<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Johannesburg, la désillusion post-apartheid

1 novembre 2020

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Photo : Johannesburg © Unsplash
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Johannesburg, la désillusion post-apartheid

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Johannesburg est la plus grande ville d’Afrique du Sud, son centre économique et financier. Mais elle n’est pas la capitale, dont les fonctions sont réparties entre Pretoria sa voisine, Le Cap à l’autre bout du pays, et Bloemfontein. Et elle n’est pas ancienne (moins d’un siècle et demi). Multiraciale, elle s’est rendue célèbre par les luttes contre l’apartheid de son énorme faubourg noir de Soweto qui constituent l’essentiel de sa mémoire.

Johannesburg n’est pas belle, comparée au Cap et à Pretoria. Elle doit son existence à la découverte en 1886, sur le plateau du Transvaal, sur les terres des colons boers du Witwatersrand, de filons d’or (la ville s’appelle « Cité de l’or », Egoli en zoulou et Gauteng en sotho, mais son nom européen vient sans doute du prénom d’un des premiers administrateurs des mines). Il s’ensuivit une ruée de prospecteurs, puis de main-d’œuvre blanche et noire employée dans les mines, et de capitalistes, financiers, commerçants, professions libérales, aventuriers et autres, venus de tout le pays, de l’empire britannique et d’Europe centrale et orientale.

Une ville-champignon cosmopolite née en pays boer

L’afflux de ces « étrangers » (uitlanders) anglophones, de Noirs d’origine proche ou lointaine, d’Européens (il y a une élite juive dans les affaires et les professions libérales) et d’Asiatiques (Gandhi y a été quelque temps avocat et militant politique), a bouleversé l’identité de la région. Les Boers étaient hostiles au développement de Johannesburg qui changeait la population et anglicisait leur pays.

Son agglomération (8 millions d’habitants) fait aujourd’hui, avec Pretoria, partie de la nouvelle province de Gauteng (15 millions sur 56 pour le pays). L’afrikaans n’est plus parlé que par une minorité de sa population (Boers et Coloured), dans quelques petites communes et quartiers de l’agglomération à l’ouest (le nord est principalement anglophone, le sud est un mélange, anglais, afrikaans, et langues des diverses tribus noires du pays). La révolte de Soweto en 1976 a été déclenchée par une manifestation de jeunes Noirs contre un projet d’adoption de l’afrikaans comme langue d’enseignement. La pluralité des races, ethnies, langues et cultures marque Johannesburg. Malgré les efforts des gouvernements depuis 1994 pour unir la « nation arc-en-ciel », la ville (et le pays) reste très divisée.

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Mixité ou séparation ?

Le développement de la ville a été anarchique, sans vrai plan d’urbanisme. La population est passée de 3 000 habitants en 1886 à 180 000 en 1908, 2 millions en 1990 et 4,5 aujourd’hui. D’abord camps de prospecteurs, puis campements spontanés et logements familiaux ou collectifs en dur pour les ouvriers des mines et de l’industrie (bâtis à la va-vite par le régime de l’apartheid, sous-équipés et jamais suffisants pour faire face à l’afflux des populations noires venues des zones tribales rurales). Au centre, quelques édifices publics (restent la poste et l’hôtel de ville) et des immeubles d’habitation, de bureaux et de commerce, enfin des gratte-ciel dans l’ancien CBD, certains abandonnés et squattés dans les années 1990. Au-delà, des maisonnettes uniformes (les « boîtes d’allumettes ») et des masures d’illégaux à l’infini, des quartiers de manoirs sécurisés, chaque zone regroupant séparément les populations selon la richesse et selon les communautés (de façon plus ou moins contrôlée sous la direction des autorités locales et nationales blanches avant et pendant l’apartheid, et librement depuis 1994), et séparés par des autoroutes, des voies de chemins de fer, des terrains industriels ou vagues, des tertres jaunâtres pollués des mines d’or abandonnées, et quelques parcs. L’essor industriel et démographique a fait disparaître les constructions anciennes dans la ville-centre.

