<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Hermès : le terroir global

27 novembre 2020

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Magasin Hermès à Turin (c) Sipa SIPAUSA30207287_000033
Abonnement Conflits

Hermès : le terroir global

par

Fondée en 1837 par Thierry Hermès, l’entreprise a conservé sa dimension familiale et sa présence dans le monde du cheval, tout en se diversifiant dans l’horlogerie, la parfumerie et la soierie avec son célébrissime carré. La carte de la présence mondiale d’Hermès, boutiques et ateliers, est un miroir magnifique de la mondialisation et des rapports de puissance actuels. Elle dit tout du monde d’aujourd’hui, avec ses vides et ses pleins, elle exprime le rapport du local au global, l’importance de l’intelligence territoriale et des liens entre les petits ateliers artisanaux et les FMN cotées au CAC 40.

Ce ne sont pas tant les mégapoles qui se distinguent dans cette carte que les villes-mondes de la finance et des loisirs. Courchevel, Megève, Saint-Tropez sont davantage mondialisés que certaines grosses métropoles régionales françaises qui échappent au flux de l’élite et des classes créatives mondiales. La boutique Hermès nous montre le fil invisible qui unit New York à Tokyo. La situation des boutiques témoigne des lieux de passage de la mondialisation : les stations de villégiature, les pôles financiers, les aéroports, ces villes qui échappent trop aux radars de l’analyse. Ainsi, aucune boutique en Afrique, mais bien évidemment à Roissy Charles-de-Gaulle. Aucune en Europe de l’Est, mais plusieurs dans le Golfe arabique et au Liban. La mondialisation n’est pas une affaire d’espace, mais de points, reliés entre eux de façon matérielle et immatérielle.

Mais Hermès, comme la plupart des entreprises de luxe, ne serait rien sans ses terroirs et ses ateliers d’artisanat. Les tanneries d’Annonay et du Puy-en-Velay, la chapellerie de Combressol, l’orfèvrerie de Saint-Amand-Montrond, la porcelaine de Nontron, etc. Il faut des vaches, des moutons, de la soie, des mains qui savent coudre et un savoir-faire séculaire. Il faut la campagne, des espaces, des terroirs délimités par les rus et les mamelons des collines. S’il n’y avait pas la mondialisation, s’il n’y avait pas des acheteurs riches et passionnés au Bahreïn et à Saigon, il n’y aurait pas cet artisanat typiquement français. Cette carte nous montre toute la complexité des échanges mondiaux. Une norme adoptée en France pour rajouter un fardeau aux agriculteurs et c’est la machine du luxe qui se grippe et qui fragilise un marché hautement concurrentiel. Alors que l’on voit trop la mondialisation comme destructrice d’emplois et du tissu industriel, elle est aussi, pour un grand nombre d’activités, une nécessité pour assurer le développement et la survie des savoir-faire et des traditions françaises. Avec près de 60 % de sa main-d’œuvre en France et 80 % de ses sites de production, Hermès est une entreprise nationale qui a un besoin vital des marchés mondiaux pour exister.

Ces cartes témoignent aussi de la capacité de conquêtes de marché et d’implantations internationales des groupes français. En matière économique, le déterminisme n’existe pas. Ce n’est pas parce que le luxe est un fleuron économique en France qu’il devait en être ainsi. Il a fallu pour cela des entrepreneurs et des designers d’exception, un tissu d’ateliers et d’artisans et une capacité d’adaptation aux marchés mondiaux. Hermès, LVMH, Kering, L’Oréal et Chanel sont aujourd’hui des entreprises mondiales relais de l’art de vivre et de l’esprit français. Des entreprises qui montrent le lien étroit existant entre l’agriculture, l’industrie et les services. Là aussi, chacun a besoin des autres pour exister et se développer. Trop souvent, l’histoire économique est présentée en noir et blanc, mêlant pointe de nostalgie et oubli des difficultés passées. Le cas Hermès montre une histoire plus nuancée, plus complexe et qui surtout détaille la longue chaîne peu visible qui relie tous les acteurs de cette économie du luxe, qui se nourrit des grandes places financières et touristiques mondiales. Àcela s’ajoutent sportifs, artistes et acteurs qui contribuent à populariser montres, lunettes et cravates. Un écosystème économique mondial qui, en même temps, dépasse les frontières et vit grâce à elles.

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest