<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Mes guerres civiles

27 mars 2020

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Manifestation des Tamouls à Pais en commémoration du 18 mai 2009 et de la fin de la guerre civile, Auteurs : SIPA, Numéro de reportage : 00713130_000012.
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Mes guerres civiles

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Rien de plus cruel que les guerres civiles. Elles sont aujourd’hui surtout motivées par des antagonismes religieux et/ou nationaux. Celles-ci mettent aux prises, la plupart du temps, des minorités opprimées contre des majorités décidées à ne rien partager. En nette diminution, pour cause de désaffection idéologique, les guerres civiles motivées par les conditions sociales, tels les conflits liés au marxisme-léninisme, comme ce fut le cas au xxe siècle.

Les guerres civiles se prêtent au massacre de masse dans un paroxysme de haine longtemps frustrée, nourrie de griefs et de sang versé. Ce fut le cas lors du génocide du Rwanda, où la majorité hutue a massacré la minorité tutsie.

Souvent ces guerres civiles interviennent comme conséquence de fin d’empire (entre autres coloniaux). N’avons-nous pas assisté, en ex-Yougoslavie, aux conséquences lointaines de la disparition de l’Empire ottoman ? La Yougoslavie était le théâtre d’une triple fracture : celle de 1054 divisant le monde chrétien en deux (entre orthodoxes et catholiques), celle de la longue occupation ottomane provoquant l’islamisation en Bosnie, enfin, le conflit prolongé entre les Habsbourg et les Ottomans.

Sous Tito et le « marxisme-léninisme », l’accent était mis sur les antagonismes de classes, mais dès que le communisme européen eut dépéri, les clivages anciens, ethniques et religieux, ont repris le dessus. On se souvient que Croates et Bosniaques furent les alliés du IIIe Reich dans le cadre d’un État indépendant et que des Serbes avaient été massacrés alors. Ainsi recommencent des conflits inachevés où les Européens n’ont pu jouer qu’un rôle dérisoire jusqu’à l’intervention des États-Unis (1993). Le Kosovo, qui avait été autonome sous Tito, dans le cadre de la Serbie, voyait le nouveau pouvoir serbe supprimer cette autonomie, ranimant ainsi les conditions d’un nouveau conflit (1999) que les États-Unis, une fois de plus, réglaient en affaiblissant les Serbes, soutenus par la Russie.

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Il y a peu, au Sri Lanka (mais on pourrait aussi évoquer le cas de l’Érythrée ou de l’Angola), la minorité tamoule subissait une sévère défaite. Cette minorité préexistait à la domination coloniale, mais les Britanniques, comme c’est classique, s’appuyèrent sur elle pour que leur mainmise demeure indirecte. La place qu’occupaient les Tamouls était largement supérieure à leur proportion démographique. Dès l’indépendance, les bouddhistes cinghalais imposèrent un quota aux Tamouls hindouistes, notamment dans les universités. Cette discrimination fut très mal vécue et des mouvements politiques tamouls d’opposition se formèrent. La répression fut sévère et finalement un parti tamoul réclamant l’indépendance s’imposa avec roideur : les Tigres tamouls. Dirigé par V. Prabhakaran, il fut actif pendant vingt ans et se révéla d’une redoutable efficacité.

Les Tamouls qui ne représentaient que 15 % de la population doublèrent leur force combattante en mobilisant les femmes. Le mouvement, grâce à des commandos-suicides, obtenait des résultats probants (assassinat d’un chef de l’État, attaque de l’état-major) ; il pratiquait également avec succès la guérilla et, lorsque les conditions le permettaient, la guerre frontale. Plusieurs gouvernements sri lankais se révélèrent incapables de réduire les Tigres tamouls jusqu’à ce qu’un pouvoir cinghalais particulièrement autoritaire, dirigé par la famille Rajapak, se décidât d’en finir avec l’insurrection. De façon classique, après avoir repoussé les forces des Tigres tamouls vers la péninsule de Jaffna, on écarta tant les médias nationaux et internationaux que les observateurs, avant l’assaut qui fut mené sans quartier. Les Tigres tamouls utilisant une partie de la population, qui d’ailleurs les soutenait activement, comme bouclier humain, furent systématiquement liquidés, causant probablement la mort de 50 000 personnes sans qu’aucune enquête depuis n’ait véritablement soulevé les conditions de leur élimination.

J’ai suivi cette affaire quasiment de bout en bout. Lorsqu’un pouvoir l’emporte militairement, il veut en finir et débouche sur des méthodes similaires. Nous reverrons ce scénario demain, notamment en Afrique.

À propos de l’auteur
Gérard Chaliand

Gérard Chaliand

Géopolitologue de terrain, Gérard Chaliand a parcouru de nombreuses zones de guerre, dont le Kurdistan, où il se rend régulièrement depuis de longues années.
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