Dès la ruée vers l’or, le gouvernement a voulu séparer les zones de résidence des Blancs (descendants de colons néerlandophones et anglophones), et des non-Blancs, eux-mêmes divisés en Asiatiques (Indiens surtout), Coloured (métis de Blancs et d’Africains anciennement établis), et descendants de Noirs de langues et d’ethnies différentes. Les non-Blancs sont devenus majoritaires dès 1900. En 2011, sur 4,5 millions d’habitants, il y avait 76,5 % de Noirs, 12,3 % de Blancs, 5,6 % de Coloured et 4,9 % d’Asiatiques (l’Afrique du Sud a conservé après 1994 les statistiques raciales qui préexistaient à l’apartheid). 18 % parlent anglais, 7 % afrikaans, 32 % les langues nguni (zoulou, xhosa, ndebele) et 24 % sotho, selon leur région et leur tribu d’origine. Mais il y a d’énormes différences entre les communes et les quartiers.

Soweto a 1,3 million d’habitants, noirs à 98,5 % (Zoulous, Tswanas, Tsongas, et autres, qui vivent dans des quartiers différents). Au xxe siècle, la municipalité y a construit (alignées en rangées courbes ou en damier) des maisons pour les Noirs, auxquels s’ajoutèrent par vagues des squatters, des camps d’urgence, des cabanes construites sur de petits lots autorisés, puis sous l’apartheid à nouveau des milliers de maisons, entourées de jardinets et flanqués d’appentis précaires.

À Yeoville, quartier bohème et nocturne, foyer de l’opposition radicale dans les années 1970 (Nelson Mandela s’y est caché un moment), la communauté juive et les autres Blancs sont partis, remplacés par des Africains du pays et de l’étranger (85 % de Blancs en 1990, 90 % de Noirs en 1998). Hillbrow, en plein centre historique, quartier « Whites only » vers 1970, qui a attiré des Blancs d’esprit cosmopolite, progressiste et LGBT, est devenu « grey », puis noir et misérable (98,3 % de Noirs). Randburg, qui fut un bastion du Parti national au temps de l’apartheid, a 45 % de Blancs et 37 % de Noirs, mais encore 17 % de sa population parle afrikaans. Quelques quartiers ont une vraie diversité ethnique. D’autres sont restés quasiment aussi homogènes que du temps de l’apartheid. Dans les années 1950, le régime a déplacé des populations noires, mais aussi asiatiques et blanches. Le produit le plus célèbre de ce contexte de diversité et de cette politique de regroupement communautaire par township est l’agglomération de Soweto (nom choisi en 1963 d’après sa situation, au sud-ouest de la ville).

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Certains townships noirs se sont partiellement embourgeoisés (un quartier de Soweto a été surnommé « Beverly Hills »), les maisonnettes ont été agrandies et améliorées, des équipements se sont multipliés. Il y a aussi quelques spots de mixité culturelle que l’on montre aux touristes, c’est-à-dire des quartiers où se rencontrent, vivent et s’amusent des jeunes, des écrivains, des artistes, des musiciens, dans des bars, des restaurants, cinémas et boîtes de nuit. On y découvre les cultures de l’autre géographiquement proche, par la musique et la gastronomie. Les narcotrafiquants aussi sont venus.

L’Afrique du Sud est classée parmi les pays les plus « inégalitaires » du monde et Johannesburg concentre à l’extrême ces contrastes économiques et sociaux. Parfois un township noir miséreux (30 % de la population vit dans des logements informels, 25 % sont au chômage) touche un quartier prospère naguère blanc, aujourd’hui apprécié des nouvelles élites noires issues du parti dirigeant ANC. Nelson Mandela, le premier président de la République post-apartheid, a vécu à la fin de sa vie dans une grande maison du faubourg résidentiel européen de Houghton, jadis quartier juif, aujourd’hui mixte (Blancs, Noirs et Asiatiques). Le CBD a migré de l’ancien centre déchu par les violences, les squats et la drogue vers les suburbs et communes plus calmes et plus sûrs du nord de l’agglomération.

La mémoire et l’insécurité

Johannesburg est classée parmi les métropoles les plus dangereuses du monde. On a incriminé l’apartheid, jugé responsable de la ségrégation, des discriminations et des frustrations des Noirs, et des différences économiques énormes dans cette ville riche peuplée d’une masse de pauvres. Mais les violences ont augmenté considérablement depuis 1994. Sous l’apartheid, il y a eu des affrontements sanglants entre Noirs des townships opposant les célibataires des hostels à des familles d’ethnies différentes. En 1963, les dirigeants de l’ANC et de sa branche armée, réunis dans la maison d’un communiste blanc à Rivonia (aujourd’hui un musée), sont capturés par la police. En juin 1976, les émeutiers de Soweto ont souffert d’une vingtaine de tués par les tirs de la police, dont un garçon de 13  ans, qui est l’objet aujourd’hui d’un culte et d’un jour férié. Le chef de branche armée de l’ANC, communiste, assassiné par un immigré polonais, a son mémorial.

