Faire face a la défaite #4 : mémoires courtes, mémoires longues

12 octobre 2021

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Gloria Victis, sculptée par Antonin Mercié en 1874, présente la particularité de montrer la Gloire, personnifiée, accompagner non un vainqueur, mais un vaincu qui, une arme à la main, expire dans les bras de la figure ailée. Ainsi est héroïsée la défaite française de 1871, par un renversement de la formule Vae Victis.   (Crédits : Wikimedia Commons)
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Faire face a la défaite #4 : mémoires courtes, mémoires longues

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Dans Penser la défaite, l’historien Pierre Laborie montrait que la défaite est avant tout perçue comme une rupture, délimitant un avant et un après, une nouvelle ère. Toutefois, au même titre qu’elle fait l’objet d’expériences plurielles, la défaite fait l’objet de mémoires plurielles.

Cet article est le quatrième et dernier d’une série composant le compte-rendu du colloque « Faire face à la défaite (1870-1945). Soixante-quinze ans d’histoire franco-allemande » tenu les 6 et 7 septembre 2021, coorganisé entre autres par le Service Historique de la Défense (SHD) et l’Institut historique allemand.

 

La perception de la défaite chez un vaincu est largement induite par la conduite du vainqueur, en vertu de logiques interactionnistes, dont les stratifications s’emboîtent dans différentes temporalités. Comment aborder la défaite passée ? Dirigeants politiques et militaires, intellectuels et acteurs de la vie culturelle approchent cette question de diverses manières, qui feront l’objet de cette dernière partie dans laquelle, une fois n’est pas coutume, des regards asiatiques viendront compléter ceux portés depuis la France et l’Allemagne.

Faire face symboliquement à la défaite : les ambigüités des catharsis commémoratives (1870-1914)

S’il est aisé de commémorer une victoire, comment commémorer une défaite dont on veut se remettre ? Le choix de la France d’intégrer la guerre de 1870 à sa mémoire nationale a une visée cathartique, celle d’intégrer la république et les idées des Lumières qui concernent aussi le rapport à l’ennemi.

Les commémorations de la « glorieuse défaite »[1] font, dès 1873, l’objet d’une loi de la IIIe République naissante, prévoyant de rassembler les corps des soldats morts dans des cimetières communs. Lorsque, en 1877, les républicains parviennent enfin véritablement au pouvoir, ils apparaissent comme les seuls garants de la revanche dans un pays assez peu républicain. Ils mènent ainsi une politique mémorielle novatrice, à travers la création la même année du Souvenir français, association entretenant les tombes et monuments commémoratifs de soldats morts, une société de tir, l’organisation du sport scolaire, des images d’Épinal, des chants patriotiques… Une revanche féconde devra permettre de faire renaître la république.

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Cette politique de catharsis républicaine a pour épicentres les monuments aux morts, dont les inaugurations atteignent un pic au moment de l’affaire Dreyfus. Une scénographie s’y joue : le slogan « morts pour la patrie », Marianne mère, le soldat blessé, les armes prises à l’ennemi, France personnifiée… On en arrive à pas moins d’un monument par département, glorifiant une identité nationale « gauloise ». Le lien entre commémoration et revanche est explicité lors des fêtes d’inauguration où le regret et l’espérance s’expriment conjointement, dans la mesure où la défaite commémorée est le terreau d’une nouvelle race républicaine, au sens non biologique, mais non politique du terme « race », telle que l’entend Ernest Renan. Si même Déroulède y adhère, parlant d’une « religion patriotique autour des monuments aux morts », Maurice Barrès remet cette vision en cause en parlant d’une race française comme produit non d’un consensus, mais bien d’un sang purifié.

La commémoration de la défaite de 1940 vise, paradoxalement, aux mêmes vertus pour la France antirépublicaine du maréchal Pétain que pour le régime né en 1870. Il s’agit là aussi de créer un nouvel imaginaire national, en désignant à la vindicte populaire la seule responsable de la défaite : la république, dont émane un Front populaire montré du doigt comme une alliance du communisme et de la finance juive. Les fêtes républicaines ne sont pas révoquées, mais transformées, et on en crée de nouvelles journées de ce genre dans l’optique d’une régénération nationale : le 14 juillet devient la fête des Français morts pour la patrie, c’est une journée de deuil et de recueillement contre l’échec du parlementarisme, d’une république enjuivée, et le 11 novembre une fête en l’honneur des soldats tombés au combat. On s’incline devant les monuments aux morts, on réhabilite les combattants vaincus de 1940, comme on le fait devant ceux de 1918 : tous sont censés avoir été sauvés par le maréchal, respectivement à Verdun et à la signature de l’armistice. C’est une pédagogie de l’expiation. Le maréchal sauveur doit faire le lien entre 1918 et 1940, face aux errements de la République.

