<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> EACOP : le pipeline qui restructure l’Afrique de l’Est

27 juin 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Oléoduc Afrique (c) AFP

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EACOP : le pipeline qui restructure l’Afrique de l’Est

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  • 1 443 kilomètres du lac Albert, en Ouganda, au port de Tanga, en Tanzanie : l’EACOP est le plus long oléoduc chauffé du monde.

  • Un projet à 5,6 milliards de dollars, porté par le français TotalEnergies et le chinois CNOOC — un attelage franco-chinois révélateur des nouveaux rapports de force en Afrique subsaharienne.

  • Achevé à 82 % en avril 2026, déserté par 43 banques sous la pression des ONG, l’oléoduc restructure déjà l’Afrique de l’Est.

C’est une ligne qui part du lac Albert, à l’extrême nord-ouest de l’Ouganda, traverse tout le pays du nord au sud, contourne le lac Victoria par l’ouest, pénètre en Tanzanie et file vers l’est jusqu’au port de Tanga sur l’océan Indien. Les zones jaunes qui jalonnent le tracé indiquent les aires protégées. Certaines sont hachurées de rouge : les aires protégées directement affectées par le projet.

En juin 2026, l’infrastructure est presque achevée, mais pas encore en service. En avril 2026, l’oléoduc affichait un taux d’exécution de 82 %, les parties prenantes ciblant juillet 2026 pour le premier chargement de pétrole. Un délai qui aurait semblé irréaliste il y a encore quelques années, tant ce projet a accumulé les retards depuis ses premières études au début des années 2010.

Un projet né d’une contrainte géographique

L’Ouganda, pays enclavé sans accès à la mer, s’est associé à la Tanzanie voisine pour permettre le transport et l’exportation de sa production pétrolière. C’est la contrainte géographique de départ : les gisements du lac Albert sont riches, la région recèle environ 6,5 milliards de barils de pétrole brut, dont 1,4 milliard sont considérés comme récupérables, mais l’Ouganda ne dispose d’aucun accès maritime.

Sans oléoduc, pas d’exportation possible. Sans exportation, pas de revenus pétroliers.

Le projet EACOP consiste en la construction d’un oléoduc entièrement enterré, entre la ville de Kabaale en Ouganda et le port de Tanga en Tanzanie, ainsi qu’un terminal de stockage et une jetée de chargement à Tanga. Il comportera six stations de pompage, deux en Ouganda, quatre en Tanzanie, et un système d’isolation et de réchauffage par traçage thermique tout au long du tracé. Ce dernier détail est crucial : le brut ougandais est caractérisé par sa forte viscosité et sa nature cireuse, ce qui nécessite de le maintenir à plus de 50 °C pendant son transport. C’est cette contrainte technique qui vaut à l’EACOP son titre de « plus long oléoduc chauffé du monde ». Une spécificité qui en fait aussi l’un des projets d’infrastructure énergétique les plus complexes jamais construits en Afrique.

Oléoduc Afrique (c) AFP

Le choix du tracé par la Tanzanie plutôt que par le Kenya, option initialement envisagée via le port de Mombasa, résulte d’un arbitrage géopolitique autant que technique. L’itinéraire tanzanien est plus long mais jugé plus sûr, moins exposé aux tensions régionales qui affectent la Corne de l’Afrique. Ce choix a définitivement scellé le partenariat stratégique entre Kampala et Dodoma, qui devrait durer plusieurs décennies.

TotalEnergies et CNOOC : un partenariat franco-chinois insolite

Deux projets ont été lancés près du lac Albert.

Le premier, baptisé Kingfisher, est opéré par l’entreprise chinoise CNOOC, avec une production pouvant atteindre 40 000 barils par jour. Le second, Tilenga, est opéré par TotalEnergies et produira jusqu’à 190 000 barils par jour. À eux deux, ces projets atteindront une production de 230 000 barils par jour.

Le projet Tilenga est opéré par TotalEnergies à hauteur de 56,67 %, en partenariat avec CNOOC et la Uganda National Oil Company (UNOC). Il prévoit le développement de 6 champs et le forage d’environ 400 puits à partir de 29 emplacements.

Ce partenariat franco-chinois dans un projet aussi stratégique est en lui-même révélateur de l’évolution des rapports de force en Afrique subsaharienne. TotalEnergies est le maître d’ouvrage technique, fort de son expertise dans les projets d’infrastructure pétrolière complexes. Les gouvernements ougandais et tanzanien détiennent des participations minoritaires via leurs compagnies nationales respectives, assurant leur souveraineté formelle sur les ressources.

CNOOC apporte des capacités industrielles et un accès au financement que peu d’acteurs occidentaux peuvent mobiliser dans ce contexte.

Un financement sous pression

Le projet a connu une dérive considérable de ses coûts. Selon une analyse de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), le coût du projet atteint environ 5,6 milliards de dollars, soit une hausse d’environ 55 % par rapport aux estimations initiales. Ces dépassements risquent de réduire significativement les revenus attendus par l’État ougandais, en raison du mécanisme de récupération prioritaire des coûts par les compagnies.

La structure de financement révèle par ailleurs les difficultés du projet à convaincre les marchés financiers internationaux. Les promoteurs du projet, TotalEnergies en tête, sont contraints d’assurer eux-mêmes la quasi-totalité du financement. Les entreprises auraient abandonné leur plan initial de couvrir 60 % de l’augmentation des coûts par des prêts bancaires et en assumeraient désormais près de 90 %. Une situation inédite pour un projet de cette envergure, qui tient directement à la pression des campagnes des ONG environnementales sur les établissements financiers, dont le but est justement d’empêcher les financements de ce type de projet afin de les rendre impossibles.

43 banques et 30 réassureurs ont déjà exclu de soutenir le projet EACOP.

Les enjeux environnementaux et humains

C’est que les aires protégées sont nombreuses. Le tracé longe le parc national des Murchison Falls, l’un des plus importants d’Ouganda, qui abrite lions, éléphants, hippopotames, crocodiles et chimpanzés.

L’oléoduc parcourt sur plus de 400 km le bassin du lac Victoria, l’une des principales sources du Nil et le deuxième plus grand lac d’eau douce au monde.

Le projet a nécessité l’acquisition de 6 400 hectares de terres. Les associations de défense des droits humains dénoncent des compensations insuffisantes et des expulsions menées sous contrainte.

TotalEnergies conteste cette lecture et met en avant ses engagements : restauration de 1 000 hectares de forêt pour les chimpanzés, programme pour augmenter les populations de lions et d’éléphants dans les Murchison Falls, émissions de scope 1 et 2 de 13 kg CO₂ par baril produit contre une moyenne de 19 kg pour des projets similaires.

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Ce que l’EACOP dit de l’Afrique contemporaine

Au-delà du débat environnemental, l’EACOP illustre une tension fondamentale qui traverse aujourd’hui une grande partie du continent africain. L’Ouganda et la Tanzanie ont tous les deux approuvé le projet, leurs gouvernements le défendant comme un levier indispensable de développement économique. Au total, on estime à 1,3 milliard de dollars le montant qui sera dépensé auprès d’entrepreneurs locaux durant la phase de chantier. Les projets ont déjà créé 21 000 emplois directs et plus de 45 000 emplois indirects pour les travailleurs ougandais et tanzaniens.

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Pour l’Ouganda, dont l’économie repose encore largement sur l’agriculture et les minerais, devenir exportateur de pétrole représente un changement de statut. Les projections tablent sur plusieurs milliards de dollars de revenus annuels à terme, avec la contrainte, inhérente aux contrats de partage de production, que les compagnies récupèrent prioritairement leurs coûts avant que l’État ne perçoive sa quote-part. La dérive des coûts à 5,6 milliards de dollars n’est donc pas sans conséquence directe sur les revenus attendus par Kampala.

Pour l’Occident, le projet illustre la contradiction croissante entre les engagements climatiques des grandes compagnies pétrolières et leurs investissements effectifs. Pour la Chine, via CNOOC, il représente une présence industrielle et énergétique durable dans une région stratégique de l’Afrique de l’Est.

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