L’armée française de 1890 à 1914, un frémissement proto-opératif ?

31 octobre 2026

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Photo : Troupes françaises sous le commandement du général Gouraud parmi les ruines d'une église près de la Marne, repoussant les Allemands durant la contre-offensive française. Document de 1918. (C) Wikipédia.

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L’armée française de 1890 à 1914, un frémissement proto-opératif ?

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  • On attribue au théoricien soviétique Alexandre Svetchine la paternité de l’« art opératif », concept devenu structurant dans l’emploi de l’instrument de puissance militaire.

  • L’armée française des années 1890-1914 a connu un frémissement proto-opératif : une organisation du commandement et des armées qui n’émerge pas ex nihilo de la Première Guerre mondiale.

  • Une forme d’organisation opérative a-t-elle sauvé l’armée française à l’été 1914 ?

On attribue généralement au théoricien soviétique Alexandre Svetchine la paternité d’un concept « d’art opératif » qui permettrait de faire contribuer l’usage des opérations militaires à l’atteinte d’objectifs stratégiques qui sont eux-mêmes la traduction directe d’une volonté politique. Depuis 1945, fortes de l’expérience d’une guerre d’ampleur mondiale menée sur plusieurs théâtres géographiquement très éloignés, les cultures militaires occidentales se sont également approprié le terme et ont complété le concept soviétique par une organisation. Le niveau opérationnel est ainsi devenu une strate de commandement chargée d’atteindre sur un théâtre les objectifs du niveau stratégique et, à ce titre, entre autres dotée de forces et d’une organisation logistique.

La genèse d’un concept devenu structurant dans l’emploi de l’instrument de puissance militaire de nos jours est intéressante à explorer. Dans la lignée des travaux de Benoist Bihan et Jean Lopez, on peut constater qu’il n’émerge pas ex nihilo de l’expérience de la Première Guerre mondiale. Cette conviction émerge de travaux de thèse sur les grandes manœuvres de l’armée française entre 1871 et 1914, exemple sur lequel s’appuie largement la démonstration qui suit. Nous nous proposons donc de décrire dans cet article ce que nous pourrions qualifier de frémissement proto-opératif en France, dans les années qui précèdent la Grande Guerre. Avec l’audace de l’usage d’un concept anachronique, nous posons même la question : une forme d’organisation opérative a-t-elle sauvé l’armée française à l’été 1914 ?

Soldats français du 87e régiment près de Verdun, en 1916. (C) Conflits.

Un redressement militaire centré sur la tactique (1871-1889)

En 1871, sur la base des enseignements cuisants de la guerre, la France entreprend la rénovation complète de son outil militaire dans son organisation, sa tactique et son instruction tant individuelle que collective. La structuration du nouveau modèle d’armée est un sujet qui fait assez largement consensus, ce qui permet une action cohérente et durable des gouvernements successifs, ainsi que le soutien d’une majorité parlementaire. Sur dix ans, des lois façonnent une armée de conscription obligatoire et personnelle, ménagent de larges réserves, mais surtout définissent une organisation cohérente entre les structures organiques du temps de paix et l’armée de campagne en instituant des corps d’armée permanents. Un dernier texte réforme également en profondeur le service d’état-major et l’instruction des officiers sélectionnés pour ce dernier en instituant l’École supérieure de guerre (ESG).

Ordre de mobilisation du 1er août 1914. (C) Wikipédia.

Sur le plan du contexte intellectuel, les deux premières décennies qui suivent la défaite se caractérisent par une forme de désamour pour la stratégie. Les écrits de théoriciens tels que Jomini sont souvent vivement critiqués et réduits à des spéculations géométriques sans application directe. Louis Maillard, professeur de premier plan de l’École de guerre, affirme que « la stratégie n’a pas de théorie », symbolisant sur le plan intellectuel l’absorption de la stratégie dans la tactique, absorption d’autant plus accusée que le pragmatisme de l’immédiat après-guerre pousse à prioriser le redressement de l’échelon tactique. Cette préférence pour une refondation par le bas est couplée à une période d’innovations méthodologiques qui se traduit notamment par le succès de la « méthode positive », particulièrement associée au général Lewal. Bien que cette méthode n’exclue pas explicitement le niveau de la stratégie, elle tire des règles applicables de cas pratiques de tactique et vise à créer une « unité de pensée » à ce niveau.

Hors du champ de la théorie, la refondation de l’armée française débute par le niveau de la tactique. Elle se manifeste d’abord dans la refonte de tous les règlements dans ce qu’un officier d’état-major de l’époque a qualifié de « rage de réformes ». Les règlements en usage dans l’armée sont tous « enterrés, modifiés ou reconstruits » avant la fin de la décennie 1870, bien souvent avec de larges emprunts assumés aux règlements étrangers, allemands notamment. C’est également à cette époque que les premiers règlements qui lient l’action de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie sur le champ de bataille sont adoptés avec des cas d’usage montant jusqu’au niveau du corps d’armée, ce qui demeure un échelon d’application tactique. La mise en pratique de la tactique refondée est le cœur des grandes manœuvres d’automne instituées en 1874 et qui font manœuvrer chaque année en terrain libre les grandes unités, quelquefois jusqu’au niveau du corps d’armée constitué.

Ce mouvement de refondation de l’armée peut sembler paradoxal par le fait qu’il se concentre sur le niveau de l’exécution tactique sans chercher à outiller une stratégie. Plusieurs raisons, d’ordre politique et fonctionnel, expliquent cette focalisation. Sur le plan politique d’abord, les travaux d’historiens ont parfaitement démontré l’absence de volonté immédiate de revanche sur l’Allemagne, en opposition à l’idée véhiculée par des discours patriotiques ultérieurs. On comprend donc dans ce contexte que le premier des plans français, le plan I, adopté en 1876, soit strictement défensif. Logiquement, l’instruction collective des corps d’armée n’apparaît pas directement liée à l’exécution des plans de guerre réels et tout au plus peut-on noter une tentative de faire jouer un exercice de mobilisation et de concentration des forces durant les manœuvres d’automne d’un corps d’armée en 1887. Sur le plan fonctionnel ensuite, le pouvoir politique ne s’investit véritablement dans les questions militaires qu’au terme d’une longue période de défiance allant de la fin de la République conservatrice, en 1879, jusqu’à l’arrivée au pouvoir du président Sadi Carnot (1887-1894). Avant 1887, même si le président de la République dispose constitutionnellement de la force armée depuis 1875, l’organisation et l’instruction sont supervisées par le ministre et son chef d’état-major général, sans qu’un généralissime ne soit désigné dès le temps de paix par crainte d’une tentation césariste. Comme l’a mis en évidence Michel Goya, il résulte également de cette organisation inachevée une forte autonomie des généraux commandant les corps d’armée, échelons tactiques, qui peut faire écran aux velléités de réformes et à la diffusion de nouvelles pratiques.

Napoléon III et Bismarck le 2 septembre 1870 à Donchéry, après la défaite de Sedan. (C) Wikipédia.

L’inflation de la masse, retour de la stratégie dans les débats et l’organisation (1890-1898)

La décennie 1880 est riche en événements géopolitiques d’importance en Europe qui augurent d’un virage vers la stratégie. Le facteur prépondérant de cette évolution est la massification des armées. L’historien Henry Contamine relève quelques dates significatives de ce contexte : tout d’abord la loi dite du troisième septennat militaire, votée en Allemagne en mars 1887, prévoit une armée forte de près de 470 000 hommes et un budget garanti sur sept années. Elle confirme ce faisant une tendance inflationniste des effectifs, d’ailleurs suivie par les autres armées européennes. Ensuite, les incidents entre la France et l’Allemagne, notamment l’affaire Schnæbelé de 1887, aboutissent à un resserrement des alliances ou à de nouveaux rapprochements : la Triplice est confirmée en 1887 tandis que la France se rapproche de la Russie.

En France, cette période correspond à la fois à un retour intellectuel à la stratégie et à une première évolution de l’organisation militaire. Les contemporains sont nombreux à noter un changement de paradigme dans la manœuvre qui met en mouvement des masses humaines et matérielles inédites, engerbées dans un nombre croissant de grandes unités. La tactique ne suffit plus à assurer la coordination de ces ensembles ni leur lien vers l’arrière. Le général Lewal écrit ainsi que « l’accroissement continuel des combattants en tous pays porte l’opinion à chercher comme on les fera mouvoir, comment on les emploiera en cas de conflit armé ». La réappropriation de la stratégie se traduit par une inflation de l’occurrence du mot et du nombre d’ouvrages consacrés à la question. Pour autant, sur le plan sémantique, il n’y aura pas avant 1914 d’accord sur la définition de niveaux de manœuvre qui serait transcrite dans les règlements. On peut toutefois constater la prévalence de penseurs liés à l’École de guerre sur la compréhension du concept et son outillage dans la pratique. On peut également relever l’existence d’une théorie proposant avec clarté la définition et les attributions des différents niveaux de manœuvre : celle du colonel Auguste Grouard. Penseur de renommée limitée en son temps, ses écrits sont toutefois nettement avant-gardistes. En 1895, il propose une grille de lecture des niveaux de commandement de l’armée et définit la stratégie comme « l’art du général en chef » qui consiste à « diriger et combiner les mouvements des armées en dehors du champ de bataille », le tout « de manière à amener la bataille dans les conditions les plus avantageuses, tant du point de vue du nombre que des situations respectives des deux armées ». Par opposition, la « tactique élémentaire » serait le domaine des officiers subalternes et supérieurs, la « tactique d’ensemble » celui des généraux de brigades et de divisions et la « grande tactique » celui des généraux commandant les corps d’armée. La déclinaison de niveaux de commandement responsables de traduire en opérations une stratégie est un marqueur important d’un questionnement qui procède de la logique opérative dans le sens où la combinaison des actions dans le temps et l’espace permet d’atteindre une ambition d’ensemble fixée par l’autorité politique.

Sur le plan de l’organisation, les événements géopolitiques et les débats sur le niveau de manœuvre supérieur conduisent à une première évolution importante, débutée en 1887 et achevée en 1890 : la réforme du Conseil supérieur de la guerre (CSG). Le vice-président de cet organe devient le généralissime désigné et les généraux qui y siègent sont pressentis pour prendre le commandement d’une armée en cas de guerre. Dans les évolutions de l’instruction collective qui suivent ce mouvement, les pratiques militaires russes trouvent un écho considérable en France. Inspiré par les travaux de Claude Digeon et sa description d’une « crise allemande de la pensée française », nous proposons, toute proportion gardée, de qualifier de miroir russe l’importance de cette influence dans le pivot vers l’organisation stratégique de l’armée française. Cette phase débute symboliquement par la visite du général Mikhaïl Dragomirov, penseur connu et estimé, aux grandes manœuvres d’automne de 1885. Par la suite, l’armée française suit de près les manœuvres russes qui rassemblent annuellement un nombre croissant d’unités pour aboutir, en 1890, à la plus grande masse jamais réunie à des fins d’instruction. La Revue militaire de l’étranger commente ces manœuvres en les estimant proches des conditions de la guerre moderne et relève un but de formation du haut commandement, des états-majors et des services afin de les « habituer aux actions de masses dans les mouvements stratégiques et tactiques ». De fait, l’armée française organise elle aussi ses premières grandes manœuvres d’armée dès l’année suivante dans l’Est. Charles de Freycinet, ministre de la Guerre depuis 1888, œuvre particulièrement pour leur exécution et confirme lui-même que l’ambition est « d’éclairer sur le fonctionnement du commandement supérieur » mais également que la question du fonctionnement de cette masse est au centre de la démarche : « Les différents rouages engrèneraient-ils entre eux sans chocs ni frottements ? Les grands services de l’armée seraient-ils à la hauteur de leur délicate mission ? ». Le président de la République Sadi Carnot se rend lui aussi à ces manœuvres et marque ainsi un véritable élan politique pour les questions militaires et stratégiques.

Structuration des attributs du niveau supérieur de manœuvre de l’armée française (1898-1914)

En dépit du flou théorique durable autour de la notion de stratégie, l’armée française structure très pragmatiquement les organes de commandement, les attributs et la pratique collective du niveau des armées, grandes unités en charge d’exécuter la stratégie planifiée. Les liens entre ces évolutions structurelles et les plans réels en cas de guerre contre l’Allemagne sont, contrairement aux deux premières décennies après la défaite de 1871, nettement perceptibles.