Au lendemain de 1870 et de 1940, les commémorations de la défaite visent à une renaissance. Elles se donnent à comprendre par rapport au projet national et à la rénovation.

Souvenirs de la guerre de 1870 d’un philosophe néokantien, ou comment désinstrumentaliser la défaite pour éviter un nouveau conflit

A la fin du XIXe siècle en Allemagne, la guerre de 1870 n’apparaît que comme une étape consécutive aux guerres napoléoniennes, contre un ennemi héréditaire fabriqué destiné à une défaite définitive par la suite. Elle apparaît comme une croisade contre Sodome et Gomorrhe, pour le bien de l’humanité entière.

En 1871, la publication anonyme par le philosophe Otto Liebmann (1840-1912) de ses Vier Monate vor Paris (Quatre mois devant Paris) contribue à l’adhésion à de telles idées. S’il n’y manifeste pas de haine personnelle contre la France, il fait de cette guerre défensive la matrice de la nation allemande, œuvre civilisatrice contre une « agitation » de la « populace rouge de Paris », menée par un Gambetta archi-menteur.

25 ans plus tard, alors que nombre de journaux de soldats allemands sont réédités en vue notamment de préparer à une nouvelle guerre, l’auteur opère une grande volte-face. Non seulement il assume enfin la paternité de son ouvrage, mais il en publie une nouvelle édition, qui est cette fois un plaidoyer contre le discours revanchard et contre la Weltpolitik menée par l’empereur Guillaume II. Dès le premier paragraphe de la préface, il parle d’une anomalie, rejette toute filiation avec les guerres napoléoniennes, dénonçant la haine artificielle d’un ennemi fantasmé. Infliger à la France une nouvelle défaite qui pérenniserait la première serait une erreur pour l’humanité entière. Chez Otto Liebmann, le cosmopolitisme a pris le pas sur le patriotisme. L’« amour de l’humanité » l’amène à penser que tuer un peuple relève de l’égoïsme, face à l’idéal d’une paix entre les États, qui serait profitables d’un point de vue géopolitique, à l’échelle européenne, mais aussi d’un point de vue économique, vu la dynamique économique en cours. Il redoute par ailleurs les techniques d’armement telles qu’elles sont désormais, qui feraient courir le risque de l’apocalypse. Une nouvelle guerre détruirait ainsi non seulement l’ennemi, mais aussi le Reich. Il faut renoncer à infliger une telle défaite, qui n’aurait aucun intérêt.

Quatre sorties de guerre musicales : l’Orchestre philharmonique de Berlin à Paris (1897-1950)

À quel point peut-on parler d’une politisation de l’Orchestre philharmonique de Berlin à travers ses différents passages à Paris, du lendemain de la guerre franco-prussienne à celui de la Seconde Guerre mondiale ?

L’orchestre, qui est né en 1882 et a déjà une envergure mondiale à la fin du XIXe siècle, effectue ses débuts parisiens le 9 mai 1897 au Cirque d’hiver, lieu où se sont tenus des concerts patriotiques en opposition à la Prusse en 1871. Un concert allemand en un tel lieu est perçu par les contemporains comme un geste de sortie de la guerre franco-prussienne. Lorsque le chef d’orchestre Arthur Nikisch lève sa baguette, des sifflets fusent dans la salle, quand bien même aucun acteur politique ne s’est mêlé à l’événement : c’est le fait du public, qui semble marquer le coup d’une sortie de guerre ratée. L’Allemagne comme la France financent une importante propagande musicale dans les pays neutres. Pourtant, nombreux sont alors les chefs d’orchestre allemands qui dirigent des artistes français et qui, souvent, jouent des œuvres françaises : l’influence des politiques culturelles sur le répertoire des concerts reste limitée.

Au tournant des années 1920 et 1930, les temps ont changé et il n’y a plus rien d’exceptionnel à entendre des orchestres allemands à l’opéra de Paris. Avec la crise économique, les tournées persistent, voire augmentent, on parle de « réparations musicales ». Mais c’est davantage une conséquence de la réintégration de l’Allemagne qu’une cause de celle-ci. De fait, l’arrivée au pouvoir des nazis n’y change rien, le Reichsorchester poursuit ses tournées.

