<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Guerre et culture stratégique russe

21 octobre 2021

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Photo : Guerre et culture stratégique russe. Patrouille armée russe en uniforme sans insigne, à Simféropol en février 2014. Crédit photo : domaine public
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Guerre et culture stratégique russe

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Comment la société russe appréhende-t-elle la guerre ? Cette question est fondamentale à la compréhension de la doctrine militaire de la Russie et plus généralement de son rapport à la guerre. Ce rapport à la guerre façonne une culture stratégique que sont venus mettre à l’épreuve certains événements décisifs.

Jacques Sapir est économiste et spécialiste des questions stratégiques. Il est directeur d’Études à l’EHESS et professeur associé à l’université de Moscou. Il a notamment publié, en 2020, Chroniques Stratégiques – Des grandes questions de la stratégie à ses symboles. Il a été élu membre de l’Académie des Sciences de Russie en octobre 2016.

 

Rappelons d’abord quelques évidences historiques et géographiques. La Russie a subi de nombreuses invasions, depuis celles des Mongols jusqu’à l’agression nazie de 1941. C’est aussi un espace immense, à cheval sur l’Europe et l’Asie, relativement ouvert, présentant cependant quelques grandes coupures fluviales et débouchant sur plusieurs mers. De fait, dans la mentalité russe, l’espace maritime constitue une menace potentielle plutôt qu’une opportunité d’extension. Il en résulte non pas une sous-estimation des « espaces fluides » comme la mer, aujourd’hui l’air, l’espace et le cyberespace, mais une subordination de ce qui s’y peut passer aux objectifs de la guerre terrestre. Évidences, donc, mais évidences qui structurent un rapport particulier à la guerre.

Une stratégie à la lumière de la géohistoire russe

La géographie et l’histoire ont ainsi largement influé sur l’appréhension de la guerre dans la société russe. Quand la Russie se reconstruit, après la destruction de la Rus originelle de Kiev par les invasions mongoles, elle doit affronter deux menaces, tant à l’est avec le khanat de Kazan qu’à l’ouest avec la pression suédo-polonaise. L’importance stratégique de ces menaces a sans cesse varié au cours des siècles, mais elles ont maintenu une forme de tension dans l’imaginaire de la société. Au point que le mot que nous traduisons par sécurité, « bezopasnost’ », se lit étymologiquement comme « absence de menace ou de danger ». Les différents conflits, et ceux qui ont suivi mettent alors en évidence plusieurs faits qui vont structurer la vision russe de la guerre.

Les guerres, cruelles sur le plan humain, ne laissent que peu d’espoir au vaincu. La société russe a intégré le fait que la guerre peut avoir un coût insupportable, ce que renforcèrent les pertes de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile, puis par les pertes humaines terrifiantes (26 millions) du second conflit mondial. De ce point de vue, il est clair que cette guerre, la « Grande Guerre patriotique », fut l’équivalent pour l’URSS et la Russie d’une ordalie. La sensibilité du pouvoir actuel aux déviations par rapport au récit historique sur cette guerre en témoigne. Mais, on aurait tort d’en faire l’unique source de la culture stratégique russe, qui a aussi des racines plus anciennes.

La notion de « guerre limitée », telle qu’elle fut pratiquée en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles, est relativement inconnue en Russie ou, du moins, marginale. Les grands généraux russes de la fin du XVIIIe siècle, Suvorov et Kutuzov, ont souvent déclaré que l’essence de la guerre n’était pas de gagner des batailles, mais d’anéantir l’ennemi. Cela implique deux choses. Tout d’abord, la bataille n’est pas une fin en soi, comme ce fut le cas dans la pensée allemande avec sa focalisation sur la « bataille décisive ». Ensuite, une guerre n’est pas la préparation de batailles, mais la combinaison de moyens, militaires, mais aussi sociaux, politiques, économiques et diplomatiques pour aboutir à cette fin. Ceci s’impose alors comme un cadre de pensée global, que le conflit soit limité dans ses enjeux ou général, car tout conflit que l’on prétend limité porte en lui le potentiel d’une remontée vers le conflit général.

La guerre implique le mouvement. La nature de l’espace russe l’impose. L’idée d’une guerre statique ne correspond donc pas à la culture militaire russe. Elle privilégiera donc le mouvement de ses forces armées, un mouvement qui, là encore, a pour but la destruction de l’ennemi et non la simple victoire tactique.

