Livre – Françafrique, opérations secrètes et affaires d’Etat

20 mars 2020

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Les présidents du Burkina Faso, du Sénégal et de la France lors du "Partenariat avec l'Afrique" durant le sommet du G7 à Biarritz, le 25 août 2019, Auteurs : Stephane Lemouton-POOL/SIPA, Numéro de reportage : 00920660_000002.
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Livre – Françafrique, opérations secrètes et affaires d’Etat

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1830 : les troupes françaises débarquent en Algérie ; si cet épisode constitue l’une des ultimes décisions de politique étrangère prise par la monarchie, il marque, véritablement, le début de la présence de la France en Afrique. Bien qu’aujourd’hui, Paris reste un partenaire majeur pour nombre de pays du continent, notamment par le bais de la lutte antiterroriste au Sahel, l’Afrique est en passe de devenir un nouvel espace de rivalité opposant des Etats tels que la Chine ou la Russie, ce qui n’est pas sans laisser penser à un avenir dynamique mais conflictuel. Retour sur les événements qui ont façonné la Françafrique.

 

En décidant, lors de son séjour en Côte d’Ivoire du 20 au 22 décembre, de mettre fin au franc CFA, remplacé par l’Eco, et en répétant que la colonisation française avait été un crime contre l’humanité, Emmanuel Macron, s’il n’a pas enterré définitivement la Françafrique, a au moins signalé à la communauté mondiale que celle-ci ne correspondait pas aux réalités actuelles. En effet, à l’heure où la Chine est devenue le premier partenaire commercial du continent, que la Russie, à la suite du sommet de Sotchi du 24 octobre dernier, entend y revenir, la France doit-elle s’en détourner, elle qui assume pratiquement seule la lutte contre le terrorisme au Sahel ? C’est dire que le terme « Françafrique », qui décrit le système de relations politiques, économiques et militaires nouées entre la France et les Républiques africaines issues de ses anciennes colonies d’Afrique subsaharienne et de Madagascar, paraît daté. La paternité du terme revient à Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire, qui l’aurait utilisé pour la première fois à la veille de l’indépendance. Il s’en sert pour qualifier les relations spécifiques entre la France et ses anciennes colonies (dont il avait obtenu la place de primus inter pares). La Côte d’Ivoire n’a d’ailleurs jamais cessé d’être le vaisseau-amiral de la présence française en Afrique. Ce néologisme avait, dans la bouche du sage africain, une connotation positive appuyée sur le « miracle ivoirien » économique et la protection garantie par Paris. Dans les années 1990, François-Xavier Verschave, président de l’association Survie, lui a conféré une connotation péjorative, entendant dénoncer les scandales de la politique française en Afrique. La sonorité « France-à-fric » sous-entend une néo colonisation affairiste. Selon l’auteur, ce nouveau pillage de l’Afrique est devenu le fil conducteur de la relation postcoloniale. La réalité s’avère moins manichéenne, surtout lorsqu’elle doit embrasser un demi-siècle de politique africaine, car réduire les relations entre la France et l’Afrique aux seuls intérêts commerciaux paraît bien réducteur. Il s’agissait de sauvegarder des liens politiques, culturels, humains et linguistiques qui s’étaient forgés au cours des âges.

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Au cœur des fantasmes, on trouve la figure de Jacques Foccart, mystérieux « Monsieur Afrique » de Charles de Gaulle, son conseiller qui préside à la décolonisation de l’Afrique sous influence française. Pour les uns, « tonton flingueur » d’une République « barbouzarde », dont il n’hésite pas à prendre en charge la part d’ombre. Pour les autres, le plus fidèle conseiller du Général, dont il s’est efforcé de traduire les directives en actes, sur le terrain. Mais, en un demi-siècle d’histoire, la Françafrique a muté et cette définition initiale ne saurait suffire. Avec son sens du raccourci, Omar Bongo a décrit l’interdépendance qui en est née par une formule devenue célèbre, prononcée dans Libération en 1996 : « L’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur. La France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant. » Une telle assertion est délibérément provocatrice et réductrice ; elle lui a surtout servi à rappeler son poids primordial dans la Françafrique depuis la mort de Houphouët- Boigny en 1993. Dans cette realpolitik, les initiatives et les jeux d’équilibre s’avèrent plus subtils que ne laissent supposer les évidences d’une histoire d’une Françafrique « descendant » de Paris vers le continent. Comme l’affirme Antoine Glaser, fondateur La Lettre du Continent, l’Élysée se fait souvent marabouter par ses amis africains : « Loin d’être “maîtres de Paris”, ils se sont offert des réseaux d’influence qui ont fini par constituer un discret mais puissant lobby africain. La plupart d’entre eux se sont maintenus au pouvoir pendant des décennies malgré les tours de manège et les changements l’Élysée ».

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Ce livre est le fruit d’enquêtes menées par un historien et un journaliste. Au carrefour de l’histoire contemporaine et du temps présent (ou histoire immédiate), ils ont croisé leurs méthodes d’investigation – archives, recueils de témoignages et enquêtes de terrain – pour mieux défaire la dimension fantasmatique de la Françafrique et cherchent à établir des faits concrets par-delà le poids de la rumeur prétendument « bien informée » qui a longtemps pris le pas sur le regard historique. Dans le cadre de la présente édition, des investigations inédites ont été menées. La Françafrique y est abordée à travers une sélection de vingt-six enquêtes. Tout se joue d’abord autour de la décolonisation et de l’action de Foccart pour la constitution du « pré carré ». Au départ de Foccart de l’Élysée en 1974, ses successeurs tentent de pérenniser le système intégré, avec ses scandales et ses excès. En 1975, le mercenaire Bob Denard réalise son premier coup aux Comores, dont il fera son fief ; on sait que les mercenaires de toutes origines ont proliféré sur le continent. En 1977, Jean-Bedel Bokassa est couronné empereur avec l’aide de la France, ce qui ne portera pas de chance à Valéry Giscard d’Estaing, empêtré dans l’affaire des diamants de Bokassa. Surtout, le dossier tchadien devient, dès 1968, une des urgences de la cellule Afrique de l’Élysée avec l’ingérence libyenne du colonel Kadhafi aux portes du « pré carré ». Le comte Alexandre de Marenches, directeur du SDECE, y joue un rôle fondamental. En 1977, il accueille secrètement, à Paris, Jonas Savimbi, le chef rebelle angolais, avec qui il scelle un pacte d’assistance. On était en pleine période de guerre froide, dont les affrontements s’étaient reportés sur le continent africain. L’alternance socialiste de 1981, après avoir laissé l’avènement d’une nouvelle ère, ne remet finalement pas en cause le système franco-africain. Le Ministre de la Coopération Jean-Pierre Cot, pour avoir tenté de secouer le « cocotier » des pouvoirs établis et la corruption ambiante, sera remercié en 1982. La fin des années 1980 et la décennie 1990 marquent le crépuscule de la guerre froide et l’émergence d’un nouvel ordre mondial dont les espoirs se sont vite dissipés. La Françafrique chercha alors sa voie, entre adaptation et réaction. Le système avait mis au jour ses premières failles : en 1986, le sommet franco-africain de Lomé consacre le retour aux affaires de Foccart sous la présidence de François Mitterrand, lui-même très actif sur le continent dès les années 1950. Mais c’est d’Afrique que vient le véritable coup de tonnerre, avec l’indocile Thomas Sankara, président révolutionnaire du Burkina Faso, qui meurt assassinée en 1987. Au lendemain du discours de La Baule en 1990, les élections générales dites « libres et ouvertes » se multiplient dans le « pré carré » francophone. Le système originel se meurt avec la fin d’une génération. En janvier 1994, un peu plus d’un mois après le décès du « vieux » Houphouët-Boigny, le franc CFA est dévalué par le Premier Ministre Edouard Balladur ; en 1995, Bob Denard est arrêté par les forces spéciales françaises, après son ultime coup d’État aux Comores ; la crise des Grands Lacs, enfin, acte dans le sang la fin d’une époque, du génocide des Tutsi du Rwanda aux guerres congolaises ; en 1997, Mobutu Sese Seko, le plus vieil allié de l’Occident, est renversé.

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A partir des années 2000, de nouveaux enjeux accompagnent les cycles électoraux. Les coulisses de l’alternance ne se jouent pas que dans les urnes. On entre dans l’ère de la mondialisation et une série de nouveaux partenaires vont entrer dans la danse : les Etats-Unis, animés par leur préoccupation sécuritaire après le 11 septembre, la Chine, le Brésil, la Turquie, l’Inde. La décennie reste surtout profondément marquée par la crise en Côte d’Ivoire, tête de pont de la Françafrique au temps de la splendeur de Houphouët-Boigny. C’est finalement le peuple qui aura la peau des « vieux crocodiles » du marigot de la Françafrique : en 2011, le coup d’envoi est donné par la rue à Tunis avec l’exil de Ben Ali ; il trouve écho au sud du Sahara en 2014, avec le renversement populaire de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 1987. Parallèlement, la question saharo-sahélienne revient sur le devant de la scène à la faveur de la crise malienne qui accouche, malgré elle, des opérations Serval et Barkhane depuis 2012. En réalité, des années auparavant, pointaient les sahéliennes aux portes de l’ancien « pré carré », ainsi qu’en témoigne l’affaire des otages d’Areva. Avec l’arrivée d’un jeune président à l’Elysée qui n’a pas la mémoire encombrée de cette série d’événements et dont les liens avec les présidents africains sont d’une autre nature, ce n’est plus de Françafrique qu’il convient de parler, mais espérons-le, de relations franco-euro-africaines.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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