<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Effets d’optique en Méditerranée orientale

30 janvier 2022

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Effets d’optique en Méditerranée orientale

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Le pavillon tricolore flotte chaque jour en MEDOR. Croiser au large des côtes syriennes en Méditerranée orientale fait partie des missions permanentes qui incombent à l’une des quinze frégates de la marine nationale. Dans cette zone étroite et disputée où fourmillent vaisseaux européens, américains, russes, turcs, égyptiens, israéliens voire iraniens, elles se relaient, glanant des renseignements tout en y ancrant la présence française. Conflit gréco-turc, partenariat avec l’Égypte, liens historiques avec le Liban, axe Moscou-Téhéran-Damas, ressources gazières offshore, crise migratoire… Les raisons de s’y intéresser durablement ne manquent pas.

Dans cette effervescence régionale, les politiques de puissance de la Russie et de la Turquie attirent le regard, au risque pour l’observateur européen d’être victime d’un double effet d’optique. Il procède d’abord du sentiment général d’impuissance des États d’Europe, comme s’ils ne pouvaient qu’assister résignés au ressac du continent face aux chocs qui fragilisent ses marches. Rompus à utiliser la moindre faille de leur adversaire pour pallier les faiblesses structurelles de leur propre pays, Vladimir Poutine et Recep Erdogan savent en bons tacticiens actionner les leviers adéquats pour se hisser à la hauteur de compétiteurs souvent plus puissants qu’eux. Le résultat est que d’Europe, Moscou et Ankara sont souvent perçus plus grands qu’ils ne sont.

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Un problème de vision

Inversement, survivance d’une ère révolue où l’Occident et le monde tendaient à se confondre, l’Europe oublie qu’il n’est pas illégitime que de vieux États sur le retour, comme la Russie et la Turquie, exercent à leur échelle une influence. L’on peut regretter que l’espace maritime mondial ne soit plus aussi fluide que dans les années 1990 ou 2000 et surtout craindre que le retour de logiques de puissance ne finisse par déclencher des conflits potentiellement de haute intensité. Mais refuser la désoccidentalisation partielle du monde, et en l’espèce de la Méditerranée, tout en exagérant la puissance de deux « empires » sur le retour – le russe et l’ottoman – ne réduira pas le risque de montée aux extrêmes, voire l’alimentera.

Que Moscou investisse la base navale de Tartous en Syrie est naturel, la Russie ayant toujours fait de l’accès aux mers chaudes l’un de ses objectifs stratégiques. L’anormalité fut plutôt la parenthèse des années 2000 durant laquelle la flotte alors délabrée de la mer Noire ne pouvait plus remplir les missions naguère dévolues à l’escadre de Méditerranée, forte d’une trentaine de navires de 1970 à 1991. Or, fin septembre dans un journal du soir, à l’occasion d’un reportage sur la frégate Aconit missionnée en MEDOR, il était fait état de « l’impressionnant transit en surface de trois sous-marins russes arrivant directement de leur base de Mourmansk » et d’« une quinzaine de bateaux russes, dont au moins deux sous-marins, désormais rattachés de manière permanente au port » de Tartous. La réalité est moins impressionnante. Sur ces trois sous-marins, aucun d’entre eux ne venait de Mourmansk, base de la flotte du nord. Deux – les Petropavlovsk-Kamchatsky et Volkhov – récemment sortis des chantiers de l’amirauté en mer Baltique étaient en transit pour rejoindre la flotte du Pacifique. Le Krasnodar fait quant à lui partie des six nouveaux Kilo-M de la flotte de la mer Noire, qui se relaient par paire à Tartous.

La « quinzaine de bateaux russes désormais rattachés de manière permanente » au port russe en Syrie est aussi une exagération. Moscou y déploie une petite partie des navires de sa flotte de la mer Noire, mais celle-ci compte peu de navires modernes : trois frégates Grigorovitch, trois patrouilleurs Bykov, quatre petits navires-lance-missile Buyan-M et trois dragueurs de mines Alexandrit. Sauf à vider Sébastopol, pas de quoi alimenter une flottille méditerranéenne d’une quinzaine de bateaux… Le format russe à Tartous est d’ailleurs assez constant depuis 2015 : deux sous-marins, une frégate, un ou deux petits navires-lance-missile et un dragueur de mines (soit environ 12 000 tonnes en cumulé l’équivalent de deux frégates Aquitaine). Des destroyers Udaloy de la flotte du nord ou des corvettes Steregushchiy de la flotte de la mer Baltique se déploient parfois en MEDOR, mais pour des missions temporaires. Quant aux vieux navires de débarquement Ropucha et Alligator, leur va-et-vient à Tartous pour alimenter l’opération russe en Syrie révèle surtout les difficultés de Moscou à renouveler sa flotte amphibie.