Là où la tradition gréco-romaine privilégiait des rapports de relative égalité entre soldats (le « soldat citoyen »), où le Moyen-Âge européen valorisait une guerre des égaux, la tradition russe fut longtemps fondée sur l’inégalité radicale de condition entre une population astreinte au servage et la noblesse. Le recours à la guerre de guérilla en 1812 amorça sur ce point un changement, mais, pendant longtemps, les pratiques issues de l’inégalité radicale et statutaire de la société russe impériale ont perduré.

Les rapports sociaux d’opposition entre le commandement et la troupe induisent une méfiance quant à cette dernière, qui reste levée en masse et mal formée. Si l’on veut que la troupe se plie au principe du mouvement, il faut la maintenir dans un état d’esprit d’activité permanente. Le discours des militaires russes, de Suvorov aux années récentes, donne ainsi une importance capitale au concept d’activnost’.

Cette même troupe, dont les compétences sont limitées et à laquelle on ne peut guère faire confiance, doit donc être appuyée par des moyens techniques qui en démultiplient l’efficacité, d’où le rôle crucial de l’artillerie dès le début du XVIIIe siècle et la bataille de Poltava.

Cette nécessité absolue de renforcer l’efficacité de la troupe par des moyens techniques adaptés conduisit à une grande curiosité pour les nouveautés techniques et une capacité à les intégrer dans le domaine militaire. La capacité de la société russe et soviétique à formuler le concept de « révolution dans les affaires militaires » en découle.

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Si ces grands principes structurent la manière dont la société russe pense la guerre, ils doivent néanmoins trouver des formes d’application qui correspondent à chacune des périodes. Or, la Russie a connu une rétractation de son influence comme de ses capacités sans précédent avec la dissolution de l’Union soviétique. Elle ne peut plus penser la guerre comme le faisait sa génitrice. Mais elle ne peut abandonner l’ensemble des matériaux accumulés durant la période soviétique, et en particulier cette montée de la pratique vers l’abstraction, qui conçoit la guerre à la fois comme le domaine de « l’art militaire », mais aussi comme déterminée par les « lois du conflit armé ». Dès lors se pose une question fondamentale : existe-t-il donc des « lois » sur lesquelles on pourrait se fonder pour élaborer une pensée de la guerre ?

Le problème de la relation de l’action stratégique à une « science » a été abordé par V. Ye. Savkin, en 1972[1]. Son livre est important en ceci que, en dehors des références de rigueur pour l’époque au contexte idéologique, il tente de dégager des principes fondamentaux. En particulier, il mène une discussion sur l’existence de « lois de la guerre », dont on pourrait déduire la stratégie, mais aussi l’art opérationnel et la tactique, il est alors conduit à préciser le statut de ces lois[2]. Savkin reconnaît ainsi l’existence de principes de la stratégie, comme celui de l’économie des moyens ou celui de la concentration de ses forces[3]. Cependant, analysant un certain nombre d’auteurs du XIXe siècle, il met en garde son lecteur contre une interprétation qu’il qualifie d’« idéaliste » de ces principes, qui consisterait à croire qu’ils peuvent se matérialiser de la même manière en tout temps et tout lieu, sans tenir compte des réalités économiques et sociales de l’époque[4]. Ainsi, il intègre les différentes « révolutions dans les affaires militaires » avec, pour chacune d’elles, ses apports spécifiques, et les transformations qu’elle induit. Il est ainsi pleinement conscient que la concentration des effets prime sur celle des moyens. Des « lois » peuvent ainsi exister, mais elles sont sans effets si elles ne sont pas transformées en principes distincts. Ceux-ci, à leur tour, doivent être appliqués en tenant compte du contexte de développement de l’économie et de la société. Ainsi, le principe de concentration des forces, ce que Napoléon appelle « marcher séparément et frapper ensemble », est amené à se transformer en « exerçant les effets des armes ensemble sur un point donné », même si ces armes peuvent être dispersées sur le terrain de bataille moderne.

De même, l’économie des moyens peut résulter tant de la « Maskirovka » que de la saturation des capacités d’analyse de l’ennemi par des moyens passifs comme actifs.