Le plan XIV de 1898 consacre la vision stratégique et introduit l’idée de victoire par la manœuvre a posteriori. Il prévoit un déploiement d’avant-gardes couvrant une concentration de masses de manœuvre de deuxième ligne, destinées à mener une contre-attaque face à l’incursion adverse. La manœuvre inédite de grandes unités liées entre elles actée, la question de sa possibilité et de son lien vers l’arrière se pose. Les travaux préparatoires des plans intègrent à cet effet des annexes thématiques sur les transports, les débarquements, les cantonnements, la concentration, la couverture de la mobilisation. Ces sujets supposent autant d’attributions pour les armées et le groupe d’armées qui excèdent la simple bataille et doivent leur permettre de décliner en opérations la manœuvre stratégique. La cheville permettant de coordonner les manœuvres de l’arrière avec les opérations de l’avant est créée en 1908 avec l’institution de la Direction des services de l’arrière. Elle est notamment responsable des lignes de transports stratégiques et des bases d’opération et dépend directement du commandant en chef. Il se trouve que le général Joffre, généralissime à partir de 1911, occupe les fonctions de Directeur des services de l’arrière juste avant d’être promu, ce qui lui confère une vision d’ensemble inédite des plans stratégiques comme des moyens de leur mise en œuvre.

Le général Joffre en 1915. Nommé chef d’État-major général de l’Armée en 1911, Joffre participe grandement à la modernisation de l’armée. C’est notamment lui qui intègre l’aviation au sein des armées françaises. (C) Wikipédia.

Les prérogatives des armées et du groupe d’armées fixées, progressivement, les attributs nécessaires à l’exercice du commandement stratégique sont structurés. Dans le domaine de la logistique, on travaille pendant vingt ans avant la déclaration de guerre au déport du soutien des unités vers l’arrière afin d’en faire une prérogative exclusive des corps et des armées. Ce déport passe notamment par l’attribution aux armées de groupes automobiles et de larges parcs de subsistances et de matériaux, pleinement en place à partir de 1911. Dans le domaine du renseignement, la volonté de doter les armées de moyens de découverte autonomes est visible avec l’intégration de groupes d’aérostation puis, à partir de 1912, de l’aviation, au sein des armées. Le rattachement de divisions et de corps de cavalerie à des armées procède de la même intention à laquelle on peut ajouter la volonté de confier des moyens de couverture et une réserve de choc aux commandants d’armées. En tout état de cause, le virage vers la manœuvre supérieure induit un allégement des organes de commandement et des services des unités tactiques ; certaines fonctions de conception, jusqu’ici laissées aux corps d’armée, se trouvent de facto élevées vers l’armée. Par exemple, les travaux du plan XV en 1901 prévoient le déport de certains organes, ou parfois un rééquilibrage, au profit de l’armée : aménagement du terrain, services d’intendance, services télégraphiques, etc.

Ces évolutions structurelles sont par ailleurs systématiquement consacrées dans les règlements en vigueur mais surtout validées par la pratique au travers de grandes manœuvres. Si ces exercices d’instruction collective de grande ampleur sont nés dans le champ de la tactique, il convient de noter qu’à partir de la fin des années 1890, ils évoluent vers une pratique stratégique. Ce sont d’abord les manœuvres d’armée ou de groupe d’armées sur la carte, menées annuellement par les généraux du CSG et leurs états-majors, complétées par des voyages d’état-major sur les zones de déploiement prévues dans les plans. Ce sont également les grandes manœuvres d’automne qui mettent systématiquement en jeu une armée, parfois deux opposées l’une à l’autre. Dans ce grand rendez-vous de l’instruction collective annuelle, c’est moins l’entraînement des unités tactiques qui est visé que celui des commandants d’armée et des corps et de leurs états-majors. Ainsi en 1913, les grandes manœuvres du Sud-Ouest, menées au nord de Toulouse, rassemblent sous la direction personnelle du généralissime deux armées dotées de tous leurs services et opposées l’une à l’autre.

