La Hongrie, premier de cordée du conservatisme ?

17 août 2020

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Photo : Viktor Orban à Rome ©yrieixdenis
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La Hongrie, premier de cordée du conservatisme ?

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« Je suis convaincu que notre action est la bonne et qu’elle correspond à l’intérêt de toute l’Europe. Mais aucun Premier ministre européen n’a jamais eu une aussi mauvaise réputation que la mienne et que celle de la Hongrie. C’est pourquoi il faut que d’autres [conservateurs] nous rejoignent et prennent le relais, car nous ne pourrons pas tenir indéfiniment », déclarait Viktor Orbán en mars 2019. La Hongrie s’est toujours considérée comme la sentinelle de l’Europe et le dirigeant hongrois semble ici en jouer à dessein. Sa partition est digne de János Hunyadi, le chef des armées du roi Ladislas III, qui stoppa l’incursion des Ottomans en Europe en 1456, soixante-dix ans avant la défaite de Mohács. Les janissaires seraient désormais armés de micros et le nouvel empire menaçant aurait les traits de l’Union européenne.

De fait, il est indéniable que la Hongrie subit l’hostilité constante des médias et des intellectuels progressistes depuis que le Fidesz, après huit ans d’opposition, a obtenu 68 % des suffrages et deux tiers des sièges du Parlement en 2010. Le premier mandat de Viktor Orbán entre 1998 et 2002 n’avait pas suscité un tel émoi (il avait reçu 30 % des suffrages). Il faut dire qu’avec l’obtention d’une majorité absolue dans une chambre unique (la République hongroise est monocamérale), le Fidesz a pu depuis mettre en place une nouvelle Constitution[1], entrée en vigueur en janvier 2012 au bénéfice d’une « révolution par les urnes », après une consultation des citoyens (qui récusèrent une partie des propositions qui leur fut faite) et un vote en Assemblée. Ainsi est née « l’illibéralisme » hongrois qui a cristallisé tant d’opposition et que ses hérauts préfèrent désormais qualifier de « démocratie chrétienne ».

Le nouveau visage de la magyarité calviniste

En quoi consiste-t-elle ? Ouvertement dirigée contre le gouvernement des juges et l’idéologie progressiste dont l’impérialisme juridique européen et le politiquement correct seraient le cheval de Troie, la « démocratie chrétienne » à la hongroise ne doit pas être confondue avec le parti homonyme d’après-guerre. Encore moins avec un régime prémoderne soumis au magistère du Saint-Siège. D’abord parce que Viktor Orbán, comme une grande partie de son entourage, est calviniste, et parce que les calvinistes hongrois ont toujours été gallicans et patriotes, attachés à la magyarité et à l’indépendance de la Hongrie. Contrairement aux catholiques ultramontains qui s’attachèrent davantage à la dynastie des Habsbourg.

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Ensuite parce que par « démocratie chrétienne », Viktor Orbán entend plutôt « l’universalité chrétienne, qui est la seule à reconnaître la légitimité de la souveraineté des nations, contrairement à la démocratie libérale […] et qui est à la base de la coopération entre catholiques et calvinistes ». Les références religieuses peuvent surprendre. Certes, 40 % de la population hongroise se dit catholique et 16 % calviniste, et 50 % des Hongrois versent 1 % de leur impôt aux cultes. Mais la société hongroise est sécularisée depuis longtemps : le mariage civil a été reconnu « sans douleur » en 1894, tandis que l’anticléricalisme, féroce sous l’ère communiste, acheva de faire baisser la pratique.

Cette démocratie chrétienne doit donc plutôt s’entendre d’une part dans son sens civilisationnel (la culture judéo-chrétienne), et d’autre part dans sa dimension nationaliste et antitotalitaire. Le nouvel ordre constitutionnel hongrois reconnaît ainsi la nation hongroise depuis sa fondation par Étienne 1er, et défend la famille, la loyauté et la foi comme ses valeurs essentielles. La première est reconnue comme l’union d’un homme et d’une femme et ne laisse pas de marge d’interprétation pour une conception « progressiste ».

Tout est dirigé pour entretenir et défendre la nation qui est, pour Viktor Orbán, aussi bien un droit à persévérer dans son être qu’un atout déterminant dans le monde contemporain. « Elle permet de bâtir une démocratie souveraine, par opposition aux États faibles, dominés par des intérêts étrangers », selon la distinction faite par Vladislav Sourkov[2]. Si l’ensemble des réformes hongroises ont été faites démocratiquement et dans le respect des normes, parfois après le rappel à l’ordre de la Cour de justice de l’Union européenne, elle n’en fut pas moins une surprise pour les partisans d’une démocratie libérale pondérée.

Un consensus illusoire

En effet, la Constitution de 1990, après cinquante ans de communisme, n’avait pas introduit, à dessein, de contrepoids à l’assemblée des députés (comme c’est le rôle du Sénat en France), afin justement qu’une majorité s’attelle à écrire une nouvelle constitution qui soit le fruit d’un consensus. En 1990, une table ronde réunit les leaders des différentes tendances politiques du pays et prépara la transition du Parti unique vers un régime démocratique. Dans l’esprit des législateurs, la Hongrie, de même qu’elle s’acculturerait progressivement à la société de marché, ferait lentement l’apprentissage de la démocratie libérale dont elle n’avait qu’un héritage parcellaire.

Les dissidents sous l’ère du communisme, conservateurs et socialistes antitotalitaires, semblaient faire preuve d’un consensus sur le sujet. N’avaient-ils pas communié ensemble au souvenir de l’insurrection de 1956, après avoir poussé à l’ouverture du Rideau de fer lors des pique-niques de Sopron en 1989 ? En réalité, les partis d’opposition étaient si divisés « qu’un accord sur une nouvelle Constitution était exclu[3] ». La Constitution de 1990 fut donc assez proche de celle de 1949, que le régime communiste avait profondément altérée à son avantage. À défaut d’un consensus politique, on compta donc sur la Cour constitutionnelle pour « combler les lacunes du texte[4] ».

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Comptine progressiste contre geste partisane

Mais contre toute attente, ce seront, vingt ans plus tard, les conservateurs du Fidesz qui s’attelleront à la réforme constitutionnelle du pays en s’opposant cette fois aussi bien au communisme qu’au libéralisme. Que s’est-il donc passé en vingt ans pour qu’advienne un tel changement ? Les progressistes proposent en guise de réponse une lecture des événements qui a l’avantage de la simplicité. Des démagogues auraient pris le pouvoir en jouant des peurs causées par les crises successives qu’ont traversées les démocraties. À entendre ces conteurs, la Hongrie ne serait d’ailleurs plus une démocratie et les partisans du Fidesz, manipulés par un parti xénophobe et sournois, seraient possédés par la peur et la tentation du repli[5].

Cette lecture réductrice et moralisante rappelle celle que firent les européistes en 2005 après l’échec du référendum sur la Constitution européenne. Mais en s’opposant à elle, les défenseurs de la Hongrie nient trop facilement la légitimité de certaines critiques. Il est ainsi légitime d’interroger la place de l’amiral Horthy (régent entre 1920 et 1944) dans le panthéon historique hongrois et la volonté du Fidesz de l’intégrer dans le rang des victimes unilatérales des régimes totalitaires, ou encore la pertinence des outrances de la campagne anti-Sorros. De même, s’agissant du népotisme supposé du « clan Orbán », il est indéniable que le néocolbertisme défendu sciemment par le Fidesz favorise un capitalisme de connivence qu’on reproche par ailleurs aux réseaux de pouvoir en France.

Le double échec de l’Union européenne et des socialistes

Viktor Orbán fait une réponse très habile à ceux qui le traitent de populiste. Lors du congrès du National Conservatism de Rome, en février 2020, le Premier ministre déclarait : « Nous nous sommes toujours accordés sur ce qu’est la démagogie. Elle consiste à faire des promesses qu’on ne peut pas tenir. En revanche, faire des promesses que l’on peut tenir, cela s’appelle la démocratie. » Et le Fidesz peut en effet s’enorgueillir d’avoir su respecter ses promesses. Élu en 2010 contre une ancienne majorité socialiste laminée par les scandales et son impéritie en matière économique, le Fidesz a su accomplir en partie la mission qu’il s’était donné dans sa Constitution : « Parvenir au plus haut niveau possible de bien-être, de sécurité, d’ordre, de justice et de liberté. » En effet, en dix ans, le chômage qui était de 12 % est passé à 3 %, et la dette de 85 % du PIB à 70 %. La croissance, soutenue, s’est hissée jusqu’à 5 %[6]. Viktor Orbán avait « promis la création d’un million d’emplois » et il est parvenu « à en créer 860 000, ce qui en fait une promesse tenue à 86 % ».