Lois et principes

Quand il discute de l’apport de Clausewitz, Savkin est élogieux quant à la compréhension du rapport complexe qui existe entre un principe et la réalité du mode d’application de ce principe, mais aussi critique de la confusion qu’effectue selon lui Clausewitz entre les lois et les principes[5]. De fait, Savkin isole des « lois » qui, pour lui, ont un contenu purement « objectif » des principes qui effectivement sont largement déterminés par la nature et l’état de développement de la société. On retrouve ici la marque de celui qui fut un des grands penseurs de l’art de la guerre soviétique, Alexandre A. Svetchine[6]. Svetchine pense la relation entre le conflit armé et la société. Il montre que l’action militaire est toujours combinée avec d’autres actions, qu’elles soient politiques, économiques, sociales ou diplomatiques.

L’importance des réflexions de Savkin et de Svetchine vient de ce qu’elles invitent les décideurs russes à une réinterprétation permanente des principes tels que ces derniers sont issus des « lois ». C’est dans cette mesure que l’on peut prétendre que ces réflexions continuent et vont continuer d’inspirer les décideurs russes, et ceci au-delà de la simple continuité humaine qui veut que les responsables d’aujourd’hui aient été formés dans le cadre du système soviétique. Mais la question du renouvellement majeur des technologies et des techniques, couplée à celle de la transformation des rapports sociaux, pose alors la question de la pertinence des lois et des principes.

Une pensée qui n’a pas perdu de son actualité

La question de la nature « éternelle » ou « intemporelle » des principes de l’art militaire fut contestée par d’autres auteurs. Le cas du Maréchal Foch est ici typique d’une pensée qui reconnaît bien l’existence de principes généraux, mais qui en dérive une application sans tenir compte des réalités tant économiques que sociales de l’époque, aboutissant ainsi à l’émergence du « culte de l’offensive » qui s’avéra coûteux pour la France en 1914 et 1915[7].

La pensée russe actuelle de la guerre peut ainsi conduire un processus de révision constant des modes de transformation des principes issus des « lois ». Des exemples récents nous montrent que cette pensée a remarquablement su s’adapter aux changements politiques, technologiques et militaires qui sont survenus depuis une trentaine d’années. L’exemple de la « guerre hybride », combinant l’action militaire à l’économie et à la diplomatie, apparaît ici comme une interprétation contemporaine des principes évoqués par Svetchine. De même, l’importance des facteurs de division politique d’une société étaient déjà connue et étudiée au milieu des années 1920. L’URSS avait utilisé à son profit des sectes religieuses, ainsi que la manipulation d’autorités religieuses, pour reprendre le contrôle de l’Asie centrale. C’est largement ce qui fut fait, directement et indirectement, dans la guerre civile syrienne. Même l’utilisation des drones et de la « cyber-guerre » peut être pensée dans la grammaire et avec le vocabulaire qui fut établi par Svetchine. Ainsi, aveugler l’adversaire pour l’empêcher de réagir en temps voulu reste un des principes de base, que cela soit obtenu en dressant un rideau de fumée ou en paralysant ses systèmes informatiques.

La culture stratégique russe se caractérise donc par sa capacité à reformuler en permanence ses principes pour éviter leur fossilisation progressive. En cela, elle traduit un rapport à la guerre particulier, marqué par de terribles conflits et le risque de disparition pure et simple de la Russie. L’internalisation collective de ce risque a construit les bases de la culture stratégique et la conscience que la guerre est une affaire particulièrement sérieuse, qui nécessite la mobilisation de tous les moyens, mais aussi une réalité profondément tragique.

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[1] Savkin B. Ye., (1972), Osnovnye Principy Operativnogo Iskusstva i Taktiki, Moscou, VoennIzdat.

[2] op.cit. p. 66-86 et 89-92.

[3] op.cit. p. 20-21.

[4] op.cit. p. 21 et ssq.

[5] op.cit. p. 23-24.

[6] Svetchine A.A., Strategija, Moscou, Voennyj Vestnik, 1927.

[7] Foch F., (1903), Les Principes de la guerre. Conférences faites à l’École supérieure de guerre, Paris, Berger-Levrault.

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À propos de l’auteur
Jacques Sapir

Jacques Sapir

Jacques Sapir est économiste et spécialiste des questions stratégiques. Il est directeur d’Etudes à l’EHESS et professeur associé à l’université de Moscou. Il a notamment publié, en 2020, Chroniques Stratégiques – Des grandes questions de la stratégie à ses symboles. Il a été élu membre de l’Académie des Sciences de Russie en octobre 2016.
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