L’eau de mélisse : une eau à travers l’histoire

30 mai 2022

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Photo : Les plantes mises en bouteille (c) Eau de mélisse
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L’eau de mélisse : une eau à travers l’histoire

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Distilleries et pharmacies, apothicaires et herboristeries, longue histoire et transmission, telle est en quelques mots l’histoire de l’eau de mélisse des carmes Boyer. Ou comment une production est-elle une synthèse de l’histoire de la pharmacie, des techniques et de l’histoire politique de la France, l’ensemble se mêlant depuis le XVIIe siècle.

Tout part des plantes et des épices et d’une nécessité : apaiser et soigner. Dans les monastères, les moines cultivent les simples, font macérer feuilles et racines dans de l’alcool, distillent, mélangent, composent, reçoivent des recettes en héritage, les consignent, les transmettent, les améliorent. Les origines se perdent dans les siècles et les mythes : les croisades, Saint Louis, Marco Polo, etc. Les carmes de Paris ont acquis une expertise reconnue dans le traitement des plantes et la composition de breuvages et de liqueurs, dont la plus célèbre demeure la chartreuse. Dans le couvent de la place Maubert, les carmes déchaux concoctent leur propre recette, à base de mélisse, d’angélique, d’armoise. Réputée, leur production est consommée à la cour. Dotée de multiples vertus médicinales,  l’eau de mélisse soulage les maux de tête, aide à la digestion, désinfecte, calme les douleurs. Souvent malade, luttant contre ses douleurs tout autant que contre les ennemis du Royaume, le cardinal de Richelieu est adepte de l’eau de mélisse, dont il fait grande consommation.

Flacon d’eau de mélisse (c) Eau des carmes

À la Révolution, l’État nationalisa leurs biens et leurs outils de production (1790). Les carmes de la place Maubert furent ensuite regroupés avec d’autres moines parisiens, enfermés dans leur couvent puis massacrés en septembre 1792. L’eau de mélisse croise ici le tragique de l’histoire, les guerres, le sang versé et les combats politiques. Après l’épisode révolutionnaire, la recette est récupérée par des moines rescapés des massacres puis transmis dans une société commerciale en 1829, le dernier des carmes s’associant avec l’un de ses neveux. La société passe ensuite entre les mains d’Amédée Boyer (1834), qui la reprit et la relança. Depuis cette date, elle est restée au sein de la même famille, soit près de deux siècles de transmission ininterrompue.

Du couvent à la pharmacie

Composée de 14 plantes et de 9 épices dont, outre la mélisse, le citron, le fenouil, la gentiane, l’armoise, le cresson, l’eau de mélisse est désormais vendue en pharmacie, dans des flacons de différents contenants, conservant ses vertus digestives et gustatives. D’abord déplacée à Courbevoie (92), l’usine de production est désormais située à Carrières-sur-Seine (78), dans l’une des boucles de la Seine en aval de Paris, au milieu de l’une des dernières plaines maraichères d’Île-de-France. Cela permet à l’entreprise de cultiver une grande partie de ses plantes à proximité de la distillerie et d’avoir ainsi un accès direct aux ingrédients nécessaires à la production de l’eau de mélisse.

Eau de Paris, du couvent de la place Maubert, elle nécessite, pour sa fabrication, certaines épices venues d’Inde et de l’océan Indien. Produite à quelques kilomètres du centre de Paris, elle est vendue au-delà des mers et des frontières. Une eau dont la recette d’origine viendrait d’Orient, avec ses légendes et ses symboles, qui aujourd’hui se diffusent au-delà des frontières de l’Orient et de l’Occident. Le terroir et le lieu trouvent une partie de leur épanouissement dans le global.

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Bien que particulière, cette histoire de l’eau de mélisse a des points communs avec d’autres produits français, comme le ricqlès, ou certains apéritifs, tels le Picon et le Byrrh. Pour chacun d’entre eux, l’aventure commence dans une pharmacie et dans cette nécessité crue : soigner les hommes et améliorer leur vie. Loin d’être un simple alcool, avec l’eau de mélisse se mêlent les connaissances botaniques, les améliorations scientifiques, les progrès de la médecine.

Travail de distillation (c) JBN

Soulager et laver

Intégrée dans le prestigieux annuaire des EPV (Entreprises du patrimoine vivant) depuis 2015, l’eau de mélisse se diversifie depuis quelques années. À côté de son produit phare, l’entreprise fabrique désormais des savons, des parfums et des tisanes, toujours à base des plantes qui font la recette de l’eau de mélisse.

Savons et plantes de l’eau de mélisse (c) JBN

Avec les savons, on croise cette fois-ci la route du propre et de l’hygiène, un autre sujet de pharmacie et de pharmacopée.

Découpe des pains de savon (c) JBN

De 1611 à nos jours, ce sont plus de quatre siècles d’histoire du goût, de plantes, de soin, de pharmacie et de voyages qui se trouvent condensées dans un flacon d’eau de mélisse.

Retrouvez le site de l’eau de mélisse.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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