Une histoire d’internet

22 septembre 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Visualisation des multiples chemins à travers une portion d'Internet. Source : Wikipédia.
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Une histoire d’internet

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Internet est récent mais il a déjà une longue histoire derrière lui. Des premiers échanges informatiques au cours de la guerre froide aux connexions multiples et rapides d’aujourd’hui, les dernières décennies ont vu des transformations majeures.

 

Cet entretien est la retranscription d’une partie de l’émission réalisée avec Laurent Gayard. Celle-ci peut être écoutée en intégralité à cette adresse.

 

Jean-Baptiste Noé : On fait parfois remonter l’apparition d’internet à l’armée américaine et à la guerre froide. Est-ce vrai ou est-ce que ça participe du mythe ?

Laurent Gayard : Les deux à la fois. Le développement d’internet, qui s’appelait alors Projet ARPANET, a été mené par des institutions universitaires, des informaticiens, des mathématiciens, mais a été financé par l’armée américaine, le département de la DARPA, qui accordait des bourses pour travailler sur des protocoles de communication. Le mythe est que l’armée américaine aurait voulu financer un projet qui aurait permis aux États-Unis de développer un réseau de communication qui résisterait aux attaques nucléaires. Plus près de la réalité, l’armée américaine finançait des recherches universitaires en vue de la mise en place d’un nouveau réseau et pour développer des projets sans forcément de finalité militaire. Dans les années 1960, la DARPA a financé les recherches menées par des informaticiens dans deux universités en Californie et une en Utah pour mettre en place un réseau de serveurs connectés les uns aux autres permettant des échanges d’informations à des centaines de kilomètres de distance. Cela change dans les années 1990.

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JBN : Internet suppose l’informatique. Le réseau internet s’est-il développé au même rythme que l’informatique ou les grandes entreprises informatiques participent-elles de la création et diffusion d’internet ?

LG : Le développement informatique participe à la création d’internet, car les avancées techniques permettent d’améliorer la puissance de calcul des ordinateurs. On remonte souvent à Alan Turing, concepteur britannique de la machine Colossus, la première génération d’ordinateurs. Jusqu’aux années 1960, les entreprises britanniques ou européennes travaillent à la miniaturisation des composants, à la puissance de calcul, l’amélioration des réseaux de communication… La mise au point d’outils techniques comme les premiers serveurs contribuent à l’émergence d’internet.

JBN : Internet est perçu comme faisant fi de l’espace par une communication rapide, et pourtant cela nécessite des serveurs, des câbles de connexion… Il y a une connectivité physique d’internet.

LG : Oui. Internet désigne au départ un réseau de machines connectées entre elles qui permet la communication à distance, d’un serveur à un autre, donc on parle d’un réseau au départ physique. Le Web est un logiciel mis en place dans les années 1989-90 au CERN pour développer la technologie des liens hypertextes, de naviguer de liens cliquables en liens cliquables d’un site à un autre. Au départ, internet ce sont 3 universités reliées entre elles. En 1969, le premier message est envoyé d’une université californienne à une de l’Utah, par erreur en deux parties : ce devait être « login », et finalement « lo » puis « gin ». Il faut attendre le développement d’ARPANET dans les années 1970 pour voir les connexions s’effectuer avec le centre physique de Norvège, le Royaume-Uni, Hawaii… puis de devenir un réseau mondial. Il y a eu une phase d’expansion physique, ce qu’on a un peu oublié.

JBN : Cela suppose aussi de l’énergie pour faire fonctionner et refroidir les serveurs…

LG : Oui, et ce problème se pose encore aujourd’hui. Dans les centres de données où des milliers de machines tournent en même temps, on cherche des solutions pour réutiliser leur chaleur. A Metz, on s’en sert pour chauffer l’hôpital à côté du centre. Ces pratiques se sont développées dans d’autres pays. La facture énergétique est importante. Aujourd’hui, les cryptomonnaies nécessitent beaucoup d’énergie pour miner les bitcoins dans des « fermes », des entrepôts qui servent à faire des calculs pour créer du bitcoin.

