L’Afrique face au défi de la défense et de la sécurité

24 septembre 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo :
Abonnement Conflits

L’Afrique face au défi de la défense et de la sécurité

par

 

                Expert chargé des questions de défense et de sécurité à la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), et consultant international sur les armes légères et de petit calibre pour l’Afrique centrale, Jacques Didier Lavenir Mvom  docteur PhD en sciences politiques, de l’Université de Yaoundé II, Soa , docteur de 3e cycle en relations internationales de l’Institut des Relations internationales du Cameroun (IRIC) se livre à un  examen minutieux des politiques  de sécurité et de défense menées par l’Union africaine et les pays africains dont il dénonce les insuffisances et le manque de vision stratégique.

 

 

Plus de soixante années après la vague des Indépendances africaines, au moment où l’Afrique connaît en ce début du XXIe siècle une insécurité et une instabilité grandissantes, cet ouvrage s’interroge sur la pertinence de la Politique Africaine Commune de Défense et de Sécurité (PACDS), en partant d’une vision panafricaniste, telle que proposée par le Dr Kwame Nkrumah au moment de la création de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA), en mai 1963, à Addis-Abeba. Dans un style simple, direct et concis, l’universitaire atypique qu’est Jacques Didier Lavenir Mvom puisque également colonel à la retraite, associe son esprit panafricaniste et universitaire, à la préoccupation fondamentalement militaire qu’il examine : la défense territoriale du continent africain. Son analyse qui prend en compte les deux aspects que sont la défense et la sécurité, constate d’abord l’absence d’une prise en compte véritable du volet « défense » dans l’architecture continentale actuelle de paix et de « sécurité ». Certes, ces deux volets « défense » et « sécurité » se complètent, pour une seule finalité : la protection des personnes et des États du continent. Or l’histoire passée de ce continent révèle que les Africains ont presque toujours délégué la gestion et la résolution de leurs problèmes de sécurité à des puissances extérieures. C’est en cela qu’on est en droit d’affirmer que « sans émancipation politique et stratégique, le continent noir ne peut ni construire, ni préserver sa sécurité. »

Cette pré condition est d’autant plus nécessaire qu’un examen du fonctionnement des États africains montre une dépendance stratégique et politique qui trahit leur extraversion. De tout temps en effet, le concept même de défense en Afrique privilégiait une limitation de ses aspects sous l’ornière de la protection de l’État et des personnes qui incarnent celui-ci, c’est-à-dire les dirigeants des États africains.  Au surplus, les questions de défense et de sécurité qui se posaient, ont été circonscrites aux forces armées, sans tenir compte du volet sécuritaire porté par les services de police, des douanes et autres protecteurs de l’environnement dont la faune et la flore dans ces États. L’Afrique est aujourd’hui confrontée à de nouvelles menaces qui sont l’œuvre des acteurs non étatiques et des factions armées nationales. C’est le cas des groupes terroristes ou des coupeurs de routes, qui n’ont pas d’assise territoriale précise, et qui veulent s’attaquer aux États, ou même encore, de tous ceux qui, de l’extérieur, veulent s’assurer par la force leurs approvisionnements stratégiques depuis le continent. La pauvreté qui touche gravement les populations africaines devient une source d’insécurité et d’habilitation de nouvelles menaces à la paix et à la sécurité du continent. À partir de ce moment, il faut considérer que l’Afrique vit sous des menaces multiformes qui nécessitent de prendre le concept de la Sécurité en l’élargissant pour comprendre à la fois, la Défense et la Sécurité.

