Jérusalem, modèle du monde. La lettre pastorale du cardinal Pizzaballa

11 mai 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Cardinal Pierbattista Pizzaballa, the Latin Patriarch of Jerusalem, March 29, 2026. Pool photo by Ammar Awad/UPI Photo via Newscom/upiphotosthree135518/UPI/Newscom/SIPA/2603291911

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Jérusalem, modèle du monde. La lettre pastorale du cardinal Pizzaballa

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  • En avril 2026, le Patriarche latin de Jérusalem a publié une lettre pastorale d’une ampleur exceptionnelle.

  • Document spirituel en apparence, il est en réalité l’une des analyses géopolitiques les plus lucides produites sur la Terre Sainte à la suite des événements du 7 octobre 2023.

  • Mgr Pizzaballa y déploie une vision de Jérusalem comme paradigme universel et comme seule réponse possible au chaos.

Un homme dans une terre en guerre

Il est des personnages dont la fonction dit à elle seule l’importance stratégique d’une position. Pierbattista Pizzaballa, cardinal depuis 2023, Patriarche latin de Jérusalem, est de ceux-là. Son titre est à la fois ecclésiastique et géopolitique. Patriarche latin de Jérusalem : le mot « latin » rappelle que cette Église est l’héritière directe de la présence franque en Orient, du lien pluriséculaire entre Rome et la Terre Sainte. « Jérusalem » dit le reste : on est au centre du monde religieux, là où chaque geste revêt une signification qui dépasse infiniment son auteur.

Franciscain de formation, orientaliste de métier — il a passé de longues années à étudier l’hébreu et à vivre en Terre Sainte —, Mgr Pizzaballa est devenu l’un des meilleurs connaisseurs des particularités de cet espace géographique. Nommé Administrateur apostolique du Patriarcat en 2016, puis Patriarche en 2020, il a traversé les années les plus tourmentées de l’histoire récente de la région : les tentatives avortées de paix, la montée des tensions, la violence de mai 2021, et enfin le séisme du 7 octobre 2023 et ses suites catastrophiques.

Son diocèse n’a rien d’une entité abstraite. Il s’étend sur Israël, les Territoires palestiniens, la Jordanie et Chypre. Quatre espaces politiques distincts, quatre réalités pastorales incomparables, unifiées par la seule référence à Jérusalem. Être Patriarche latin dans cette configuration, c’est exercer une forme de magistère géopolitique autant que spirituel. Chaque prise de parole est pesée, interprétée, instrumentalisée. Chaque silence aussi.

C’est pourquoi la publication, le 25 avril 2026, d’une longue lettre pastorale intitulée « Ils retournèrent à Jérusalem dans une grande joie » constitue un événement qui dépasse la sphère strictement religieuse. Mgr Pizzaballa lui-même prend soin de le préciser : ce texte n’est pas « destiné à une lecture rapide ou partielle, ni à être utilisé comme un texte d’analyse politique ». Précisément parce qu’il sait que c’est aussi ce qu’on en fera.

Le diagnostic : nommer le chaos sans s’y dissoudre

La première partie de la lettre est un exercice de lucidité rare. Mgr Pizzaballa refuse les deux facilités symétriques : le catastrophisme qui paralyse et l’angélisme qui aveugle.

Le 7 octobre 2023, dit-il, n’est pas un épisode de plus. C’est « l’un de ces événements décisifs qui marquent la fin d’une époque et en inaugurent une autre ». Pour les Palestiniens, l’ultime étape d’une longue histoire d’humiliations. Pour les Israéliens, quelque chose qui a fait « revivre les horreurs survenues en Europe il y a quatre-vingts ans ». Deux lectures inconciliables d’un même moment. Le Patriarche ne tranche pas entre elles — ce n’est pas son rôle —, mais il refuse de les confondre : « Il existe une différence entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent. Reconnaître cette différence, c’est faire preuve de respect envers la justice et la vérité. »

Ce conflit, le cardinal Pizzaballa le situe dans un cadre plus large. Il n’est pas simplement local. Il est « le symptôme d’une crise bien plus profonde, d’un changement de paradigme à l’échelle mondiale ». L’ordre international fondé sur les règles, les traités, le multilatéralisme s’est effondré. « La guerre est devenue l’objet d’un culte idolâtre. » Les civils ne sont plus des victimes collatérales : ils sont devenus des instruments ou des cibles délibérées. Et les grandes puissances qui se présentaient comme garantes de l’ordre international « révèlent un autre visage : elles choisissent leur camp non pas en fonction de la justice, mais en fonction de leurs propres intérêts stratégiques et économiques ».

Christians attend a Palm Sunday service at the Latin Patriarchate in East Jerusalem on March 29, 2026. Church.//MIDDLEEASTIMAGES_MEI-ZZZ-SB-JPSR-20260329-01/Credit:Simon Beni/MEI/SIPA/2603310815

« Nous entrons dans une phase où ce sont les algorithmes qui sélectionnent les objectifs et prennent des décisions qui, jusqu’à hier, relevaient exclusivement de l’humain. Combien de personnes sont mortes sur notre territoire ces dernières années à cause d’une décision prise par un algorithme ? »

Il va plus loin encore, dans un passage qui mérite attention : l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les opérations militaires. Les questions qu’il pose sont nouvelles et dérangeantes : que se passe-t-il lorsqu’une machine décide qui vit et qui meurt ? Quelle responsabilité incombe encore à l’homme ? Ce sont là, dit-il, des questions « auxquelles nous n’avons pas encore de réponses, mais que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer ».

Le diagnostic s’organise en cinq axes : la rupture du tissu des relations humaines, la polarisation et le repli identitaire, la perte du sens des mots et du bien commun, la crise du dialogue interreligieux, et enfin le visage concret des différentes communautés du diocèse. Partout, la même trame : l’autre est devenu ennemi, les mots ont perdu leur substance, les institutions ont failli. Mais partout aussi, le cardinal Pizzaballa signale ces « fragments d’humanité concrète » qui résistent — associations, initiatives locales, individus obstinés — et qui seront, dit-il, « les architectes de la reconstruction » quand on sortira des décombres.

La ville comme paradigme : le cœur théologique de la lettre

C’est dans la deuxième partie que la lettre prend toute sa dimension. Mgr Pizzaballa y déploie une réflexion sur Jérusalem à partir des Écritures — et particulièrement des deux derniers chapitres de l’Apocalypse. Ce choix n’est pas anodin. L’Apocalypse est le livre biblique le plus mal compris, le plus souvent détourné à des fins de prophétisme anxiogène. Mgr Pizzaballa l’aborde à rebours : non comme un texte de terreur, mais comme « une révélation profonde sur le destin de l’humanité ».

L’argument central est d’une simplicité saisissante. L’histoire humaine commence dans un jardin — l’Éden — et s’achève dans une ville : la Jérusalem nouvelle. Ce n’est pas un détail narratif. C’est une révélation sur ce que Dieu veut pour l’humanité. « L’œuvre du salut n’est pas un retour à un passé idyllique et isolé, mais la construction d’un avenir communautaire, complexe et réconcilié. La fin de l’histoire est une société mûre, une ville, justement. »

La ville, dans la tradition biblique, est toujours ambivalente. La première ville est fondée par Caïn, après avoir tué Abel. La ville est le lieu qui aspire à la rédemption. Elle est « le miroir de toutes les contradictions humaines : du péché et de la grandeur, de la violence et de la confiance ». Nulle part cette tension n’est plus concentrée, plus dense, plus chargée d’histoire que dans Jérusalem.

« La fin de l’histoire est une société mûre, une ville, justement. » L’œuvre du salut n’est pas un retour à un passé idyllique et isolé — c’est la construction d’un avenir communautaire et réconcilié. Ce déplacement du jardin vers la cité est au cœur de toute la réflexion de Mgr Pizzaballa.

De la vision johannique de la Jérusalem céleste, Mgr Pizzaballa extrait huit traits qui dessinent un programme à la fois spirituel et politique.

Le premier est décisif : Jérusalem a un ciel. Sa rivale Babylone, dans l’Apocalypse, est décrite dans tous ses détails — ses fleuves, ses déserts, ses abîmes — mais on ne voit jamais son ciel. « C’est une ville sans ciel, et donc sans Dieu, enfermée dans un horizon purement humain et terrestre, et par conséquent vouée à la ruine. » La leçon pour la Jérusalem terrestre est immédiate : aucun accord de paix, aucune solution politique ne sera durable si elle fait abstraction de la dimension religieuse et spirituelle des communautés qui l’habitent. « Ignorer cette dimension verticale de notre Terre est la raison profonde de l’échec des accords de coexistence qui se sont succédé au cours des dernières décennies. »

Deuxième trait : la ville descend du ciel, elle ne s’élève pas vers lui par ses propres forces. « Son existence n’est pas une conquête, mais un don. » Avertissement direct aux institutions religieuses de la Ville Sainte : sans un ressourcement permanent dans leur relation à Dieu, elles « risquent de devenir des forteresses imprenables et fermées au monde, au lieu d’être des villes ouvertes et des sources de vie nouvelle ».