JBN : Il y a d’une part une miniaturisation croissante, et d’autre part une vitesse qui s’agrandit avec la fibre optique, etc.

LG : Oui, on n’a plus le son du modem à sa connexion au réseau… L’arrivée de l’ADSL a permis de s’en passer, suivie de la fibre optique qui a représenté une révolution en termes de partage des produits culturels. À partir des années 2000, la vitesse de connexion est démultipliée, permettant de s’échanger de la musique et des films, l’épopée du téléchargement illégal puis légal qui bouscule les codes de l’industrie culturelle.

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JBN : De nombreuses entreprises sont alors apparues et d’autres ont disparu faute d’avoir pris le virage…

LG : Oui. L’exemple du Minitel est assez douloureux pour la France : au début des années 1970, les US ne sont pas les seuls à travailler à des réseaux mondiaux, il y a le projet Cyclade qui invente le protocole TCPIP, mais en 1974 le gouvernement fait le choix de favoriser le projet Minitel et non Cyclade. Pendant une quinzaine d’années, la France fait le choix du Minitel alors que se développe internet, comme standard mondial. Elle prend alors un certain retard avant que les pouvoirs publics admettent que ça ne prend pas. Des entreprises réussissent à survivre sans internet, comme AT&T qui ne s’en sert pas pendant un certain temps avant de comprendre les enjeux.

JBN : AOL était aussi au premier plan et a disparu…

LG : Oui ou le moteur de recherche Lykos qui a disparu avec la montée en puissance de Google. Dans les années 1990, il y a Netscape, AOL, Lykos… qui laissent la place à d’autres acteurs qui sont aujourd’hui des géants.

JBN : Le tournant est celui des années 2000 : internet entre dans les foyers, avec la bureautique familiale et personnelle… L’expression « bug » et l’usage de l’arobase voient le jour, d’où cela vient-il ?

LG : Un des premiers bugs est la transmission de « login » dont je parlais. L’arobase a été mise au point avec celle de la messagerie électronique, les années 1970. Ce caractère sert à définir un destinataire, c’est un code universel des messageries électroniques. Quant à « bug », l’étymologie se développe dans les années 1970 dans le cadre d’internet, du premier réseau Usenet, qualifiant les multiples plantages ou erreurs.

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JBN : Internet contribue à créer de nouveaux métiers : webdesigners, community managers… Cela contribue à la géographie de l’histoire d’internet…

LG :L’invention du web permet l’invention des premiers sites internet, avant laquelle la communication est assurée par des interfaces comme Usenet qui demandent des compétences en programmation et en codage. C’est avec le développement du web que les premiers sites apparaissent, de manière exponentielle dans les années 1990. Aujourd’hui, internet compte plus de 2 milliards de sites, dont les darknets qui sont des réseaux parallèles, alternatifs, aux divers protocoles qui visent à anonymiser les utilisateurs et leurs adresses IP. Ces réseaux sont très petits. Un des concurrents malheureux du web, Goffer, développé par l’université du Minnesota, est devenu un des premiers darknets. On peut y accéder, mais il n’y a pas d’image, que du texte comme dans les années 1990, les données n’y sont pas chiffrées, mais c’est un réseau parallèle au web.

JBN :Même si c’est de l’histoire récente, il y a beaucoup de noms d’entreprises, de cimetières… Quelles pourraient être les nouveautés, les évolutions possibles dans 5 à 10 ans ?

LG :La question de la centralisation des services sur le web est importante. On le voit avec les excuses de Mark Zuckerberg au parlement américain à la suite de Cambridge Analytica, s’engageant à prendre en compte la question de la protection des données. Des alternatives émergent pour proposer des réseaux sociaux décentralisés, où les internautes ont le contrôle de leurs données. On pense aussi aux cryptomonnaies qui suscitent des espoirs fous comme des craintes folles, qui sont des systèmes de transactions décentralisées. Le réseau bitcoin a plus de 10000 nœuds où la blockchain est reproduite, permettant la sécurité du réseau. La question est également celle de moteurs de recherche alternatifs. Je ne parle pas de l’informatique quantique, nous serons sans doute morts quand elle se sera développée.

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