À travers ce livre de réflexion, l’essayiste Raphaël Doan pose un regard critique sur notre démocratie, qu’il estime ne pas en être une au sens originel du terme. Remontant le fil de l’histoire depuis l’Antiquité et la démocratie athénienne, il s’intéresse en particulier aux rares tentatives de mise en place de formes de démocratie directe qui, à ses yeux, recèle pourtant un potentiel susceptible – à travers un usage plus fréquent du référendum en particulier – de remédier à l’inertie qui règne trop souvent au sein de notre société.
Raphaël Doan, Faire de la France une démocratie, Passés composés, mai 2025, 112 pages.
Ce que l’auteur défend ici est le principe d’une démocratie semi-directe qui allierait les vertus – comme le préconisaient déjà les Anciens – de différents systèmes : Aristocratie, Démocratie, Monarchie, dont nous avons hérité d’un certain nombre d’éléments, en renforçant la dose de démocratie, via notamment le recours plus systématique au référendum, le système actuel en étant en réalité relativement éloignés, ainsi qu’il entend le démontrer par ses analyses.
« Le recours à la démocratie directe présente un immense avantage : il permet d’aller au-delà de cette division artificielle entre les partis et d’avancer sur des sujets réels, là où il existe de larges majorités de citoyens pour se mettre d’accord. »
Un recours rare au référendum
Il se livre ainsi à une critique du système actuel et des raisons qui mènent à l’impasse. Non sans égratigner au passage la démocratie dite participative et ses « conventions citoyennes », qui ne font selon lui qu’aggraver les défauts du système représentatif, en se contentant de mettre en scène des consultations sans suite de personnes ne représentant pas réellement le peuple français et qui sont « formées, encadrées, guidées par des experts choisis par les organisateurs (…), orientant leurs réflexions vers telles ou telles conclusions ». De la poudre aux yeux, en somme, alors qu’il s’inscrit en faux contre l’idée reçue, selon lui, que la démocratie directe serait le refuge de la démagogie et du populisme.
Il nous propose surtout une courte histoire des réflexions ou tentatives d’instaurer le recours au référendum. Ses promoteurs furent toutefois peu nombreux, « hormis ces rares positions iconoclastes, le sentiment général était favorable à une conception stricte et exclusive de la démocratie parlementaire ». C’est pourquoi le référendum a rarement été utilisé, voire a pu servir de simple plébiscite. Seul le général de Gaulle y a véritablement recouru (cinq fois en dix ans, autant que l’ensemble des présidents réunis depuis lors).
Or, il serait pourtant capable, selon Raphaël Doan, qui défend en outre le rôle capital de la liberté d’expression, de résoudre des dilemmes relativement insolubles. C’est là d’ailleurs certainement sa principale vertu potentielle. L’auteur se fonde par ailleurs sur la comparaison avec la démocratie athénienne pour appuyer ses analyses.
Comment le concevoir
Après avoir rappelé que la démocratie directe et l’usage du référendum sont bien plus répandus dans le monde qu’on ne l’imagine, que ce soit à l’initiative du gouvernement, du parlement ou des citoyens, selon les cas, et avoir brièvement évoqué les exemples taïwanais, suisse et de divers États des États-Unis, il s’intéresse à la manière dont nous pourrions introduire une dose de démocratie dans nos institutions en France.
Il s’agirait, selon lui, d’apporter de simples ajustements à notre constitution, de manière à rendre le référendum plus incitatif, le pouvoir politique y étant jusque-là assez réticent.
Après avoir présenté les écueils possibles, notamment en ce qui concerne le Référendum d’initiative populaire, réclamé par certains, Raphaël Doan privilégie plutôt la voie des députés, qui aurait le mérite de revaloriser le rôle du Parlement et sa part aristocratique (au sens propre du terme).
Une proposition qu’il expose en détail, en en montrant à la fois les motivations et les bénéfices attendus, mais aussi les modalités d’application ensuite, en cas de succès du vote en faveur de la question soumise à référendum. La fréquence de ces référendums serait limitée afin d’éviter l’effet lassitude ainsi que le coût de mise en place, tandis la proposition élaborée par l’auteur est conçue également de manière à éviter le vote protestataire à l’encontre du président ou du gouvernement. L’article 11 serait en outre modifié, de manière à élargir le champ aujourd’hui très restrictif des sujets soumis à consultation.
Un moyen de combattre les divisions partisanes
Raphaël Doan voit surtout en le référendum un moyen de désamorcer les polémiques partisanes et de mettre fin dans certains cas au véritable enlisement dans lequel se trouve notre pays sur de nombreux sujets, en particulier actuellement avec un parlement divisé en trois blocs relativement inconciliables, là où des positions claires et majoritaires semblent s’imposer chez les Français d’après les études d’opinion.
Notre économie et notre société y gagneraient en vitesse de prise de décision, en limitation et en tarissement des débats vains et inutiles ou à rallonge, en aboutissement de processus qui mènent trop souvent à des situations de léthargie. Les projets de réforme auxquels adhèrent les Français, et qui reviennent comme de vieux serpents de mer sans qu’un quelconque gouvernement ose passer à l’acte, par manque de courage, ou en soit empêché par les oppositions de façade, pourraient enfin être véritablement mis en œuvre.
Bien sûr, on connaît les objections courantes opposées à l’idée de référendum (taille de l’État concerné, réponse du peuple à la question et non plébiscite en faveur ou défaveur du président ou du gouvernement, questions binaires et simplistes à des problèmes complexes face à des populations mal informées, sensibilité à leurs intérêts personnels, temps et volonté qu’il faudrait y consacrer pour les citoyens, tyrannie de la majorité, ou encore revirements d’opinion). C’est pourquoi Raphaël Doan les anticipe et répond à chacune d’entre-elles, tout en soulignant que ce qu’il propose est un régime mixte, dans lequel le parlement et le gouvernement auraient leur rôle à jouer, de même que la Cour des comptes afin d’éviter les dérives financières.
Sur le plan du caractère démagogique que pourraient revêtir de telles consultations, voici par exemple ce qu’il répond :
« Bien sûr, il est possible qu’avec plus de démocratie directe, des propositions démagogiques soient adoptées par référendum. Mais des propositions démagogiques sont déjà adoptées dans notre système actuel, et elles sont difficiles à corriger, car les élus sont au moins aussi sujets aux modes et à la démagogie que les électeurs ».
Une idée que nous ne pouvons qu’approuver, tant il est manifeste que les postures et impostures politiques sont nombreuses et répandues, en particulier si l’on se réfère aux travaux de l’école des choix publics et du soutien politique. De même que sur le sujet des revirements d’opinion possibles de la part des citoyens, l’auteur remarque que le système représentatif actuel n’y échappe pas, ainsi que lors de l’alternance entre gouvernements ; avec même un caractère plus marqué de cette instabilité.
Faire confiance à la démocratie
En définitive, nous dit Raphaël Doan, il s’agit de savoir si l’on est réellement démocrate ou si l’on n’accorde aucune confiance au peuple, dans lequel cas il convient alors de se revendiquer d’un autre système.
« Au fond, ceux qui craignent le résultat de certaines consultations ne sont pas véritablement démocrates. Ils ne croient pas qu’il soit bon de laisser le gouvernement d’un pays à son peuple ni de laisser les gens libres de leur destin. C’est une position tout à fait honorable, et qui a été défendue par de fameux représentants, dont Platon ; il s’agit de considérer que la démocratie est inférieure à l’oligarchie éclairée. Mais si l’on soutient cette position, il faut la défendre sincèrement, sans se revendiquer de la démocratie ».