Cependant, pendant l’occupation, le rôle des autorités allemandes évolue : elles voient dans la tenue de concerts à Paris et à travers l’Europe des actes de collaboration active, quand bien même le public non-collaborationniste ne viendrait que dans l’optique de profiter de la seule musique. C’est d’autant plus le cas que les Juifs n’ont pas le droit d’assister aux concerts. La musique se politise et se militarise : de fait, l’orchestre vit malgré lui la guerre en échappant de peu à un bombardement après avoir quitté l’Espagne.

Après la défaite allemande, la politique d’occupation musicale s’est inversée, étant désormais imposée à l’Allemagne : on privilégie la musique française et contemporaine. L’Orchestre philharmonique de Berlin tombe alors sous autorité américaine, et il ne revient en France qu’en 1950, sous la direction de Wilhelm Furtwängler, qui en était déjà le chef pendant la guerre, comme un symbole d’opposition à une américanisation culturelle. Toutefois, l’orchestre se dépolitise par la suite, ne jouant pas un rôle notable dans la réconciliation après les années 1950.

Si les contemporains ont prêté des visées extramusicales aux concerts de l’Orchestre philharmonique de Berlin, ce dernier ne se réduit ni aux antagonismes politiques ni aux discours de réconciliation. À l’exception du moment de l’occupation allemande, les orchestres restent plus commerciaux que politiques, répondant avant tout à une demande du public, à la manifestation d’un prestige social. Une vision des conflits s’en dégage néanmoins : quand bien même les acteurs, les répertoires ou la présentation des concerts ne changeraient pas, les spectateurs attribuent à ceux-ci une portée dans tous les cas.

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Défaite du national-socialisme, victoire de l’antifascisme : les syndicalistes de la zone d’occupation soviétique et de la RDA face au renouveau des relations franco-allemandes (1945-1950)

Rapidement après sa défaite en 1945, l’Allemagne a suscité l’intérêt des organisations syndicales des pays vainqueurs. Le mouvement ouvrier allemand ne saurait être ignoré par les représentants ouvriers des autres pays, mais la division du pays complique cette renaissance. Comment le développement de l’échange syndical avec la République démocratique allemande (RDA, ou DDR en allemand) aborde-t-il la défaite ? La défaite du nazisme fonde-t-elle des relations d’un type nouveau pour les syndicalistes ?

En février 1945, 40 confédérations syndicales nationales se réunissent à Londres, mais la représentation allemande ne fait l’objet d’aucune bienveillance de la part des autres : le régime de la défaite semble s’imposer au peuple allemand. Le syndicalisme international se donne alors pour mission d’accompagner la démocratisation du pays.

Ainsi, le mois de janvier 1946 voit se tenir l’une des premières rencontres franco-allemandes d’après-guerre, aboutissant quatre ans plus tard à la signature d’un accord de lutte entre la CGT et la confédération syndicale allemande libre (Freie Deutsche Gewerkschaftsbund ou FDGB), présente en Allemagne de l’Est. Louis Saillant, syndicaliste membre du Conseil national de la résistance (CNR), travaille notamment à la reconstruction d’un mouvement ouvrier en Allemagne avec ses camarades allemands, mais, derrière l’identité politique commune que constitue l’antifascisme, se pose la question de la défaite et des crimes du fascisme, sur lesquels on ne saurait faire l’impasse. Finalement, les sévices nazis apparaissent comme un « trait d’union » entre les uns, vainqueurs du nazisme, et les autres, victimes de celui-ci : « nous sommes des camarades, camarades du travail, camarades dans la lutte contre Hitler », dit-on. Les similarités des expériences sont mises en avant dans un tel rapprochement. Ce n’est pas la défaite et son traumatisme qui comptent, mais la lutte antifasciste et, avec elle, la solidarité. On veut désormais « éliminer dans les pays toutes les causes des guerres ». L’antifascisme compte davantage que les notions de victoire et de défaite. Toutefois, derrière cette lutte contre la renaissance du fascisme se lisent d’autres motivations, comme la réponse au plan Schuman qui vise au rapprochement des pays d’Europe occidentale : le mouvement ouvrier reste, au lendemain de la guerre, ancré dans le présent et non dans le seul passé. Les cadres du FDGB ne font pas pour autant l’impasse sur la responsabilité du peuple allemand, mais il n’est pas question d’expiation.

