Confronté à une immigration massive venue d’Haïti, Saint-Domingue veut réaffirmer sa frontière et son identité hispanique. Haïti agit comme un contre-modèle : celui d’un territoire gangrené par les cartels et la violence. Reportage à Saint-Domingue de Jérôme Blanchet-Gravel.
Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires.
Jérôme Blanchet-Gravel. Journaliste, essayiste et rédacteur en chef de Libre Média.
Quand Christophe Colomb débarque à Hispaniola en 1492, il ignore que cette île de 76 192 km², dont il fera le premier foyer de peuplement européen du Nouveau Monde, deviendrait un espace double séparé en son centre par une frontière. Deuxième plus grande île des Antilles après Cuba, Hispaniola verra naître deux entités distinctes : Haïti et la République dominicaine. À l’ouest, Haïti, proclamé indépendant en 1804, s’impose comme la première république noire du monde où prédomineront le créole haïtien et le français (aujourd’hui langue de l’État, de l’école et d’une partie des médias) au sein d’une culture afro-caribéenne aussi marquée par la présence française (droit, catholicisme, toponymie, etc.). À l’est, la République dominicaine, fondée en 1844, affiche une identité hispanique et catholique parallèlement à une culture métisse où s’entremêlent influences espagnoles, africaines, autochtones (taïnos) et aujourd’hui américaines (pensons au baseball), la référence espagnole se manifestant surtout chez l’élite et dans les représentations collectives.
L’implosion d’Haïti
Entre 500 000 et 1 million d’Haïtiens se trouvent aujourd’hui en République dominicaine¹. Les flux migratoires entre les deux pays remontent au XIXᵉ siècle pour s’intensifier, dans un premier temps, au XXᵉ sous l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934), lorsque des milliers d’ouvriers sont recrutés pour les plantations sucrières dominicaines. Installés dans les bateyes, ces villages construits autour des champs de canne, les travailleurs haïtiens forment déjà une main-d’œuvre essentielle, mais marginalisée. Cette histoire commune fut notamment marquée par le massacre du Persil en 1937, ordonné par le dictateur Rafael Trujillo (1930-1938 et 1942-1952), au cours duquel au moins 15 000 Haïtiens sont tués dans les zones frontalières².
Ces flux migratoires se sont fortement accélérés au XXIᵉ siècle à la suite des séismes dévastateurs de 2010 et 2021, puis spectaculairement intensifiés après l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021, par un commando de mercenaires majoritairement colombiens, probablement piloté depuis la Floride³. Dans la Perle des Antilles, l’effondrement des institutions, la montée des gangs et l’absence de véritable autorité centrale ont provoqué une vague migratoire sans précédent, transformant la frontière de 392 kilomètres entre les deux pays en ligne de fuite vitale pour des centaines de milliers d’Haïtiens en quête de sécurité et de subsistance.
Haïti vit une série de crises simultanées : violence des gangs, déplacements massifs – d’abord interne – pénuries d’électricité, de carburants et de médicaments, malnutrition et épidémies. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), près de 90 % de Port-au-Prince est désormais sous le contrôle des gangs, qui étendent leur emprise jusque dans les zones frontalières de Belladère et Malpasse⁴. Pour le politologue canado-haïtien Roromme Chantal, l’État haïtien a littéralement « cessé d’exister » : les gangs, financés et armés par des réseaux proches du pouvoir, gouvernent désormais à sa place une population terrorisée, livrée à elle-même, tandis que la communauté internationale détourne le regard⁵.
Depuis l’assassinat du président Moïse, la République dominicaine concentre une proportion toujours plus grande de l’exode haïtien. Elle n’est toutefois pas la seule destination : depuis le séisme de 2010, de vastes diasporas haïtiennes ont pris forme au Brésil, au Chili, en Équateur, en Colombie, en Amérique centrale, au Mexique, aux États-Unis et au Canada. De nombreux Haïtiens installés sur le continent américain ont poursuivi leur route vers le nord pour tenter d’entrer au Canada par le chemin Roxham, ce passage frontalier non officiel et controversé reliant l’État de New York au Québec, et devenu depuis 2017 le principal point d’accès des demandeurs d’asile haïtiens. Comme le souligne le chercheur et diplomate Wooldy Edson Louidor, la migration haïtienne posterremoto se heurte à une normalisation de l’état d’urgence : plusieurs États de la région – parmi lesquels la République dominicaine – ont recours à des mesures d’exception pour encadrer et restreindre les migrants haïtiens⁶.
