport majeur pour l’industrie, a ainsi investi 205 millions d’euros pour renforcer l’autonomie stratégique. Parmi les centres d’intérêt : robots terrestres avec la définition de standard européen (senseurs, charges, systèmes de communication, de commandement et de contrôle) qui soient compatibles ; drones furtifs et tactiques (système de détection et d’évitement d’obstacles), plateformes de traitement des données à la périphérie pour drones (Edge computing). Dans la sphère civile, de nombreuses start-up et entreprises viennent nourrir l’innovation technologique qui à son tour alimente le domaine militaire et a pour effet de banaliser la commercialisation de drones bardés de composants intelligents. De nouvelles menaces se font jour du fait des possibilités offertes par la miniaturisation des systèmes. Rien n’empêche des forces irrégulières ou des groupes terroristes de fabriquer des drones artisanaux (événement qui s’est déjà produit lors de la bataille de Mossoul, 2016) et il est fort probable que ces appareils deviennent de plus en plus sophistiqués avec des utilisateurs familiarisés aux nouvelles technologies. Cette démocratisation se traduit également dans le cadre de circuits de drones de loisir, même si cela n’est pas à grande échelle, ces concours révèlent en filigrane certaines évolutions comme le fait de diriger à grande vitesse les drones via des casques, ou encore la compétition de l’homme contre l’IA qui, contrairement au jeu de go, n’a pas vu la machine gagner.

En conclusion, le champ des possibilités des futures voies d’innovations est vaste et le seuil technologique semble encore bien loin d’être atteint. Même si l’intelligence artificielle a pour finalité d’augmenter les capacités et de développer des outils évolutifs, le brouillard de la guerre n’en sera pas pour autant dissipé au regard du cinquième espace de belligérance, le cyber.

À propos de l’auteur
Océane Zubeldia

Océane Zubeldia

Docteur en histoire de l’université Paris-Sorbonne, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem), département armement et économie de défense.
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