L’aire Pacifique, ses défaites et ses mythes 1870-1955

De 1945 aux années 1990, on a souvent ramené l’histoire de Chine à une histoire de défaites, condamnations d’un pays incapable de s’adapter. Cette vision n’est plus d’actualité. Si les guerres de l’opium (1839-1942 et 1856-1860) sont des défaites chinoises, on ne saurait généraliser ce constat, et leur ampleur est à relativiser, en particulier celle de la première qui ne représente qu’une défaite localisée.

Dans le même temps, des Japonais parlent de leur pays comme invaincu jusqu’en 1945. Observant les guerres de l’opium, le Japon fait le constat non d’une faiblesse de la Chine, mais de l’incapacité du gouvernement de ce pays à protéger son peuple, face à des pays occidentaux à prendre au sérieux. Il faut donc, pour s’opposer à ces derniers, un État fort. La guerre franco-prussienne de 1871 est aussi scrutée, contemporaine de l’émergence du nouvel État japonais, qui prenait exemple sur les deux pays pour leur organisation militaire.

En 1895, un Japon fort de ces réformes remporte la victoire dans une guerre contre une Chine qui n’en a pas menées de telles au lendemain de sa défaite contre la rébellion des Taiping (1851-1864). Cette défaite chinoise constitue une surprise pour bien des contemporains, en particulier chinois. Pour l’État japonais, le peuple chinois apparaît désormais comme semi-civilisé. S’ensuit, pour le Japon, une succession de victoires dans les guerres qu’il déclenche, pavant la route à l’expansion impériale. C’est alors, seulement, que les puissances occidentales et la Russie commencent à concurrencer le Japon : il a fallu que ce pays fasse preuve d’une telle violence pour qu’ils lui prêtent attention. Ainsi, la guerre russo-japonaise de 1904 à 1906 voit la défaite de la Russie, que les puissances occidentales n’assistent pas : il semble que ces dernières ne s’opposeront pas à une puissance impériale qui s’en prendrait à d’autres qu’eux. C’est ainsi que, alors que le Japon rejoint le camp de la Triple Entente pendant la Grande Guerre, il envahit sans crainte la Mandchourie en 1931. À partir de 1937, il s’en prend à nouveau à la Chine, qui est au cœur de son engagement dans la Seconde Guerre mondiale, et dont la faiblesse convainc l’empire japonais d’aller plus loin dans les hostilités en s’attaquant à Pearl Harbor.

Il faut donc attendre 1945 pour voir la « résistance » contre le Japon l’emporter. Cela marque une rupture pour la Chine, qui a désormais sa place au Conseil de Sécurité de l’ONU, reprenant une position de premier plan en Asie de l’Est. Mais la Seconde Guerre mondiale est-elle vraiment une victoire chinoise, n’est-elle pas seulement une défaite japonaise, au vu du peu de succès des troupes chinoises sur les champs de bataille ? Le parti communiste chinois (PCC) a bien parlé de victoire et, de fait, celle qu’il remporte contre le Kuomintang (KMT) dans la guerre civile qui s’ensuit apparaît comme une continuation de la Seconde Guerre mondiale, alors même qu’il n’était pas lui-même membre des forces alliées. On parle, en Chine, d’un déni de victoire dû à la guerre froide.

Toujours est-il que le Japon est défait en 1945, et que d’aucuns comparent cette défaite à celle de l’Allemagne en 1918 : dans les deux cas, il y a eu capitulation inconditionnelle. On dit parfois que les Japonais auraient pleinement admis la défaite et en auraient tiré un sentiment de libération. Le pacifisme fut communément accepté, comme si cette fin de la guerre nommée guerre du Pacifique (aux États-Unis) ou guerre de la Grande Asie orientale (au Japon) n’était qu’une fin de guerre et non une défaite, ouvrant la voie à une nouvelle société. De fait, le Japon a commémoré en 1995 les « 50 ans d’après-guerre » et en 2020 les 75 ans : c’est la fin de la guerre, et non la défaite, qui y est célébrée.

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[1] Voir photo.

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À propos de l’auteur
Alban Wilfert

Alban Wilfert

Etudiant en Histoire et en Expertise des conflits armés, Alban Wilfert est l’auteur d’un mémoire de recherche intitulé « Le soldat et la chair. Réalités et représentations des sexualités militaires au long XVIIe siècle (1598-1715), entre viol et séduction ».
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