La guerre russo-ukrainienne: quelles menaces pour l’Europe centrale ?

16 mars 2022

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La guerre russo-ukrainienne: quelles menaces pour l’Europe centrale ?

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Vladimir Poutine va-t-il se contenter de l’Ukraine ou bien souhaite-t-il pousser son armée jusqu’en Europe centrale ? Quelles menaces pèsent désormais sur la Pologne et les pays baltes ? Éléments de réponse avec Olivier Roqueplo.

La guerre russo-ukrainienne : une menace pour l’Europe ?

La guerre de février 2022 suscite un émoi bien compréhensible dans toute l’Europe. L’étendue des combats, la volonté russe de briser les capacités militaires de l’Ukraine, la possibilité d’une escalade militaire entre l’OTAN et la Russie, la mise en alerte par la Russie de ses forces de dissuasion, le flux des réfugiés, tout cela inquiète profondément. Pourtant, cette guerre est un conflit très classique typique des fins d’empires, somme toute comparable aux conflits qui impliquent la Turquie à presque toutes ses frontières depuis 1919. L’empire soviétique s’est écroulé dans une précipitation étonnante, les conflits potentiels entre États issus de l’empire ont été laissés souvent irrésolus. La guerre de 2022 est donc non pas une revanche de la Russie sur la fin de l’URSS qu’elle a elle-même voulue et délibérément précipitée par sa déclaration d’indépendance en 1991[1], mais un règlement de comptes interne au monde post-soviétique, sans cesse repoussé depuis lors par la sagesse, l’impuissance ou l’indifférence des chefs d’État successifs russes et ukrainiens.

C’est un règlement de compte inter-soviétique sur lequel différentes puissances extérieures, notamment occidentales (États unis, Angleterre voire Allemagne), ont mis de l’huile sur le feu en soutenant le nationalisme ukrainien dans sa version la plus revendicative depuis la Révolution orange au moins. Quinze ans plus tard, et malgré les liens familiaux toujours très denses entre leurs habitants, les États russe et ukrainien sont devenus des voisins incapables de dialogue. C’est l’histoire d’un échec diplomatique cuisant pour des entités largement sœurs. Cette guerre, selon toute probabilité, est donc bien limitée dans l’espace, c’est une guerre locale entre Slaves orientaux.

Bien entendu, l’extension de l’UE et de l’OTAN ainsi que leur pratique de zones d’influence au-delà de leurs États-membres se heurte à la politique d’influence russe qui est, jusqu’à un certain point, similaire, quoique bien plus enracinée dans l’histoire et jouant avec un soft power un peu moins efficace résultant de la situation de “Puissance pauvre” qui est caractéristique de la Russie selon Georges Sokoloff. Le jeu des alliances semble entraîner tout le monde européen dans une guerre potentielle. Celle-ci n’a pourtant rien d’évident sur un plan rationnel. L’Ukraine n’est pas l’UE, elle n’est pas l’OTAN. Elle n’est pas non plus ethniquement russe dans son ensemble ni tout entière assimilable à la Russie. La considérer non plus comme une double zone d’influence, mais comme une zone neutre permettrait d’éteindre l’incendie. Cela signifie que le conflit peut, en ce 12 mars 2022, tout à fait être ramené à sa juste réalité est-européenne.

Mais qu’en est-il de l’Europe centrale qui fait partie de l’UE et de l’OTAN et qui voit la guerre s’approcher de ses frontières immédiates ? N’est-elle pas réellement menacée par l’avancée militaire de la Russie en Ukraine ? Les pays baltes et la Pologne sont aussi les États les plus atlantistes de l’OTAN à l’Est de l’Europe et les plus hostiles à la Russie depuis leur adhésion et parfois bien avant. Ces craintes sont tout à fait paradoxales à plus d’un titre. Non seulement celles qui ressortent le plus sont les moins fondées, mais encore ce sont les plus discrètes qui sont les plus sérieuses.