La frontière comme écosystème économique
L’économiste Juan Del Rosario Santana est l’un des meilleurs spécialistes des dynamiques migratoires sur l’île d’Hispaniola. Auteur de nombreuses études sur le sujet, il observe depuis plus de 30 ans les mouvements entre Haïti et la République dominicaine. Je l’ai rencontré en août dernier sur le campus de l’Université autonome de Saint-Domingue (UASD).
Selon lui, la frontière haïtiano-dominicaine s’est transformée au fil du temps en espace économique autonome régi par des logiques d’échange et de rente. « Le trafic de migrants est devenu une industrie », constate-t-il dans une entrevue accordée à Libre Média ⁷. Le passage d’un seul convoi peut rapporter des dizaines de milliers de dollars US aux réseaux liés à l’armée, et chaque traversée – qu’il s’agisse d’hommes, de marchandises ou même d’animaux – génère des revenus pour divers intermédiaires : militaires, transporteurs, chauffeurs, etc. Cette économie parallèle repose sur une certaine permissivité institutionnelle taboue qui entretient la porosité de la frontière. Les opérations de contrôle coexistent avec la corruption.
“La frontière haïtiano-dominicaine s’est transformée en espace économique autonome”
Del Rosario évoque également un effet géographique inattendu : à mesure que la violence s’est généralisée en Haïti, les villages les plus proches de la frontière dominicaine – Anse-à-Pitres, Ouanaminthe, Belladère – sont devenus les zones les plus sûres du pays. La proximité du mur, des patrouilles et des échanges transfrontaliers y crée une stabilité relative : un refuge précaire, mais perçu comme plus sécuritaire que les villes livrées aux pandillas.

Des membres des Forces armées dominicaines gardent la frontière avec Haïti. Juillet 2021.
© EFE / Orlando Barria / SIPA
La migration répond à la demande soutenue de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs dominicains, notamment la construction et l’immobilier hôtelier, en plein essor sur les côtes prisées par les touristes et investisseurs occidentaux. Souvent employés sans statut légal, les travailleurs haïtiens participent directement à la prolifération de ces complexes résidentiels et touristiques, liant les dynamiques migratoires à l’expansion d’un modèle économique centré sur le tourisme.
L’économiste rappelle toutefois que les chiffres officiels doivent être interprétés avec prudence : les mêmes personnes peuvent être déportées plusieurs fois et ainsi comptabilisées à répétition. « On déporte, ils reviennent, on redéporte », explique l’universitaire⁸. Ce cycle entretient l’impression d’un contrôle rigoureux, sans que la situation réelle sur le terrain ne change.
Enfin, Del Rosario attire l’attention sur le paradoxe des remesas, ces transferts d’argent envoyés par les travailleurs haïtiens depuis la République dominicaine vers leurs familles restées au pays⁹. Ces fonds sont une ressource vitale pour l’économie haïtienne : ils assurent la survie de milliers de foyers et représentent l’un des rares flux réguliers de devises vers la perle des Antilles. Mais les vagues de déportations fragilisent ce mécanisme : chaque expulsion réduit la capacité d’envoi, privant de nombreux ménages haïtiens de leur principale source de revenus. De cette façon, la politique migratoire dominicaine produit un effet paradoxal : elle freine temporairement la présence des migrants, tout en renforçant, malgré elle, la précarité d’Haïti qui pousse ses habitants à traverser de l’autre côté.
Le renouveau du nationalisme dominicain
Le renouveau du nationalisme dominicain accompagne la montée de ces tensions migratoires. Parfois sous le slogan « La République dominicaine aux Dominicains », des rassemblements se tiennent désormais assez régulièrement à Saint-Domingue. Organisées par des groupes nationalistes, ces manifestations dénoncent l’afflux de migrants haïtiens et soutiennent la politique de contrôle renforcé du président Luis Abinader. Le 21 avril 2025, son gouvernement centriste a d’ailleurs exigé que les hôpitaux publics vérifient les papiers d’identité des étrangers, y compris dans les maternités, une mesure emblématique du durcissement en cours.
