Homme insoumis, insatiable voyageur, poète de l’action et praticien du terrain, Gérard Chaliand fit de sa vie un combat pour comprendre le monde et transmettre aux générations futures la force de la lucidité et de la fraternité.
C’est au hasard d’un salon du livre à Bruxelles que je croisai en 2015 pour la première fois Gérard Chaliand. Une légende humblement assise sur un tabouret feuilletait des ouvrages aux pages noircie par l’usure du temps, se réjouissait de mettre la main sur un livre épuisé au sujet de l’Afrique lusophone. J’animais une table ronde à laquelle il participait, intimidé par la présence discrète d’un géant au regard de marbre ; son parcours épique, son visage aux allures de Fantômas. Très vite pourtant, une amitié naquit.
Nous avions certes des racines arméniennes en commun, mais surtout le rejet de toute forme de communautarisme et d’une représentation victimaire a la dent dure. Ajoutons une culture ancrée dans l’universel sans renier aux humanités ; surtout, l’entrelacement de la géopolitique et de la poésie, ainsi qu’une familiarité avec la langue portugaise.
De son histoire familiale, Gérard avait le verbe rare. Enfant de la deuxième génération – celle qui s’intègre mais ne répare pas –, il avait fui comme tant d’autres la douleur muette des veuves et des rescapés, ceux qui avaient accepté leur destin sans combattre. Lui n’acceptait pas la reddition. À voix haute, il invoquait le souvenir ému de son oncle, fédaï arménien tombé lors de l’autodéfense de Hadjine, berceau de sa famille paternelle.
Quand d’autres choisissaient la Légion étrangère à 18 ans, Gérard, lui, prit le large : quittant son foyer presque les poches vides, il mit le cap sur l’Algérie. Ce n’est qu’à l’automne de sa vie – lui qui avait francisé son nom d’un « d », faisant grincer des dents de nombreux compatriotes – qu’il revint pleinement à ses racines, au contact d’une jeunesse arménienne qu’il soutint de toutes ses forces.
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Cette passion de la transmission, il l’incarnait comme peu d’hommes. Son érudition encyclopédique, enrichie par ses pérégrinations aux quatre coins du globe, avait forgé un caractère trempé dans l’acier. Un caractère assez solide pour résister aux idéologies et aux modes, quitte à heurter les tenants de la pensée unique. Stratège et poète du feu nomade, Gérard n’avait cure des dogmes. Ses amitiés avec des figures de la rébellion – d’Amílcar Cabral en Afrique à Abdul Rahman Ghassemlou, chef du PDKI assassiné à Vienne en 1989 – l’avaient conforté dans sa lucidité sur la nature humaine et ses vanités. Elles l’avaient surtout préservé de la tentation germanopratine de se muer en révolutionnaire de salon. Rien ne remplaçait pour lui le terrain, et l’expérience des guérillas lui permit de formuler des réflexions neuves qui marquèrent son temps.
Sa connaissance intime des conflits le mena à enseigner à l’ENA, à l’École de Guerre et dans de nombreuses universités à travers le monde, de Singapour à Erbil. Pourfendeur de l’occidentalo-centrisme sans céder à la repentance, il sut donner voix au tiers-monde, dépeindre ses combattants, sortir des caricatures, et montrer ce que recelaient de courage et de volonté nationale les luttes d’indépendance.
Il mit en lumière ce mur anthropologique qui séparait les peuples en lutte de leurs colonisateurs accrochés à leur idée impériale. Ses nombreux ouvrages de stratégie et ses atlas de référence contribuèrent à réhabiliter le terme de « géopolitique », longtemps banni de l’université pour sa proximité supposée avec l’idéologie nazie. Il renouvela aussi l’analyse du terrorisme en démontrant qu’il était avant tout une stratégie de communication – d’où sa formule de « terrorisme publicitaire ».
Homme d’érudition rare, tombé dans l’univers de l’épopée comme on entre en religion, Gérard avait choisi de vivre son époque pour mieux la transcender. Ses anthologies firent dialoguer les cultures, décloisonnant la réflexion stratégique et bâtissant des ponts entre poésie, littérature et immersion auprès des peuples. Défenseur discret mais indéfectible de la cause arménienne, il se mobilisa pour que le Tribunal permanent des peuples se réunisse à Paris en 1984 afin de statuer sur le génocide arménien. Il œuvra aussi à faire connaître et éditer les travaux d’intellectuels et d’historiens arméniens de la diaspora comme Gérard Libaridian (Etats-Unis), Anahide Ter Minassian (France). Il fit éditer son ami Yves Ternon, historien des génocides et compagnon de route du combat arménien.
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À la manière d’un Joseph Kessel, il vivait le monde avec excès, arpentant les tréfonds de l’âme humaine et transmettant sa passion aux plus jeunes. L’écart des âges, il n’en n’avait cure, seul comptait la flame de l’aventure dans les regards de ceux qui timidement frappait à la porte de son modeste logis.
Gérard fut avant tout un poète, même si cette facette de lui resta trop méconnue. Feu nomade, paru dans la prestigieuse collection Poésie/Gallimard, condense sa vie et son témoignage. « La poésie, c’est l’excellence ou le silence », me confiait-il en octobre 2021, lors d’une émission que nous enregistrions avec Jean-Baptiste Noé.
Dans ses mémoires, La Pointe du couteau (2011), il définissait sa méthode : « savoir par la peau », c’est-à-dire apprendre par les voyages, les rencontres, les conversations, la passion des femmes – vitalité première plus que simple désir. Amoureux des femmes, respectueux de leur émancipation, Gérard n’était pourtant pas un coureur mais un passionné en transit, épris de beauté et défenseur farouche de la dignité humaine. Homme de parole, fiable dans tous les sens du terme, l’amitié de Gérard nous obligeait à en être digne, tant il était exigeant vis-à-vis de lui.
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Humble dans la vie quotidienne, dépourvu de biens matériels, deux malles, quelques livres, suffisaient amplement, comme s’il fallait que le feu fasse son œuvre. Qu’il brûle les fioritures, les mauvaises graisses, qu’il ne laisse que le muscle, les os, et le souffle de la parole. Penseur iconoclaste et libre, il goûtait autant les discussions dans le brouhaha d’un restaurant vietnamien, « fiable », son adjectif préféré, du cinquième arrondissement que les haltes dans les aéroports, sac à dos et carnet de poèmes à portée de main. Aucun chercheur en relations internationales ne peut se targuer d’avoir vécu en immersion dans autant de zones de guerre, du Vietnam à l’Afghanistan, du Kurdistan à l’Érythrée, de la Palestine à l’Amérique latine et au Caucase.
Méfiant par nature, fidèle en amitié, habité par cette « apocalypse de la fraternité » chère à Malraux dans l’Espoir, Gérard Chaliand laisse derrière lui une œuvre monumentale, écrite dans un style clair, direct, sans jargon. Il a su rendre la stratégie et la géopolitique accessibles sans les simplifier, avec ce mélange unique de rigueur et de souffle poétique. C’est en homme furieusement libre qu’il est parti rejoindre les siens, dont Juliette Minces, la compagne de luttes et d’aventures, maman de son fils Roc à qui mes pensées affectueuses s’adressent. Bon vent Gérard, et merci !
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