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Les pays baltes, en termes de géographie, sont à la fois d’Europe centrale et d’Europe orientale : la Lituanie est catholique comme la Pologne et comme la Lettonie orientale (Latgale) [2]; la plus grande partie de la Lettonie et de l’Estonie sont luthériennes et historiquement germaniques (teutoniques). Pourtant elles sont aussi d’Europe orientale à travers l’histoire du Grand-Duché de Lituanie qui utilisait le vieux-russien, l’histoire de l’Empire de Russie, puis celle de l’URSS.

Les pays baltes sont aujourd’hui inquiets au plus haut point. Bien qu’ils le nient juridiquement, ils ont bien fait partie de l’URSS. Ils sont ce que j’appelle les « RSS anti-soviétiques »[3] soit un dédoublement identitaire qui en reproduit d’autres, plus anciens. Le règlement de compte inter-soviétique pourrait donc les toucher à leur tour. En effet, ce que la Russie reproche à l’Ukraine en 2022 est valable potentiellement pour ces trois pays depuis 1991 : la « dénazification » prônée par Moscou dans une Ukraine où existent des groupes bandéristes ne serait pas impensable pour un esprit moscovite dans une Lettonie et une Estonie dont les nationalistes ont eu une attitude historiquement ambiguë vis-à-vis de l’occupant allemand, tropisme germanique oblige. Ce d’autant plus que fondamentalement le nationalisme anti-soviétique ukrainien post-Révolution orange s’inspire directement de la façon dont les Pays baltes ont désoviétisé leur propre histoire à partir de 1991 : en transférant la responsabilité de l’URSS sur la seule Russie et en dénationalisant leur RSS nationale qui n’aurait été, selon eux, qu’une coquille vide, une fiction dirigée depuis Moscou[4]. C’est un problème-clef, car en Ukraine du Centre et de l’Est, plus encore que dans les Pays baltes, la population reste d’abord composée de Soviétiques (homo sovieticus) désorientés dont le pays de référence s’est évanoui en 1991 et dont la quête identitaire induite est encore inaboutie. D’où le rôle, ici calamiteux, de l’exemple balte, d’où l’influence du nationalisme ukrainien, y compris sous des formes extrémistes, et dirigé contre la Russie.

Les pays baltes eux-mêmes ont non seulement des frontières communes avec la Russie et une histoire commune avec elle très controversées, mais ils ont rejoint aussi l’OTAN, l’UE et ont même lancé un certain nombre d’initiatives perçues en Russie comme des provocations inadmissibles depuis les années 1990. Il existe en particulier d’une part des mouvements politiques influents qui réclament au nom de chacun des pays baltes des réparations pour ce qu’ils appellent « l’Occupation soviétique » (l’ère des RSS baltes, 1940-1991)[5] voire un tribunal pour les crimes commis par l’URSS (=par les RSS baltes) contre leurs populations.

Pourtant, la Russie a lancé un signe très clair quelques jours avant le début de l’offensive en Ukraine. Le 21 février 2022, le président Poutine déclare alors en effet devant ses conseillers et les télévisions que « l’URSS était composée de douze Républiques », ce qui ne peut pas être une erreur. Tous les Soviétiques apprenaient dès le plus jeune âge qu’il y avait quinze RSS. Poutine est un Soviétique, c’est aussi un homme de la Baltique, de Saint-Pétersbourg, sa première femme est de Kaliningrad, il connaît parfaitement les RSS baltes qu’il ne peut pas avoir oubliés dans sa description. Le droit russe reconnaît bien quinze RSS puisque tous les habitants des Pays baltes ont un droit inaliénable à la citoyenneté russe en tant qu’ex-citoyens de l’URSS. Or « douze Républiques » cela veut clairement dire 15-3, c’est-à-dire que dans ce discours le Président Poutine exclut volontairement les pays baltes de l’URSS, ce qui signifie qu’il les considère comme extérieures et qu’il n’y touchera pas, dans un contexte officiel et qui est celui de la guerre imminente. C’est bien un message diplomatique clair à destination des pays baltes et des Occidentaux.

Certes, il faut encore tenir compte de deux réserves. La première est évidemment celle de la guerre générale OTAN-Russie, que nous n’envisagerons pas ici. Il y en a cependant aussi nécessairement une seconde : si Kaliningrad, cet Extrême-Occident russe[6] que la Lituanie s’est mise à revendiquer de plus en plus ouvertement depuis 2016, venait à être l’objet d’un blocus total de la part des Occidentaux ou même de la Lituanie, il est certain que la seule issue possible, pour la Russie serait une action à travers les pays baltes (à travers la Lituanie, ou la Lettonie et la Lituanie). Mais il semble que nous n’en soyons pas encore là pour le moment, malgré la fermeture de l’espace aérien balte à la Russie qui force désormais la Russie à ne survoler que la mer Baltique internationale pour maintenir les communications internes russes (Pétersbourg-Kaliningrad).

Bref, pour le moment, et si les forces de l’Ouest jouent la retenue, les Pays baltes peuvent tout à fait rester indemnes de la guerre d’Ukraine.

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Alors que tout semblait menacer les pays baltes en lien avec l’héritage soviétique, nous venons de voir que la menace semble en réalité faible. Pour la Pologne, c’est, fort étrangement, exactement l’inverse. La Russie a une vision nette de ce qui relève de « son monde » et de ce qui n’en relève pas. Elle distingue l’Europe orientale et l’Eurasie qui relève du « sien » de l’Europe centrale qui n’en relève pas. Cette différence russe fondamentale a cependant été sciemment et inconsidément ignorée par l’UE et l’OTAN qui se sont attachées à nier toute espèce de limites à leur propre expansion et au refoulement géopolitique russe (roll-back). C’est en partie de là que vient la guerre à laquelle nous assistons. Mais notre propos est ici de montrer qu’en principe la Pologne n’a rien de commun avec le règlement de comptes inter-soviétique et que donc, en dehors des réfugiés qui bien entendu déferlent déjà sur son territoire, elle ne doit pas s’attendre à une invasion russe qui déborderait l’Ukraine.

Mais c’est là la vision russe. C’est sans compter les ambitions de la Pologne. Le Prince Gedroyc, un intellectuel influent, pensait dans les années 1990 que l’indépendance de la Lituanie, de la Biélorussie et de l’Ukraine signifierait la fin de la rivalité géopolitique russo-polonaise. Il s’est trompé : ces indépendances ont tout au contraire relancé cette vieille affaire qui remonte au XIVe siècle au moins et à l’héritage galicien-volynien (ukrainien) du roi polonais Casimir le Grand.

Aujourd’hui, la Pologne a des ambitions militaires considérables et l’OTAN veut en faire le gendarme de l’Europe orientale depuis les années 2010. Or ce rôle est lié aussi aux ambitions géopolitiques de l’État polonais qui cherche de plus en plus clairement à retrouver ses positions historiques dans ce qu’il appelle Miedzymorze ou Intermarium, la zone des trois mers Adriatique, Baltique et Noire, et spécifiquement dans l’isthme ponto-baltique. La partie principale de ce programme géopolitique est un axe polono-ukrainien.

Or ces ambitions sont rendues incandescentes dans le contexte de 2022 : la Pologne se dit prête à armer l’Ukraine d’avions de chasse. Elle s’est associée à une sorte d’alliance militaire anglo-polono-ukrainienne qui est bien audacieuse (inconsidérée ?) en pleine invasion russe. L’OTAN considère d’ailleurs que la Pologne est le point d’appui principal pour armer l’Ukraine voire pour intervenir militairement en Ukraine contre la Russie. Ces mouvements, ces idées, ces discours du XXIe siècle et appuyés sur la longue tradition géopolitique polonaise placent la Pologne devant un très grand danger d’engrenage militaire. La Russie ne s’intéresse pas à la Pologne, elle ne s’intéresse qu’à l’Ukraine, mais la Pologne ne s’y intéresse pas moins.

Aussi, ne nous le cachons pas : il y a un risque imminent de guerre russo-polonaise en Ukraine. Il se pourrait qu’elle soit évitée, et l’initiative du président Biden qui a finalement renoncé à appuyer la demande polonaise d’envoyer des Mig à l’Ukraine est sans doute due à son inquiétude devant l’escalade incontrôlable qu’elle implique.

Alors que les pays baltes sont petits, faibles et en quelque sorte perdus du côté du Nord, indéfendables et isolés du reste de l’OTAN par Kaliningrad, la Biélorussie et le goulet d’étranglement sudavien (Suwalki) qui les transforme en angle mort, sans importance stratégique décisive, donc peu susceptible d’être un champ de bataille, la Pologne, au contraire est véritablement au centre du problème ukrainien, elle est potentiellement face à l’armée russe en Ukraine, en Biélorussie et à Kaliningrad à la fois, et servirait de base à tout le dispositif atlantiste s’il venait à se mettre en mouvement. La potentialité d’un conflit russo-polonais est élevée et fait craindre le pire surtout pour la Pologne. La Pologne est bien connue dans l’histoire pour sa qualité de champ de bataille qui est du reste lié à son nom : pole, la plaine, Polacy, les gens de la Plaine. Il ne nous semble pas inutile d’appeler non seulement la Russie et l’Ukraine à la paix, mais aussi et directement la Pologne elle-même. Son action pourrait non pas rééquilibrer le rapport de force en Ukraine, ce qui est hasardeux et secondaire pour l’Europe dont l’Ukraine n’est qu’un croupion géopolitique, mais cette action pourrait déclencher une tout autre guerre, fort semblable aux guerres mondiales et macro-régionales qui ont ravagé de fond en comble la Pologne au XVIIe comme au XXe. Alors que la Pologne a fêté l’an dernier les cent ans du traité polono-soviétique de Riga qui refermait une première et terrible guerre d’Ukraine (1919-1921), il est important de prendre la mesure du caractère décisif de l’action polonaise dans la guerre d’Ukraine. C’est à nouveau de ce pays que dépend la guerre générale ou la paix en Europe et au-delà. Mars sarmate était le nom magnifié du glorieux roi Jean Sobieski vainqueur des Ottomans (1683) et salué dans toute l’Europe pour se bravoure chevaleresque. Il serait dangereux que ce titre soit repris en 2022 sous des auspices aussi sombres.

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[1] Roqueplo: La Russie et son miroir d’Extrême-Occident, 2018, p.11, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02080112/document

[2] Voir sur cette région particulière Roqueplo: Latgalia, Polish Livonia & the Latgalians: Geopolitics of the Back of Latvia, 2017, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03289458/document

[3]Roqueplo: La Russie et son miroir d’Extrême-Occident, 2018, p.267

[4] Cette vision des choses est bien sûr polémique et déforme la réalité d’une URSS qui tenait compte des réalités ethniques, qui a été dirigée notamment par des Ukrainiens, Khrouchtchev et Brejnev étant les plus célèbres. L’Ukraine fait partie des Républiques fondatrices de l’URSS en 1922 tout comme elle fait partie du groupe qui déclare la dissolution de l’Union en 1991.Vie et mort de l’URSS passent inéluctablement par l’Ukraine autant que par la Russie. L’Ukraine est bien ici Alpha et Oméga de l’Union, ce qui d’ailleurs explique aussi le “cadeau” de Khrouchtchev: en 1954, il avait besoin du soutien de la RSS ukrainienne pour assurer son pouvoir et lancer la déstalinisation. Cela se fit au prix de la Crimée enlevée à la RSS de Russie.

[5] Roqueplo: op cit, p.242-43 et p.248-49

[6] Roqueplo: op cit, p.90 et suivantes, et Chapitre II

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À propos de l’auteur
Olivier Roqueplo

Olivier Roqueplo

Dr Olivier Roqueplo de L'Âage, professor of political geography Novosibirsk State University, Russia. Herder Institute in Marburg, Germany
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