La transition de la Hongrie vers l’économie de marché fut pourtant un échec douloureux. Mal guidée par l’Union européenne (qu’elle intégrera en 2004), qui l’accompagna dès 1990 avec le programme PHARE[7] et la BERD[8], l’économie de la Hongrie fut déstabilisée par la concurrence mondiale et l’entrée de capitaux étrangers. Des industries centenaires furent démantelées, le PIB déclina et les ménages hongrois s’endettèrent en devises étrangères tandis que les majorités socialistes qui succédèrent aux conservateurs furent brocardées pour leur corruption et leur duplicité. Durant ce temps, le Fidesz a reconquis l’électorat en proposant une ligne à la fois disruptive et conservatrice (comparée au Jobbik, le parti d’opposition d’extrême droite), et en créant un maillage organique dans tout le pays.

L’insatiable passion progressiste

Dans L’Esprit de réaction[9], l’historien des idées Mark Lilla fait une distinction très nette entre deux sensibilités classées à droite : le conservatisme et la réaction. Les conservateurs, défenseurs d’une société organique et d’une vision pessimiste de la nature humaine, s’opposent aux progressistes, partisans enthousiastes d’une société contractuelle et d’une nature humaine intrinsèquement bonne. Ces deux sensibilités sont consubstantielles au régime parlementaire et dans un monde idéal elles se partagent alternativement le pouvoir avec profit.

À l’inverse, le réactionnaire, mû par la nostalgie, s’oppose à un révolutionnaire animé par un espoir utopique. Le premier défend une vision idéalisée du passé et cherche désespérément à annuler la rupture qui a fait basculer le monde dans la décadence (cette rupture étant généralement une révolution). Le réactionnaire et le révolutionnaire ne peuvent donc s’entendre sur rien et n’ont d’autre recours que la violence pour surmonter le désespoir du présent.

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La distinction est commode : elle permet de tirer une ligne de démarcation entre les pragmatiques et les rêveurs, entre les partisans du débat et les adeptes du coup de force. Mais elle est également trompeuse. L’utopie parvient toujours à tromper les esprits les plus froids et les révolutions ne s’opèrent pas seulement dans la violence, mais aussi dans un rapport de force et selon des modalités diverses (agit’ pop’ et activisme, entrisme et libre interprétation des juges…). Et force est de constater que de ce point de vue, le progressisme est toujours révolutionnaire : dans sa recherche de perfectionnement, il est toujours tenté de s’attaquer aux racines du mal par des moyens radicaux. Et avec la révolution culturelle des années 1960, l’hégémonie de l’idéologie fédéraliste au sein de l’Union européenne et l’essor de l’immigration, l’esprit progressiste a si radicalement transformé le jeu de la démocratie libérale à l’Ouest que ses fondements historiques (familles, nations et corps intermédiaires), ont été profondément ébranlés.

Mais le changement fut à la fois si soudain et si progressif qu’il en est devenu invisible pour des pays par ailleurs prospères, qui peuvent s’enorgueillir de compter encore parmi les plus grandes puissances mondiales et d’être les moteurs de l’Union européenne. À l’inverse, à l’Est, l’héritage antitotalitaire d’une Hongrie qui compte 10 millions d’habitants et pèse à peine 2 % du Parlement européen lui fait voir l’esprit progressiste européen comme une nouvelle utopie et le multiculturalisme comme une menace majeure. C’est pourquoi le Fidesz, par sa réussite économique, grâce à un contexte particulier et au nationalisme d’une société particulièrement patriote et homogène, a réussi à faire accepter la nécessité d’une contre-révolution conservatrice (qui n’est pas sans défauts) à son électorat.

S’agit-il d’un incident de parcours dans l’histoire de l’intégration européenne, ou bien l’amorce d’un renouveau de l’Europe des nations ? Pour Viktor Orbán, la réponse est toute trouvée : « Il y a trente ans, estimait le Premier ministre en 2018, nous croyions que l’Europe était notre avenir. Nous croyons aujourd’hui que nous sommes l’avenir de l’Europe. » La bataille risque d’être rude.

 


[1] Loi fondamentale (Alaptörvénye) du 25 avril 2011.

[2] Cité par Max-Erwan Gastineau dans Le nouveau procès de l’Est, Cerf, 2019.

[3] András Jakab, Pál Sonnevend, « Une continuité imparfaite : la nouvelle Constitution hongroise », Jus Politicum, 2012.

[4] Ibid.

[5] Amélie Poinssot, Dans la tête de Viktor Orbán, Actes Sud, 2019.

[6] S’agissant l’impact de la Covid19, l’économie hongroise est relativement épargnée (-1,2 % de croissance au premier trimestre 2020). Le secteur des services y pèse bien moins qu’en France.

[7] Pologne et Hongrie : assistance à la reconstruction économique.

[8] Banque européenne de reconstruction et de développement.

[9] Desclée de Brouwer, 2019.

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Yrieix Denis

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