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Dans La France et la Corée du Sud. Partenaires naturels dans un monde de puissances moyennes (L’Harmattan, 2026), Arnaud Leveau défend une thèse simple : Paris et Séoul ne sont pas seulement des partenaires possibles, mais des partenaires nécessaires.
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L’auteur, fin connaisseur de l’Asie et déjà signataire d’une Géopolitique de la Corée du Sud, propose moins une histoire diplomatique qu’un essai d’analyse stratégique comparée.
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Son apport : nommer une catégorie mal théorisée, la « puissance moyenne avancée », et en tirer une grammaire commune de l’action souveraine.
À première vue, tout sépare la France et la Corée du Sud : la géographie, l’histoire, les priorités stratégiques immédiates. C’est précisément cette évidence qu’Arnaud Leveau entreprend de défaire dans son dernier ouvrage, paru chez L’Harmattan dans la collection « Diplomatie et stratégie ». Son pari : derrière la distance des cartes se cache une proximité de condition, largement sous-exploitée et même, écrit-il, « invisible dans les imaginaires politiques, médiatiques et parfois même diplomatiques ».
Une thèse : la nécessité plutôt que l’affinité
Le cœur de l’argument tient en une formule. La France et la Corée du Sud appartiennent toutes deux à une catégorie qu’il juge encore mal théorisée, celle des « puissances moyennes avancées » : des démocraties industrielles, technologiquement souveraines, mais structurellement contraintes, dépourvues de toute prétention hégémonique. Leur rapprochement, soutient Leveau, ne relève « ni de l’idéalisme ni de l’opportunisme, mais d’une nécessité stratégique ».
Cette nécessité naît, selon lui, du basculement géopolitique en cours : retour de la guerre de conquête en Europe, rivalité sino-américaine qui structure le siècle, transformation des chaînes d’approvisionnement en armes de coercition, et fragilisation du modèle démocratique. Dans ce paysage, ni Paris ni Séoul ne peuvent cultiver l’illusion de l’autosuffisance, ni accepter l’alignement inconditionnel qui signerait l’abdication de leur souveraineté de jugement. Restent les « alliances choisies » et les coopérations structurantes : un corridor étroit entre isolement stérile et soumission.
Une méthode : l’analyse stratégique comparée
Leveau prend soin de préciser ce que son livre n’est pas : ni une histoire des relations bilatérales depuis 1886, ni un manuel exhaustif de politique étrangère. C’est un essai d’analyse stratégique comparée, au regard délibérément structural. La démarche consiste à placer côte à côte deux trajectoires nationales apparemment disjointes pour en faire émerger les convergences profondes, non des similarités de surface (deux démocraties, deux économies avancées), mais des logiques d’État analogues forgées par des contraintes différentes.
L’auteur accorde une place centrale aux représentations, partant du principe que la politique étrangère est d’abord affaire de perceptions. Il décrit ainsi un double malentendu : la France admire la Corée à travers le prisme du soft power — la K-pop, la gastronomie, le cinéma — sans en saisir le « substrat dur », la peur existentielle née d’une frontière parmi les plus militarisées du monde ; la Corée, de son côté, fige la France dans une image patrimoniale et prestigieuse, sans la percevoir comme une puissance technologique et sécuritaire concrète. Une confidence entendue à Séoul résume ce décalage : « La France nous respecte, mais elle ne nous voit pas vraiment. »
Ce que l’ouvrage démontre et apporte
Le livre s’attache à montrer que la relation franco-coréenne, bien que dense et institutionnalisée, n’est pas encore structurante : elle fonctionne comme un faisceau de coopérations juxtaposées — un train, un satellite, une usine de batteries — plutôt que comme une architecture de décision partagée. Elle avance par projets, non par vision.
L’apport de Leveau est de proposer un dépassement, qu’il nomme « co-construction » : concevoir ensemble les écosystèmes industriels de demain, des batteries à la photonique, en partageant capitaux, feuilles de route technologiques et risques. Il décline cette logique en trois piliers — industriel, sécuritaire et diplomatique — et l’illustre par des champs concrets : l’intelligence artificielle souveraine, la coopération de défense passant de la vente de systèmes à la coproduction, la sécurité maritime dans l’Indo-Pacifique où la France est puissance riveraine.
« L’autonomie ne se décrète pas dans l’isolement, elle se construit par des alliances choisies et des solidarités actives. »
L’ouvrage propose enfin deux outils conceptuels qui en constituent l’originalité. D’une part, une « stratégie des triangles » : associer à chaque coopération bilatérale un troisième partenaire — le Vietnam, par exemple — pour démultiplier l’influence sans constituer de bloc. D’autre part, une réhabilitation du « mini-latéralisme » comme réponse à l’épuisement du multilatéralisme universel, paralysé par la recherche d’un consensus à 193 États. Loin de l’incantation, Leveau va jusqu’à formuler des propositions opérationnelles, tel un Conseil de coopération stratégique franco-coréen à caractère interministériel.
L’auteur ne masque pas les obstacles : la priorité française à l’intégration européenne et au front oriental, l’ancrage coréen dans l’alliance américaine, la réticence des deux pays à partager une souveraineté technologique. Sa thèse n’en est que plus nette : à l’heure de la fragmentation, le coût de l’inaction — celui d’une souveraineté solitaire et vulnérable — est désormais supérieur au coût de l’audace partagée. La finalité du livre, dit-il, n’est pas d’offrir un manuel de solutions, mais d’« opérer une conversion du regard ».