Stabilité régionale ?

Aucun bouleversement n’est attendu dans les années à venir même si la flotte de la mer Noire devrait continuer de s’étoffer – rien d’étonnant après le vide des années 1990 et 2000 – avec l’arrivée de deux corvettes Steregushchiy, de deux frégates Gorshkov – fleurons de la marine russe –, de nouveaux patrouilleurs, petits navires-lance-missile et dragueurs de mines, ainsi que, vers 2030, d’un porte-hélicoptères Ivan Rogov d’environ 40 000 tonnes, plus imposant navire militaire construit par la Russie depuis la chute de l’URSS. De quoi constituer une flotte moderne, puissante – presque tous les navires, même les plus légers, disposent de missiles de croisière Kalibr – mais au format malgré tout modeste avec des moyens hauturiers limités (cinq frégates d’ici la fin des années 2020).

La remontée en puissance de la marine turque est elle aussi relative, car Ankara mise sur des programmes industriels indigènes, donc coûteux en temps et en argent. Sa flotte de surface hauturière repose encore sur huit frégates américaines Oliver Hazard Perry, modernisées, mais malgré tout antiques, et huit frégates allemandes MEKO qui ne seront pas non plus éternelles. L’ambitieux programme Milgem qui inclut la construction made in Turkey de quatre corvettes (déjà en service), de quatre frégates et de quatre destroyers est très loin d’être achevé et ne permettra pas de conserver un format équivalent aux 16 frégates actuellement en service. La sous-marinade turque est imposante – 12 Type 209 allemands –, mais cela n’a rien de nouveau. Quant au premier porte-avions turc, l’Anadolu, sistership du Juan Carlos I espagnol et prévu pour entrer en service en 2022, il sera au mieux un porte-drones, sinon un simple porte-hélicoptères, faute de F-35B américains.

Paradoxalement, ce sont deux pays clients du made in France dont la remontée en puissance est la plus impressionnante en MEDOR. La Grèce et l’Égypte réarment fort au regard de leur poids économique (PIB respectivement quatre et deux fois moins élevé que celui de la Turquie). Athènes, dont la sous-marinade n’a rien à envier à celle d’Ankara (avec des Type 214 plus modernes que les Type 209), a passé commande pour au moins trois frégates françaises Belhara et achètera d’autres navires pour conserver un format d’une douzaine de frégates. L’Égypte, elle, possède deux porte-hélicoptères Mistral et devrait disposer de cinq frégates multimissions (FREMM), une française et quatre italiennes, et de six MEKO allemandes, plus modernes et récentes que celles de la Turquie.

La Méditerranée orientale verra donc de plus en plus croiser des porte-aéronefs et des frégates de nouvelle génération battant pavillons non européens. Mais l’illumination du Courbet par un navire turc ou les approches viriles des vaisseaux russes ne doivent pas faire oublier les ordres de grandeur : la remontée en puissance des marines de la Turquie et de la Russie est réelle, mais limitée. Une croissance navale exponentielle ne s’observe en réalité qu’en Asie, poussée par la Chine. En MEDOR, celle-ci est en réalité plus qualitative que quantitative. Dans un récent entretien au Figaro, l’historien et stratège américain Walter Russell Mead taclait ainsi la France : « Voilà un pays qui a perdu le contrôle de la Méditerranée, et qui propose de nous aider généreusement à gérer l’Indopacifique. » La pique est sévère, mais vise juste : la France ressent d’autant plus la densification de l’espace maritime méditerranéen que la vocation de la marine nationale demeure mondiale. Grande flotte en miniature, la Royale manque de coques, éparpillées sur tous les océans. Pour sécuriser les marches de plus en plus concurrentielles du continent européen tout en conservant ses capacités de projection au-delà, la flotte française pourra difficilement ne pas rehausser son format extrêmement limité de 15 frégates, comme ne cessent de le demander les chefs d’état-major de la marine successifs. Pour l’instant sans réponse.

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À propos de l’auteur
Alexis Feertchak

Alexis Feertchak

Journaliste, diplômé de Sciences Po Paris, Alexis Feertchak est chef de service au Figaro et créateur du journal iPhilo.ff
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