<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Histoire : la bataille de Lépante (1571)

21 janvier 2021

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : Bataille de Lépante, 07 octobre 1571. (c) Sipa, numéro de reportage : 00307172_000001
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Histoire : la bataille de Lépante (1571)

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« L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme » (Victor Hugo)

 

Lorsque Victor Hugo écrivit ce célèbre vers dans la Légende des Siècles, il ne décrivait pas Lépante, mais Waterloo. Pourtant, sa phrase résume à merveille l’effet géopolitique de la bataille qui opposa le 7 octobre 1571, à la sortie du golfe de Patras, la flotte ottomane et une coalition des principales puissances chrétiennes de Méditerranée. S’il est rare qu’une bataille navale soit considérée comme « décisive », Lépante mérite incontestablement ce qualificatif… avec toutes ses limites. Près de 500 navires portant 170 000 hommes (plus qu’une bataille terrestre du temps) s’y affrontent pendant trois heures, aboutissant à l’anéantissement presque total de la flotte turque. Pourtant, elle ne remet pas en cause à elle seule la puissance ottomane, mais s’inscrit dans un ensemble de coups d’arrêt à son expansion. Elle annonce aussi un changement tactique dans la conduite des opérations navales qui s’avèrera, lui, définitif.

 

 

Bataille de Lépante, Véronèse

 

Marée montante

 

La marée[1] dont il est question ici est une métaphore : il s’agit de l’expansion de l’Empire ottoman depuis la fin du XIVe siècle, qui semble irrésistible depuis la prise de Constantinople en 1453. Au début du XVIe siècle, les Turcs ont pris le contrôle des rives de la Méditerranée orientale, de la Syrie à l’Égypte, où ils mettent fin au pouvoir des Mamelouks qui y régnaient depuis près de trois siècles. Ils conquièrent aussi l’Arabie et récupèrent les reliques du Prophète et les insignes du califat abbasside, envoyés à Constantinople – la restauration du titre califal attendra en revanche le XVIIIe siècle.

Durant le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566), le plus long de la dynastie, l’empire progresse dans toutes les directions, en particulier dans les Balkans, conquérant la majeure partie de la Hongrie après la victoire de Mohács (1526), et pousse son avantage en Méditerranée où il confirme son alliance avec les Barbaresques du Maghreb ; cette alliance donne aux Ottomans la supériorité navale, comme le prouvera la victoire de Préveza (1538) sur une flotte italo-espagnole pourtant supérieure en nombre, commandée par l’amiral génois Andrea Doria. Soliman s’empare de Rhodes (1522), d’où il chasse l’ordre des Hospitaliers, fondé en Terre Sainte au XIIe siècle, qui se replie sur l’île de Malte. Il est toutefois mis en échec devant Vienne en 1529 et meurt au début d’une nouvelle campagne contre la capitale autrichienne. Un an plus tôt, il avait été repoussé à Malte, défendue par les chevaliers de Saint Jean, après avoir perdu 30 000 soldats (1565).

La marée paraissait pourtant loin de s’inverser. Le choc de la mort de Soliman avait fait renoncer à un nouveau siège de Vienne, mais son fils et successeur, Selim II, reprit le programme d’expansion : en juillet 1570, son armée débarque à Chypre, alors possession vénitienne, déclenchant la quatrième des sept guerres entre la Sublime Porte et la Sérénissime[2].

Il y avait alors quatre mois que le pape Pie V tentait de réunir une coalition de puissances chrétiennes. Cela n’avait rien de simple, en dépit de la menace pressante : la France, alliée de Soliman quand l’empire de Charles Quint la prenait en étau, était désormais en proie aux guerres de religion ; l’Espagne était confrontée au soulèvement des Pays-Bas, calvinistes, et des morisques[3] d’Andalousie ; et Venise, principale victime de la nouvelle offensive turque, était réticente à une alliance avec des Habsbourg qui l’encerclaient et dont les intérêts en Méditerranée étaient plus concurrents que convergents avec les siens.

Une flotte se réunit malgré tout en septembre, mais n’arrive à Chypre qu’après la chute de Nicosie, la capitale, et se disperse, sans porter secours aux défenseurs de Famagouste, assiégée. Pie V passe tout l’hiver à consolider l’alliance « trinitaire » avec les Habsbourg d’Espagne – qui dirigent aussi le duché de Milan, Naples et la Sicile – et Venise, auxquels se joindront, avec des contributions nettement plus modestes, la République de Gênes, la Savoie et les chevaliers de Malte. L’annonce de cette « Sainte Ligue », le 25 mai 1571, déclenche des manifestations de joie jusqu’à Vienne, la grande capitale catholique la plus directement exposée à la menace ottomane.

