Livre – Nouvelle histoire de l’ultra gauche

17 février 2021

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Livre – Nouvelle histoire de l’ultra gauche

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Un siècle après le Congrès de Tours, qui a vu la scission historique au sein de la SFIO et la création du PCF, il   apparaît utile de jeter un regard nouveau sur l’ultra gauche,  dont les protagonistes ne furent bien sûr pas des communistes orthodoxes, ni des trotskistes, ni des maoïstes, ni même des anarchistes -tous courants dotés  de structures organisatrices, d’une théorie  établie, devenue vite dogme rigide,  et d’une véritable inquisition,  rejetant ou réprimant sans merci traîtres, régénérats ou hérétiques. C’est à cette quête que s’est livré Christophe Bourseiller, historien, écrivain et journaliste, avec un œil critique et un regard distancé, n’excluant pas, par endroits, une dose d’admiration.

 

D’autres courants ont essaimé, se sont séparés, combattus, séparés, puis, réunis, constitués parfois que de dizaines ou de centaines de partisans. Mais leur action et plutôt leur pensée ont exercé une influence beaucoup plus importante. Comme une source souterraine elle a abreuvé bien des esprits cherchant des chemins nouveaux, éloigné du marxisme orthodoxe et du « capitalisme d’Etat qui venait de s’instaurer dans la patrie du socialisme. Les protagonistes de ces divers groupuscules, souvent éphémères, l’auteur les regroupe sous un même chapeau aux bords bien larges :  ultra – gauche, autonomes, « black blocs », zadistes, situationnistes, conseillistes, communistes de conseils, luxemburgistes, marxistes libertaires, communistes libertaires, anarchistes-communistes, gauches communistes…. Autant de désignations qui tentent de poser une étiquette sur un seul et même courant, une mouvance qui depuis le début du XXème siècle se positionne à gauche de l’extrême gauche pour en faire la critique. Non l’ultra-gauche n’est pas l’extrême gauche. Elle en est l’aiguillon. Elle incarne une forme d’avant-garde, aux confins de la politique et de l’art.

Qui furent ces gardiens de l’espérance ?  En vrac, il nous faut citer des écrivains, des penseurs, des poètes : Anton Pannekoek, Karl Korsch, Herman Gorter, Otto Rühle, Paul Mattick, Benjamin Péret, Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Jean-François Lyotard, Maximilien Rubel, Guy Debord, Raoul Vaneigem, Daniel Guérin. Longue pourrait être la liste de ces théoriciens de l’inclassable, désireux justement d’échapper à tout positionnement préétabli. Par-delà les étals, et la profusion des synonymes, les gauches ultra, issus de la matrice communiste se répartissent en quatre familles. Les « Germano-hollandais », apparus dans les années 1920, adeptes du communisme des conseils. Ils identifient la révolution russe à un coup d’Etat bourgeois, considèrent les pays       « socialistes » comme définitivement capitalistes et cherchent à rebâtir les communismes à partir de zéro. Deuxième famille, beaucoup mieux connue et appréciée, en France, car issue de ses terres, les situationnistes, dont les principaux penseurs demeurent Guy Debord et Raoul Vaneigem. Passant au scalpel, dans les années 1960, les rouages de la société contemporaine, ils la définissent comme spectaculaire. Les situationnistes proviennent largement des milieux artistiques et ce n’est pas fortuit. Ils relient l’art à la politique dans le dessein de dépasser l’un et l’autre, l’horizon étant la révolution de la vie quotidienne. Troisième famille : les Italiens, qui affirment qu’il n’existe aucune différence d’essence entre fascisme et démocratie, puisque dans leur regard, l’un comme l’autre préserve les rapports de classe. Dernière famille, celle des communistes libertaires dont l’objectif était de dépasser, le clivage traditionnel entre marxisme et anarchisme, symbolisé par le débat entre Marx et Bakounine, qui a fait l’objet d’une pièce de théâtre diffusée par la BBC. Leur principal théoricien fut Daniel Guérin. Pour le lecteur français, ce sont les « sociaux- barbares » tels que les nomme l’auteur qui attirent l’attention. En effet, dans les années 1950 -1960, entre la répression soviétique en Hongrie et en Pologne et Mai 1968, la revue Socialisme ou Barbarie, fut aux côtés des Temps modernes de Jean-Paul Sartre, la grande tribune, bien que faible tirage 4000 – 5000 exemplaires. N’y croise-t-on pas en vrac, des personnalités aussi diverses que Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Jean-François Lyotard, Guy Debord, Jean Laplanche, Gérard Genette, Jean-Jacques Lebel, Pierre Vidal-Naquet ou Maurice Rajsfus ?

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L’Internationale situationniste représente un cas à part, car au-delà du champ politique, unique préoccupation de tous les autres courants, elle fut elle à l’origine d’une réflexion sur l’art, visant à le dépasser, théorie élaborée par Guy Debord, Raoul Vaneigem, publiés par Gallimard, avant de rompre avec la maison de la rue Didot-Botin. Comment faire de sa vie une œuvre d’art, une quête constante qui déborde bien les franges limitées de la dite ultra gauche. Le grand auteur japonais, Mishima, en se faisant le seppuku, en novembre 1970 ? Les situationnistes ont attiré ou intéressé bien des esprits et mieux, comme le philosophe marxiste hétérodoxe, Henri Lefevre. Mai 1968 a-t-elle été une œuvre, sinon une machination situationniste, sans faire sienne cette interprétation, Christophe Bourseiller, lui donne une certaine crédibilité. Enragés de Nanterre, avec la figure de proue de Daniel Cohn-Bendit, brève existence du comité d’occupation de la Sorbonne, la petite commune rouge de Censier, autant de faits et gestes de cette saga, qui ont été héroïsés. Peu après a émergé une étrange, mais combien puissante, figure en la personne de Gérard Lebovici, qui, en 1972, a créé l’agence artistique la plus prospère de Paris, qui à l’imitation des agences américaines, ne se contente pas de gérer la carrière des seuls acteurs, mais également des réalisateurs et des scénaristes. Tout en créant les éditions Champ, libre qui, sera le Gallimard de la révolution.

 

Au cours des années 1970 tous ces courants, ces chapelles, ces groupuscules ont commencé à se diluer, perdre leur attrait intellectuel pour dériver dans les différentes formes de guérilla urbaine. Un horizon nouveau est apparu : l’autonomie. Des sigles ont eu leur éphémère heure ou minute de gloire, ZAT, « Zones d’autonomie temporaire », adeptes du communalisme néo rural. Puis toutes les déclinaisons des ZAD, Zone à défendre, Zone d’autonome durable, Zone d’autonomie définitive…La lutte contre le projet d’aéroport a attitré jusqu’à 30 000 personnes, autant d’hommes avec lesquels Alexandre est parti à la conquête de la Bactriane ! Que tirer de toute l’histoire de l’ultra gauche ?  Par-delà le folklore dérisoire, de mouvements sans masses, l’histoire de l’ultra-gauche demeure riche de nombreux enseignements qui constituent la face solaire de ce livre : critique de la vie quotidienne, dépassement du léninisme puis du marxisme, mise à jour des rouages de la société… Ainsi le mouvement de colère d’une jeunesse émeutière débouche sur des avancées dans les domaines de la philosophie, de l’histoire, de la sociologie. Si Guy Debord, Benjamin Péret, Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, Jean-François Lyotard ou Jean Malaquais n’avaient pas appartenu dans leur jeune âge à ces mouvances sans doute leur pensée, leur œuvre auraient été différentes. Reste à voir si les émules d’aujourd’hui seront tout aussi stimulants.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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