Troisième trait, peut-être le plus politiquement chargé : dans la Jérusalem nouvelle, il n’y a pas de temple. Non que Dieu soit absent, mais parce que sa présence n’est plus localisée dans un espace séparé, à conquérir et à posséder. « Il n’y a pas de lieux à posséder, mais des relations à construire. » Dans une ville où la question de qui possède quels lieux saints structure depuis des siècles l’essentiel des conflits, cette affirmation prend une portée considérable. Mgr Pizzaballa est explicite : « On ne peut pas utiliser Dieu pour justifier des choix de fermeture ou d’exclusion. »

Le quatrième trait porte sur la lumière. Dans la Jérusalem nouvelle, la lampe est l’Agneau : une lumière « pascale », c’est-à-dire celle de celui qui a donné sa vie par amour. Cette lumière change le regard qu’on porte sur les autres, y compris sur l’ennemi. Elle est « le critère qui permet d’interpréter la réalité et d’orienter nos choix ».

Cinquième élément : la mémoire. Les fondations de la Jérusalem céleste portent les noms des douze apôtres, ses portes ceux des douze tribus d’Israël. L’ancien et le nouveau ne s’opposent pas : ils sont « recomposés en une unité rachetée ». De là une réflexion sur la mémoire historique qui est l’une des plus importantes du texte. La violence naît souvent d’une mémoire refermée sur elle-même, devenue « toxique » — un récit qu’on défend comme un territoire, qu’on refuse de partager, qui finit par « polluer les relations ». Mgr Pizzaballa appelle à une « purification de la mémoire historique », acte « profondément spirituel » capable de toucher « aux racines de l’identité et de la douleur ». Il sait que ce passage sera inacceptable pour beaucoup. Il l’écrit quand même.

Sixième trait : les portes de la ville sont toujours ouvertes. « Jamais les portes ne seront fermées. » Les murailles ne servent pas à protéger d’un extérieur menaçant : elles définissent un mode de vie. « Il n’y a rien à défendre, mais seulement un mode de vie à proposer. » Dans une ville obsédée par les murs, les checkpoints, les frontières et les barrières, cette image est presque subversive.

Septième trait : la ville s’enrichit en accueillant. « Ce n’est pas ce qui est immaculé, solitaire, isolé qui est beau, mais ce qui est ouvert à l’autre. Jérusalem s’enrichit dans la mesure où elle accueille. » Et Mgr Pizzaballa d’affirmer, avec une netteté qui tranche dans le contexte actuel : « Jérusalem n’appartient à personne de manière exclusive, mais elle appartient à chacun car elle n’est pas un butin, mais un don, un point de référence commun, un patrimoine de l’humanité. »

Huitième trait enfin : la mission de la ville est thérapeutique. De son cœur jaillit « un fleuve d’eau vive », et sur ses rives pousse « un arbre de vie dont les feuilles servent à guérir les nations ». La mission de Jérusalem n’est pas repliée sur elle-même : elle est universelle. « Guérir de quoi ? Le texte ne le dit pas car il ne désigne pas seulement une blessure, mais la racine même de la vie blessée. »

Un texte qui parle au monde

Ce qui fait la valeur géopolitique de cette lettre, c’est précisément qu’elle refuse de rester cantonnée à son diocèse. Mgr Pizzaballa l’écrit pour ses fidèles, mais il sait — et il le dit — que ses réflexions « seront peut-être partagées au-delà de notre communauté ».

En faisant de Jérusalem un paradigme universel, il offre un cadre de lecture applicable bien au-delà du Moyen-Orient. La crise du multilatéralisme, le retour de la force comme seul langage reconnu, la fragmentation identitaire, la désintégration du sens des mots communs : ce sont les pathologies de notre époque mondiale, dont Jérusalem n’est que le laboratoire le plus ancien et le plus visible.

« Jérusalem n’appartient à personne de manière exclusive. Elle n’est pas un butin, mais un don, un point de référence commun, un patrimoine de l’humanité. » Une affirmation qui, dans le contexte actuel, sonne presque comme une provocation.

Sa réponse n’est pas naïve. Le cardinal Pizzaballa ne croit pas à la diplomatie des bons sentiments. Il sait que la violence répond à des intérêts précis, que les mémoires ne se purifient pas par décret, que le dialogue interreligieux traverse une crise profonde dont on ne sortira pas par des déclarations communes. Mais il maintient que la logique de la possession — des terres, des lieux, des mémoires, des récits — est une impasse. Que la ville ne survit que si elle accueille. Que la lumière ne se possède pas : « on l’accueille et on la diffuse ».

C’est peut-être cela, le message le plus dérangeant de cette lettre pour ceux qui gouvernent les nations : la Ville Sainte n’appartient à personne. Elle est, pour reprendre les mots de Benoît XVI cités par Mgr Pizzaballa, « une prophétie, la promesse de la réconciliation universelle et de la paix que Dieu désire pour toute la famille humaine ». Ni un État à défendre. Ni un territoire à conquérir. Une ville à habiter.

La lettre intégrale du cardinal Pizzaballa est disponible sur le site du Patriarcat latin de Jérusalem — lpj.org

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.