 

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Rendez-vous à Patras

 

Les membres de la Ligue se sont engagés à réunir 200 galères chaque année que durera la guerre ; elles seront commandées par le fils naturel de Charles Quint, don Juan d’Autriche, à peine âgé de 25 ans, que son demi-frère, le roi d’Espagne Philippe II, a fait « capitaine général de la mer » en 1567. Pour cette première année, la flotte se rassemble en septembre à Messine, au nord-est de la Sicile. Elle apprend la chute et le sac de Famagouste après onze mois de siège (4 août) et l’exécution atroce du gouverneur de Chypre, et bien que la saison soit un peu trop avancée pour la navigation en Méditerranée, elle fait voile vers la Grèce. La flotte turque semble en effet avoir pris ses quartiers d’hiver dans le port de Lépante (aujourd’hui Naupacte), à l’entrée du long golfe de Corinthe. Le 7 octobre, les coalisés se présentent devant le golfe de Patras, antichambre de celui de Corinthe ; les amiraux turcs, surpris, mais confiants dans leur supériorité numérique (280 navires contre un peu plus de 200 côté chrétien) ont décidé de livrer bataille et viennent au-devant de l’ennemi.

En Méditerranée, les galères sont toujours d’usage courant pour la guerre : ces navires allongés, bas sur l’eau, portant peu de voiles, mais dotés d’environ 80 avirons, peuvent s’approcher au plus près des côtes et manœuvrer même en l’absence de vent. À Lépante, les deux flottes en comptent environ 220 chacune. Les Turcs disposent d’une soixantaine de navires plus petits, tandis que les coalisés alignent six galéasses, d’anciens navires de commerce à voiles et rames comme les galères, mais plus massifs : longs d’environ 50 mètres (jusqu’à 60 mètres pour la Real, le navire amiral de don Juan à Lépante), soit une dizaine de mètres de plus que la galère « standard », ils arborent trois mâts au lieu d’un pour la plupart des galères. Ils peuvent surtout porter plus de canons – de 40 à 50 chacun à Lépante – dont la majorité sur les flancs, alors que les galères n’ont que des pièces pointées dans l’axe du navire, vers l’avant ou vers l’arrière.

De sorte que si les deux flottes sont proches en nombre de galères, la flotte chrétienne aligne deux fois et demie plus de canons que l’ottomane (1 800 contre 750) et compte plus de 30 000 soldats d’infanterie[4], destinés à prendre d’assaut les navires ennemis après l’abordage. Parmi ces derniers, une majorité d’arquebusiers alors que l’infanterie de marine turque (34 000 soldats environ) est plutôt constituée d’archers.

Les deux flottes se sont formées, selon l’usage, en trois divisions. Au nord et au centre, les flottes entrent en contact frontalement : les quatre galéasses affectées aux divisions de don Juan et du Vénitien Agostino Barbarigo sont placées en avant et disloquent les premières lignes ottomanes par leur masse et leur puissance de feu, qui empêche tout abordage. Barbarigo réussit à refouler les galères ottomanes vers la côte proche : toute l’aile droite ottomane est détruite ou s’échoue. La Real de don Juan est confrontée au navire amiral turc, qui réussit à l’aborder : le corps-à-corps est féroce, et l’amiral turc, Ali Pacha, est tué et décapité. Sa tête exposée et la nouvelle de sa mort portent un coup au moral de la principale division turque.

Pendant ce temps, au sud, la division de Giovanni Andrea Doria[5] et celle du régent d’Alger, Uludj Ali[6], ont essayé de profiter de l’espace disponible pour déborder l’ennemi et se rabattre sur ses arrières. Malgré leur vitesse, les navires turcs sont rattrapés par ceux de Doria, qui a placé ses deux galéasses en seconde ligne. Là encore, les navires turcs sont pulvérisés par l’artillerie de ces véritables « croiseurs de bataille » de l’ère moderne.

Au bout de trois heures de combat, le résultat est sans appel : la flotte ottomane a perdu 190 navires, la plupart étant capturés et une cinquantaine coulés ; sur les 50 000 marins et soldats, 20 000 ont été tués, blessés ou capturés. Les chrétiens ont perdu une cinquantaine de navires également, et déplorent 7 500 tués, mais ils ont réussi à libérer environ 12 000 coreligionnaires détenus par les Ottomans. Pour la première fois, la marine ottomane a été vaincue, et même surclassée.

 

 

Don Juan d’Autriche

 

Business as usual

 

Lépante fut vécue comme une ordalie par les deux parties : victoire ou défaite, elle manifestait la volonté de Dieu. Elle fut même saluée comme un miracle dans les capitales chrétiennes, de Vienne à Madrid en passant, évidemment, par Rome, où l’âme de la coalition, Pie V, l’attribua aux prières adressées à la Vierge et institua au 7 octobre une fête de Notre-Dame de la Victoire que son successeur, Grégoire XIII, transforma dès 1573 en fête du Saint-Rosaire, cette dévotion spécifique consacrée à Marie chez les catholiques. Pie V s’était éteint en effet le 1er mai 1572, en croyant sans doute qu’il avait refait l’unité de la chrétienté et ressuscité l’esprit des croisades. La bataille fit l’objet d’un intense « programme » de tableaux et de fresques dans les puissances victorieuses et marqua un retournement psychologique majeur, comme l’écrira Fernand Braudel : « L’enchantement de la puissance ottomane est brisé. »

Sur le plan géopolitique, les suites en furent plus décevantes. L’approche de l’hiver interdisait une exploitation immédiate de l’avantage chèrement acquis, et les divergences entre les puissances chrétiennes reparurent bien vite. Don Juan rêvait d’une grande offensive contre les Turcs, mais Philippe II était plus préoccupé de la situation en Europe du Nord ou dans le Maghreb qu’en Méditerranée orientale : il préféra donc porter son effort sur la Tunisie, dont ses alliés de la dynastie hafside (d’origine berbère) avaient été chassés par Uludj Ali en 1569. Don Juan reprend Tunis en 1573, avant d’être expédié aux Pays-Bas, où il mourra. Quant aux Vénitiens, ruinés par la guerre, ils souhaitaient rétablir au plus tôt le commerce avec la Sublime Porte, qui avait assuré leur prospérité depuis plus de trois siècles et qui était menacé par les hostilités, mais aussi par les nouvelles routes ouvertes par les Portugais depuis la fin du XVe siècle[7].

Surtout, l’Empire ottoman ne s’était pas effondré après Lépante. Le choc avait été rude, mais avait généré un sursaut à la mesure de la menace, grâce au grand vizir Sokollu Mehmet Pacha, un Serbe de Bosnie ayant commencé sa carrière comme janissaire au titre du devchirmé. Ce dernier réorganisa en urgence les chantiers navals, permettant la reconstitution d’une flotte de galères plus nombreuse que celle de Lépante en moins d’un an – y compris huit galéasses. En 1572, les Turcs reprennent l’offensive et occupent Candie (le nom de la Crète à l’époque) ; les Vénitiens préfèrent donc signer la paix en 1573 pour récupérer leur dernière grande possession en Méditerranée orientale, acceptant de laisser Chypre aux mains des Turcs. Continuant sur leur lancée, ces derniers reprennent Tunis en 1574. L’influence chrétienne au Maghreb est définitivement écartée après l’échec de l’invasion du Maroc par le roi du Portugal lors de la « bataille des trois rois » (1578).

Sur le plan naval enfin, la bataille a confirmé le déclin des galères, navires surtout destinés à l’abordage et à l’éperonnage. L’artillerie devient désormais décisive, et après la transition par la galéasse, les vaisseaux de haut bord (frégates, navires de ligne à deux ou trois ponts) s’imposeront au XVIIe siècle dans cet espace comme dans l’Atlantique, créant un décalage technologique au détriment de l’Empire ottoman, qui n’en maîtrise pas du tout la construction. Le retard pris sera éclatant lors de la bataille de Navarin (1827), qui ouvrira la voie à l’indépendance grecque. Mais c’est une autre histoire…

 

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[1] Rappelons que l’idée très répandue que la Méditerranée ne connaît pas de marées est fausse : à l’instar de toutes les masses océaniques, voire lacustres, elle subit ce phénomène dû à l’attraction conjointe du Soleil et de la Lune. Mais, comme en beaucoup d’autres endroits, les marnages y sont insignifiants.

[2] Les trois premières avaient eu lieu en 1463-1479, 1499-1503 et 1537-1540. Au xvie siècle, la synecdoque « Sublime Porte » (voire « Porte » tout court), en français, est devenue d’usage courant pour désigner l’Empire ottoman ; la République de Venise se qualifiait elle-même de « Sérénissime République ».

[3] Les morisques sont les populations musulmanes autorisées à rester en Espagne après la Reconquista moyennant une conversion formelle au catholicisme.

[4] Parmi lesquels Miguel de Cervantès (1547-1616). Le futur auteur de Don Quichotte y perdit l’usage de la main gauche.

[5] Qui n’est autre que le petit-neveu et fils adoptif d’Andrea Doria.

[6] Ce chrétien converti, aussi appelé Occhiali par les Italiens, était un Calabrais né Giovanni Galeni (1519-1587).

[7] Dès 1503, le poivre de Malabar se vend cinq fois moins cher à Lisbonne qu’à Venise.

 

 

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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