Il est question pour l’Afrique, de défendre ses acquis territoriaux, en même temps que ceux relevant désormais du concept de la sécurité humaine. Cette dernière intègre à la fois la défense de l’État et la protection des individus vivant dans cet État. C’est pourquoi, il semble nécessaire que des efforts pour la défense et la sécurité du continent soient menés de manière intégrée dans le cadre de l’Union africaine, définie en tant qu’acteur unifié des Relations internationales, et non dans la disparité et la fragilité des États individuellement concernés. Cet objectif est tout à fait raisonnable, mais sa réalisation suppose l’existence d’un continent intégré, uni sur le plan politique et ancré dans les idéaux du panafricanisme et la vision de la renaissance Africaine, ce qui est loin d’être réalisé, et l’on ne voit pas dans quelles conditions ni dans quel délai il pourrait l’être. Certes, Jacques Didier Lavenir Mvom a raison d’insister sur la prépondérance des opérations de maintien de la paix dans le dispositif continental actuel et la quasi-absence de la défense territoriale (volet essentiel), au regard de certaines situations d’insécurité portées par des puissances extérieures, telles les agressions en Côte d’Ivoire, au Mali ou en Libye.  Il invite, donc, au-delà de la façade diplomatique, à une relecture de l’Architecture africaine de paix et sécurité. Il plaide aussi avec raison une intégration du volet Défense dans le dispositif actuel qui, en se centrant sur les forces africaines en attente, (FAA) en mettant l’accent sur la prévention, la gestion et le règlement des conflits ; lesquels malheureusement, sont loin de constituer les seules réponses aux menaces à la paix dans l’Afrique d’aujourd’hui, comme l’illustre d’ailleurs, et de manière magistrale de nos jours, les menaces transnationales à orientation terroriste.

A lire aussi : Livre : Pratiques de développement durable en Afrique Politiques, processus et innovations

Par cette approche innovante des questions de paix et de sécurité en Afrique contemporaine, l’ouvrage interpelle d’abord les stratèges africains, mais aussi les personnes politiques et les universitaires pour un meilleur ajustement des réponses aux menaces.  On le sait, le concept de la Défense et de la Sécurité est pluriel, et comme tel, la simple réforme des armées africaines semble restrictive au regard de l’œuvre à accomplir. C’est depuis la fin de la guerre froide, dès que l’idée d’une démocratisation poussée de l’Afrique a été lancée par la communauté internationale, que l’opinion a aussi commencé à opérer des recherches sur les armées africaines plus particulièrement. Or, cette approche ne semblait pas préoccuper outre mesure cette communauté internationale avant cette césure dans l’Histoire politique et diplomatique du monde. Les questions de défense et de sécurité en Afrique noire spécifiquement, ont été pensées, expérimentées et mises en œuvre par des anciennes puissances coloniales, dans des rôles de répartition de charges issues d’une division du travail de Défense et de Sécurité du temps de la guerre froide. Plusieurs de ces études ont rendu le verdict que les armées africaines sont prétoriennes, au seul service des dirigeants des États

Finalement, il aurait fallu que l’Union africaine prît ses responsabilités, et que les dirigeants comprissent tout le bénéfice que leurs populations auraient à tirer de l’avènement de la démocratie. Cette dernière permet à tous, de participer à la redéfinition de leur Défense et de leur Sécurité, que cela ne reste pas le monopole des dirigeants car, la Défense concerne tous et non pas seulement l’État et ceux qui l’incarnent. La question qui se pose donc est celle de savoir comment le continent africain pourrait-il relever les défis qui se posent à lui pour se donner les moyens d’une meilleure Défense et Sécurité extérieure commune, comme l’un des facteurs contribuant à son développement. D’autant que le continent semble avoir fait le choix d’orienter sa politique de Défense et de Sécurité dans la direction du maintien de la paix.

On pourrait, afin de tenter de donner une réponse à ce questionnement, avancer quelques directions d’analyse de la manière qui suit : La première direction suggère que l’Afrique a pris la mesure réelle des conflits et des menaces auxquels elle doit faire face, depuis la sortie du système colonial, en considérant sa Défense et sa Sécurité comme des priorités sectorielles dans la mise en œuvre de son émancipation et pour son développement. La deuxième direction de l’analyse voudrait démontrer que la politique commune de défense et de sécurité actuelle connaît des limites alors qu’elle doit protéger l’indépendance politique, l’intégrité et la souveraineté territoriale. Enfin, il faut encore se mobiliser pour avoir la capacité de défendre cette Afrique dans une approche globale et dans l’unité.

 

A lire aussi : Rwanda : partiel et partial, le rapport Duclert.

 

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest