Le congrès de Tours : la gauche française sous influence marxiste

28 novembre 2020

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Vue générale de la salle au Congrès de Tours avec en arrière-plan la grande banderole « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », et deux portraits de Jean Jaurès
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Le congrès de Tours : la gauche française sous influence marxiste

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Nous allons célébrer, du 25 au 30 décembre prochain, le centième anniversaire du 18e Congrès de la section française de  l’Internationale ouvrière, c’est-à-dire la SFIO, qui eut lieu à Tours en décembre 1920. Ce congrès est d’une grande importance dans l’histoire politique française car c’est au cours de celui-ci que la gauche française s’est officiellement convertie au marxisme-léninisme, modifiant ainsi sa structure intellectuelle. Les conséquences s’en font encore sentir aujourd’hui.

Cinq mois plus tôt, en juillet, le deuxième Congrès de l’Internationale communiste avait fixé une liste de 21 conditions à l’adhésion d’une « Troisième Internationale » créée par Lénine en 1919[1]. En décembre, lors de ce Congrès de Tours, la gauche française éclate en morceaux. Les trois quarts des militants socialistes acceptent l’essentiel des conditions de Moscou et, dès lors, adhèrent à la Troisième Internationale et fondent la SFIC (Section française de l’Internationale communiste), ancêtre de l’actuel Parti communiste français. Les Pacifistes de Paul Faure et les socialistes de la SFIO conduits par Léon Blum les refusent, une fracture toujours visible aujourd’hui qui rend la gauche française particulièrement archaïque.

Ce fossé partisan entre la gauche révolutionnaire et la gauche réformiste creusé par le Congrès de Tours connaissait déjà un précédent syndical tout aussi désolant. Les syndicats avaient été interdits par la Révolution française avec la loi Le Chapelier de 1791. Il fallut attendre 1864 pour que le député libéral de la Seine, Émile Ollivier, fasse voter une loi supprimant celle de Le Chapelier et autorisant le droit de grève. Puis, le 21 mars 1884, un autre député libéral, Pierre Waldeck-Rousseau, fit voter une loi qui légalisa définitivement les syndicats.

Malgré ce parrainage des libéraux, le syndicalisme français, dès sa renaissance, voit rouge. La première Fédération nationale d’affiliés aux bourses du travail est fondée en 1895. Elle s’appelle la CGT (Confédération Générale du Travail) et prône la lutte des classes et le communisme révolutionnaire. Cette tendance se confirme lors du 9e Congrès de la CGT à Amiens, en 1906, qui se clôt par le vote d’une charte adoptée par 830 voix sur 839 approuvant une double assignation au syndicalisme révolutionnaire : « la défense immédiate et quotidienne des travailleurs et la lutte pour une transformation de la société » passant par « l’expropriation capitaliste » et « la grève générale ». Cette Charte d’Amiens va devenir la référence d’un syndicalisme français non seulement politique, mais aussi communiste. La CGT en reste, aujourd’hui encore, l’acteur principal.

La promesse de l’utopie

L’utopie communiste, sa promesse d’un avenir meilleur, ses « lendemains qui chantent », la société sans classe, vont marquer pour longtemps la culture et les discours de la gauche française, politique ou syndicale. Et celle-ci, jusqu’à présent, n’a toujours trouvé ni remède ni vaccin pour refonder son unité associée à une identité démocratique et moderne.

Deux exemples auraient dû l’inspirer. Le premier est celui du Parti Social Démocrate allemand (SPD) qui adopte à une très large majorité de ses membres, en novembre 1959, le « Programme de Bad Godesberg ». Celui-ci abandonne toute référence au marxisme, reconnait « la libre concurrence et la libre initiative de l’entrepreneur », adoptant ainsi  l’économie de marché et renonçant à toute idée de nationalisation. Le parti se déclare lié à la population allemande tout entière, et non plus seulement aux travailleurs et à la défense de leurs intérêts.

Le second exemple, plus récent, est la réinvention du parti travailliste anglais en un « New Labour » qui renonce, en 1996, au radicalisme, lequel a provoqué dégâts et défaites. Ce nouveau travaillisme tourne le dos à l’objectif illusoire de l’égalité sociale, mais prône l’égalité des chances et confie au libre marché la tâche d’assurer à la fois la prospérité économique et la justice sociale.

La gauche française, par atavisme et aveuglement, ne voit dans ces deux modernisations pragmatiques des gauches allemande et britannique qu’une entorse anglo-saxonne à l’orthodoxie socialiste. Elle démontre être restée spontanément allergique à toute intrusion libérale dans l’ordre  « progressiste » qu’elle prétend défendre.

Et nous, qui aimons tant vanter nos « exceptions françaises », pouvons certifier que le PCF existe toujours, cent ans après le Congrès de Tours. Certes, il n’est plus qu’un groupuscule subventionné, comme tous les autres partis communistes de l’Union européenne, mais sa seule existence, ou plutôt sa survie qui ne semble pas choquer grand monde en France, nous rappelle une vérité dérangeante : les valeurs d’une démocratie libérale et d’une économie libre de marché ne font pas encore, chez nous, l’unanimité,  malgré ce que l’on sait – ou ce que l’on ne veut pas savoir – des désastres et des tueries des régimes communistes à travers le monde[2]. Des outrages aux droits, à la dignité et à la liberté des hommes sont commis, aujourd’hui encore, en Chine, en Corée du Nord, à Cuba ou au Venezuela.

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L’attrait de la Révolution

Le plus triste est que les enfants des vaincus du Congrès de Tours, les socialistes réformistes d’aujourd’hui, n’ont toujours pas su se prémunir de la contagion marxiste alors que leurs pères avaient su lui résister. Ainsi, insidieusement contaminés, ils dénoncent au fil du temps le capitalisme, les traités commerciaux, le libre-échange, les banques, la mondialisation, mais jamais l’État, l’excès d’impôts, les lois sécuritaires ou la réduction du champ de nos libertés. On fustigea jadis  « le mur de l’argent » et l’on condamna les « 200 familles ». Plus tard, François Mitterrand évoquera « l’argent qui tue et qui corrompt », puis Lionel Jospin, en 1997, affirmera à l’Assemblée nationale que « la révolution de 1917 avait été l’un des grands événements de ce siècle ». Enfin François Hollande annonce « qu’il n’aime pas les riches » et que « son ennemi, c’est la finance ». Cerise sur le gâteau, la droite est plutôt d’accord. Alain Juppé appelle les financiers de la City – qui jugent inquiétante l’augmentation de la dette publique française – les « gnomes de Londres ».

Cuba et sa dictature, castriste et gérontocratique, est le théâtre favori de cette fascination du marxisme-léninisme de la part de la gauche française prétendument modérée. Après Sartre et Beauvoir, de nombreux intellectuels français visitent l’île et en reviennent ravis. Ils sont suivis par des milliers de touristes français qui ne voient rien au-delà de leur plage et ne cherchent pas à en savoir davantage. Le président François Hollande fait lui aussi le voyage, en mai 2015, devenant ainsi le premier chef d’État français à se rendre à Cuba. Il en est peut-être fier. Le 12 décembre 2015, le Club de Paris, présidé par la France, décide d’annuler les intérêts de retard sur les 14,7 milliards d’euros de la dette cubaine sur lesquels La Havane avait fait défaut en 1986. La France efface ainsi une ardoise due par Cuba de 3,7 milliards d’euros. Neuf mois après la visite de Hollande à Cuba, Raúl Castro est reçu à l’Élysée comme un vieil ami. Ce n’était pas vraiment une première puisqu’en mars 1995, déjà, Fidel Castro avait été invité à l’Élysée par François Mitterrand. À ses côtés se trouvait son épouse, Danielle Mitterrand, dont l’association, la mal nommée France-Libertés, largement subventionnée par le gouvernement, a toujours montré sa préférence pour les régimes autoritaires. Danielle embrassa Fidel sur le perron de l’Élysée.

Rien sur les dictatures

Au menu de la visite de Raul Castro à Paris on trouve une nouvelle restructuration de la dette cubaine à l’égard de la France. Il est également décidé de convertir 212 millions d’euros d’arriérés de la dette en un fonds franco-cubain destiné à financer des projets communs dans l’île. Cette générosité des contribuables français à l’égard d’une dictature communiste, féroce et paranoïaque, a été peu médiatisée, de même que cette injonction imprécise de François Hollande aux États-Unis : « cet embargo, ce blocus, doit cesser ». Bien d’autres choses devraient cesser à Cuba, à commencer par la dictature elle-même, les arrestations arbitraires, les opposants politiques emprisonnés dans des conditions de détention abominables, une justice aux ordres du pouvoir, mais Hollande ne les mentionne pas.

Jusqu’à son dernier jour, Fidel Castro a bénéficié d’infatigables thuriféraires en France. Ségolène Royal, par exemple, alors numéro trois du gouvernement français, fit le voyage à Cuba en 2016 pour les obsèques de Fidel (la seule ministre d’Europe avec le Premier ministre grec, Alexis Tsipras). Elle profita de l’occasion pour chanter les louanges du système en place à La Havane. À ses yeux, Cuba « n’est pas une dictature » et les accusations de violation des droits de l’homme dans l’île ne sont que de la « désinformation. » Elle loua en outre Cuba pour sa « propreté et sa sécurité vraiment remarquables ».

Terminons avec le plus « bolivarien » de nos hommes politiques français, Jean-Luc Mélenchon, qui chantait les louanges du Vénézuélien Hugo Chavez et déclarait en janvier 2011 que « Cuba n’était pas une dictature » mais une « démocratie participative », sans pour autant nous expliquer ses mécanismes et ses procédures. En décembre 2010, alors qu’il était député européen, Mélenchon avait quitté les bancs du parlement de Strasbourg pour manifester son désaccord devant la remise du Prix Sakharov pour les droits de l’homme au dissident cubain Guillermo Farinas, lui-même absent de la cérémonie pour cause d’interdiction de sortie du territoire cubain.

Les petits enfants du Congrès de Tours n’ont pas renié leurs pères ou leurs grands-pères et leurs instincts bolchéviques. Ils sont toujours aujourd’hui parmi nous, imperméables aux drames de l’histoire et délibérément ambigus à l’endroit des valeurs de la démocratie.

[1]  On peut lire ces 21 conditions sous ce lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Conditions_d’admission_à la_IIIe_Internationale

[2] On peut lire à ce sujet Le Livre noir du communisme, dirigé par Stéphane Courtois, Paris, Robert Laffont, 1997 et Pocket, 1999 et 2009.

À propos de l’auteur
Michel Faure

Michel Faure

Michel Faure. Journaliste, ancien grand reporter à L’Express, où il a couvert l’Amérique latine. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à cette zone, notamment Une Histoire du Brésil (Perrin, 2016) et Augusto Pinochet (Perrin, 2020).
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