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Une des anciennes épouses de Nelson Mandela, Winnie (morte en avril 2018), militante radicale du mouvement noir de l’ANC, a été accusée d’enlèvement, torture et assassinat de quatre jeunes Noirs à Soweto en 1988. Lors du tournant de 1994, il y a eu des combats sanglants à implication politique entre militants zoulous et de l’ANC. Ces dernières années, les habitants des townships (à Alexandra en 1995 et en 2008, entre autres) s’en sont pris aux immigrants du Congo, du Zimbabwe et du Mozambique squattant à proximité (« Apporte-moi ma mitraillette »). Beaucoup de Noirs sont déçus que leur situation n’ait pas changé depuis la fin de l’apartheid en dépit des promesses de l’ANC qui exerce depuis un pouvoir quasi sans partage dans le pays (mais à Johannesburg seulement dans le sud, l’ex-CBD, Alexandra et Soweto, le parti d’opposition Democratic Alliance l’emportant dans le reste de l’agglomération). La visite de Soweto est déconseillée sans guide et sans groupe organisé.

Johannesburg est le principal lieu de mémoire (avec la prison de Robben Island près du Cap, où Nelson Mandela a vécu 18 de ses 27 ans de captivité) de la lutte anti-apartheid, qui est à la base de l’idéologie de la « nation arc-en-ciel », mais tend à culpabiliser et à marginaliser les Blancs qui ont participé à la construction du pays. Des noms de rues et de communes ont été africanisés. La maisonnette de Nelson Mandela est devenue un petit musée et un mémorial.

L’actuel président du pays Cyril Ramaphosa (ANC) y est né, et le chef du Parti communiste Joe Slovo, d’origine lituanienne, y est enterré (sa tombe montre une faucille et un marteau évidés dans la pierre). Il y a un mémorial des victimes noires de 1976. Il y a un musée de l’Apartheid (qui reproduit une double entrée pour les Blancs et les non-Blancs) et un musée de l’Afrique, remodelé depuis 1994. Le monument aux Voortrekkers (les pionniers boers qui ont créé le Transvaal au xixe siècle), édifié en 1949, est à Pretoria. Il y a un mémorial de la guerre anglo-boer. Le lieu de sépulture des victimes boers (des centaines de femmes et d’enfants) d’un camp de concentration britannique de la guerre anglo-boer n’est pas accessible. L’aéroport Jan Smuts (Premier ministre de 1939 à 1948) a été rebaptisé OR Tambo, du nom d’un dirigeant de l’ANC.

Nelson Mandela, le champion de la lutte anti-apartheid et premier président de la « Nouvelle Afrique du Sud », est omniprésent à Johannesburg, où il a passé une bonne partie de sa vie : Alexandra, Orlando-Soweto, et Houghton à la fin, faubourg aisé et progressiste. Son portrait, ses slogans, des paroles de reconnaissance (« Madiba [son surnom] a fait de nous une nation unie »), des scènes de sa vie (Mandela fait de la boxe, Mandela salue poing levé, Mandela discute avec des « progressistes blancs », Mandela en statue de 6 mètres sur Mandela Square), des édifices, des ponts, des plaques et des billets de banque, forgent l’image du « père fondateur » de la nouvelle nation.

Il n’y a pas de guide touristique consacré à Johannesburg, moins attirante que Le Cap. Dans les chapitres des guides d’Afrique du Sud qui la concernent, on saute sans cesse des évocations élogieuses de la lutte anti-apartheid, des « hauts lieux de l’émancipation du peuple noir » et de l’icône Mandela (« géant de l’histoire », « génie », « héros » et « martyr ») aux conseils de prudence draconiens dissuadant le touriste d’aller presque partout dans la ville, avec argent, montre et appareil photo, de nuit, de jour, à pied, en voiture, et en train. C’est pourtant le prix à payer pour le culte.

À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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