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La France, perpétuelle non-puissance ? [ réagissez ]

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La France, perpétuelle non-puissance ?

La France, perpétuelle non-puissance ? [ réagissez ]

Georges-Henri Bricet des Vallons

Georges-Henri Bricet des Vallons

Docteur en science politique, diplômé de Sciences Po Paris, Georges-Henri Bricet des Vallons est rédacteur en chef de la revue Sécurité Globale.
Georges-Henri Bricet des Vallons

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Dans chaque numéro de Conflits, la page “polémiques” ouvre une réflexion sur un sujet controversé. Consultez l’article et réagissez en ligne.

Les quarante dernières années auxquelles Éric Zemmour impute le suicide français ne sont en réalité que les ferments d’une décomposition intervenue bien avant.

En ces âges sombres où le destin du pays se trouve entièrement contenu dans la question obsessionnelle – parce qu’à raison obsédante – de son déclin, il serait peut-être bon de regarder en arrière pour savoir si la nostalgie de puissance qui nous berce a un réel fondement.

Plutôt que de se demander si la France a encore une stratégie de puissance, la vraie question, essentielle, serait de savoir si la France a jamais été une puissance géopolitique. Éternelle seconde de l’Angleterre, puis de l’Allemagne, quand la France fut-elle grande ? Sous Napoléon ? Culte dérisoire, feu de paille impérial qui dura à peine quinze ans. À bien y songer et à grossir volontairement le trait, on ne retiendra que l’apogée qui s’ouvrit avec Louis XIV et à partir duquel la France forma un véritable hegemon, puissance entendue dans toutes ses dimensions : économique, militaire, diplomatique et culturelle.

Encore faut-il relativiser ce trait : notre pays, nation sédentaire dans l’âme, eut de tout temps d’immenses difficultés à se projeter dans la bataille pour la domination mondiale. L’échec systématique de sa politique maritime face à l’Angleterre en fut le plus cruel témoignage. La Compagnie des Indes orientales lancée par Colbert connut un succès d’estime avant de mourir une première fois avec le traité de Paris de 1763, laissant le champ libre à son homologue et adversaire britannique qui l’avait vaincue et bien vaincue. Brièvement relancée sous Louis XVI, l’affaire se conclut définitivement avec la Révolution française. L’entreprise coloniale française ne s’en releva jamais et fut dès lors condamnée à une politique de miettes. Après la conquête de l’Algérie, le deuxième temps de la colonisation française fut construit sur le refoulé de l’effondrement de 1870. Il ne pouvait y avoir à une telle entreprise pire fondement politique que de vouloir racheter l’humiliation par l’octroi d’une gloire contrefaite.

Sortie en vainqueur précaire de la Grande Guerre, la France ne parvint jamais à jouer son jeu pleinement. Il eût fallu pousser jusqu’à Berlin comme le voulait Foch et occuper durablement l’Allemagne, la refaçonner à notre avantage. Britanniques et Américains l’empêchèrent. La défaite de 1940, portée sur les fonts baptismaux d’un pacifisme ravageur et d’un système politique faisandé par les politicailleries, décapita définitivement son statut de puissance mondiale, largement usurpé depuis le début du XXème siècle. De cet effondrement jamais autopsié, 1954 et 1962 ne furent que les sinistres et ô combien prévisibles avatars. De Gaulle, grand thaumaturge, fut, dans cette épreuve permanente de décadence, une parenthèse magique. Ce qui reste à la France d’industrie stratégique – et qui sera bientôt liquidé – est son héritage.

On pourrait filer loin ainsi sur la route du désespoir, mais trêve de masochisme ! Une telle litanie est évidemment une lecture malhonnête, grossière, caricaturale, même si on ne peut contester que 1940 fut le coup de guillotine final et que la France ne joua plus alors que dans la cour des puissances de moyenne taille. Les quarante dernières années auxquelles Éric Zemmour impute le suicide français ne sont en réalité que les ferments d’une décomposition intervenue bien avant.