Parmi les organisations les plus visibles figure l’Antigua Orden, un mouvement nationaliste à l’esthétique fascisante (chef et sympathisants en tenues paramilitaires) qui a conduit plusieurs marches contre ce qu’il qualifie « d’haïtianisation » du pays. La Antigua Orden canalise un mécontentement diffus, nourri à la fois par la crainte de l’instabilité et par la réalité d’une pression croissante sur les services publics. Selon les données avancées par le président Abinader, les migrants haïtiens représenteraient 14 % des hospitalisations et 34 % des naissances dans les hôpitaux publics, tandis qu’environ 147 000 élèves d’origine haïtienne fréquenteraient les écoles dominicaines, soit 6,5 % du total¹⁰.
Ce mouvement identitaire s’inscrit plus largement dans un roman national où la République dominicaine se perçoit comme un bastion de l’hispanité dans les Caraïbes et plus largement en Amérique latine. Dans l’imaginaire dominicain, l’héritage catholique et la filiation espagnole sont les piliers symboliques de la nation. La présence supposée des restes de Christophe Colomb à Saint-Domingue – bien que l’Espagne affirme qu’ils reposent à Séville – nourrit la conviction et la fierté d’être le berceau de la chrétienté dans les Amériques¹¹. Ce récit mémoriel est opposé à la culture haïtienne, souvent associée à la pratique du vaudou, à l’instabilité chronique et – il faut bien le dire – à une africanité peut-être pas encore entièrement assumée du côté dominicain.
Ce renouveau du discours nationaliste trouve aujourd’hui un relais puissant dans les médias traditionnels, mais surtout émergents. Sur de nouvelles plateformes comme Faia Media, des chroniqueurs dénoncent ouvertement une « invasion migratoire » et emploient un registre discursif faisant écho à celui entendu dans plusieurs sociétés occidentales confrontées à l’immigration de masse. Dans une publicité officielle vue des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, le gouvernement dominicain fait l’éloge de la frontière : « Nous la voyons comme une simple ligne sur la carte, mais pour nous, c’est bien plus que cela : c’est le lieu où naît la patrie. »
¹ Selon la plupart des estimations disponibles, qu’elles émanent d’organismes officiels, d’institutions internationales ou d’ONG locales.
² Les soldats de Trujillo demandaient aux gens de prononcer le mot espagnol perejil (persil) : ceux qui le prononçaient avec un accent créole étaient exécutés.
³ Le médecin haïtien Christian Emmanuel Sanon, établi en Floride, a été arrêté par les autorités haïtiennes à Port-au-Prince quelques jours après les faits, tandis que plusieurs complices présumés – Haïtiens et Colombiens – ont ensuite été interpellés ou inculpés par la justice américaine pour leur participation présumée au complot.
⁴ Edith M. Lederer, « Haïti : les gangs contrôlent la quasi-totalité de la capitale », Associated Press, 2 juillet 2025.
⁵ Simon Leduc, « Haïti: ‘‘la Perle des Antilles s’éteint dans une indifférence tragique’’ », Libre Média, 10 juillet 2025.
⁶ Wooldy Edson Louidor, « Alteridad, desarraigo y nuevas formas de migración forzada : la experiencia de Haití », dans Alberto Hernández Hernández et Amalia Campos-Delgado (dir.), Migración y movilidad en las Américas, Siglo Veintiuno Editores, Buenos Aires/México, 2022, pp.274-296.
⁷ Jérôme Blanchet-Gravel, « À la frontière dominicaine, le trafic de migrants est une industrie », Libre Média, 21 octobre 2025.
⁸ À ce sujet, voir le reportage de Libre Média intitulé « Un million d’Haïtiens en République dominicaine » sur YouTube.
⁹ Juan Del Rosario Santana, « Incidencia de las deportaciones de inmigrantes haitianos desde la República Dominicana en las remesas familiares recibidas y enviadas hacia/desde Haití : 2015-2025 », Observatorio de las Ciencias Sociales en Iberoamérica, Vol. 6 No. 2 (2025), avril-juin, pp. 50-63.
¹⁰ « Abinader: Haiti crisis straining Dominican Republic’s migration, health, and education systems », Dominican Today, 6 septembre 2024.
¹¹ Voir Jérôme Blanchet-Gravel, « Christophe Colomb, le duel des tombeaux », Libre Média, 16 octobre 2025.