Si la France fut une puissance, avec Richelieu, avec Colbert, avec Robespierre (la Révolution française fut le seul moment de son histoire où la conduite politique de la guerre par les autorités civiles triompha), avec Clemenceau, avec De Gaulle, elle le fut toujours contre elle-même. N’était-ce pas d’ailleurs le sens tragique de la confidence du général à Foccart : « Je suis sur une scène de théâtre où je fais illusion depuis 1940 et je fais semblant d’y croire. La France est une nation avachie qui pense seulement à son confort qui ne veut pas d’histoires, qui ne veut faire de la peine à personne. C’est une illusion perpétuelle » ? Lui-même n’y croyait plus.

Crédit photo : onepointfour via Flickr (cc)

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5 commentaires

  1. Yves
    Yves8 janvier 2015

    Finalement, à lire Georges-Henri Bricet des Vallons, tout va très bien, en France : l’état dans lequel se trouve le pays est une chose parfaitement normale. Sans rire : face à de telles fariboles, lire et relire Bainville !

  2. La France, perpétuelle non-puissance ? | Jean-Pierre Maillé, juriste
    La France, perpétuelle non-puissance ? | Jean-Pierre Maillé, juriste9 janvier 2015

    […] Lire la suite et commenter sur le site de Conflits […]

  3. Alban
    Alban10 février 2015

    Votre article est fort intéressant, et je répondrai à votre question par une autre question: faut-il être le plus puissant pour être considéré comme puissant? Alors certes la France est une non-puissance. Dans ce cas, la Russie est-elle une non-puissance, le Brésil est-il une non-puissance, le Royaume-Uni est-il une non-puissance? Dans ce cas, nous sommes assurément une non-puissance. Seule la volonté politique manque.
    A mon sens, la puissance permet de se défendre et d’attaquer, et si nous ne sommes pas les plus puissants, nous sommes plus puissants que bien des Etats en ce monde.

  4. Franck Orban
    Franck Orban12 février 2015

    Vision trop simliste et typiquement franco-francaise. On n’est jamais une puissance par rapport à soi-même, mais par rapport aux autres. Or, pas un mot sur deux choses importantes. La première montre les mutations des formes de puissance à travers les âges. Il n’y a pas une forme statique de la puissance, mais des formes de puissance qui peuvent changer et évoluer dans le temps. Il faut pour cela savoir se distancer quelque peu de l’approche réaliste de base. Le second point important porte sur les fluctuations dans les rapports entre acteurs. Si puissance il y a, elle n’est pas per se, mais comme un rapport mouvant entre soi et les autres. Toute étude sur la puissance francaise doit donc être comparative ou ne pas être. Perte du rang dans les temps modernes? D’accord. Mais quid des autres puissances? Je rejoins sur ce point le commentaire fait par d’autres personnes.

  5. Alban2
    Alban212 février 2015

    Sacrée polémique que celle-ci!
    A vrai dire je répondrais plutôt: “la France, perpétuelle puissance” avec certes ses hauts et ses bas, et une certaine reconfiguration de la géopolitique mondiale depuis l’après guerre (création de l’Europe, arrivée sur la scène des pays émergents) qui la laisse incertaine voire inquiète quant à son avenir.
    Cependant ces 40 dernières années constituent un épisode dans l’Histoire de France, cette dernière ayant toujours su tenir sa place dans le concert des grandes nations, ce qui fait d’elle rien que pour cela une perpétuelle puissance.
    Concernant ses périodes de domination, je retiens personnellement la France du XIIIe siècle avec les règnes de Philippe Auguste, Saint Louis et Philippe le Bel, et la France des XVII-XVIIIe siècles avec les derniers Bourbons dont bien sûr Louis XIV. A noter que ces périodes glorieuses ont en commun les longs règnes de leurs rois, quand la France était capable d’avoir et de tenir une vision sur le long terme.
    Enfin, pour rebondir si la France fut une puissance “toujours contre elle même”, c’est peut-être vrai dans le sens où la tradition de la France, héritée de son statut de fille aînée de l’Eglise, n’est pas de dominer à tout prix. Et cela montre à minima qu’elle sait réagir voire s’imposer quand elle se sent agressée, ce qui lui confère toute sa splendeur.

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