Carte d’État-major des environs de Crèvecœur-le-Grand (Oise), au 1/80 000. Document de 1885. (C) Wikipédia.

L’innovation principale de ce pivot vers la stratégie est sans doute la pratique de manœuvres des services de l’arrière à partir de 1908. Chaque année, sur ordre du généralissime, la Direction de l’arrière organise d’importants exercices sur la carte suivis de voyages sur le terrain dédiés au fonctionnement des liens entre l’armée en campagne et ses soutiens. Les scénarios simulent les contraintes de la guerre de masse et du difficile soutien d’armées en marche, les bascules de forces par voie ferrée sous la pression ennemie, le tout en introduisant des incidents simulant par exemple des destructions de ponts et de voies ferrées. Les directions des services et des étapes des armées sont ainsi mises en situation de régler l’acheminement de renforts, de ravitaillement mais également des convois sanitaires. En mai 1914, les dernières manœuvres des services de l’arrière sont couplées à un voyage d’état-major de groupe d’armées et démontrent le très bon fonctionnement de ce service : en quatre jours, les services de l’arrière exécutent l’acheminement de quatre corps d’armée et préparent la reconstitution d’une armée en arrière de l’Oise et de la Sambre en acheminant deux corps d’armée en urgence.

Organisation proto-opérative et « miracle de la Marne »

Que retenir de cette démonstration sur la structuration et l’exercice d’un niveau de commandement stratégique et de ses organes d’exécution entre 1890 et 1914 ? Nous avons tenté de démontrer que les débats théoriques sur la stratégie et les évolutions des plans et de l’organisation militaire française procèdent d’un questionnement qui peut se rapprocher de celui qui anime Alexandre Svetchine quand il écrit Stratégie. C’est la raison pour laquelle, sur le plan sémantique, nous proposons de qualifier cette période de frémissement proto-opératif. Cependant, des débats théoriques, des plans, une organisation et l’instruction ne sont rien sans l’épreuve du feu qui confirme leur pertinence. Si on accepte de poursuivre l’exercice d’anachronisme pour étudier les deux premiers mois de guerre sur le front occidental au prisme du concept, certains attributs de l’art opératif apparaissent et peuvent même expliquer pour partie le « miracle de la Marne ».

Au moment de l’entrée en guerre, l’alignement des plans militaires stratégiques avec la volonté politique, ainsi que les déclinaisons par les armées en opérations tactiques est bien structuré. Certes, le plan XVII n’est qu’un plan de mobilisation et de concentration des forces en vue des opérations et on sait que la volonté d’offensive générale qui prolonge ce déploiement est mise en échec sur le plan tactique durant la bataille des frontières. On pourrait tirer de ce constat l’idée d’une supériorité du plan Moltke-Schlieffen dans sa conception, mais il n’en est rien. En effet, le plan stratégique français est conçu en compatibilité avec les impératifs politiques, singulièrement celui d’assurer l’intervention britannique et celui de se poser en situation d’agressé sur le plan international. C’est la raison pour laquelle, sur ordre du président Poincaré au général Joffre, le plan XVII, s’il prévoit bien une offensive immédiate, ne planifie l’entrée en Belgique qu’une fois les opérations allemandes débutées. De la même manière, la phase de couverture initiale interdit les mouvements de troupes françaises à moins de 10 kilomètres de la frontière pour éviter tout incident pouvant être exploité diplomatiquement et laisser ainsi l’Allemagne apparaître comme l’agresseur. De fait, ce sont les troupes allemandes qui violent les frontières dès le 2 août 1914 et engagent les premiers accrochages qui ont lieu avant la déclaration officielle de guerre le 3 août à 18 h 45. L’historien Benoît Rondeau a ainsi souligné une erreur stratégique fondamentale du Grand quartier-général allemand avec de sévères répercussions sur le plan politique.

Troupes françaises sous le commandement du général Gouraud parmi les ruines d’une église près de la Marne, repoussant les Allemands. Document de 1918. (C) Wikipédia.

Ensuite, l’organisation proto-opérative du commandement, des armées et de leurs services, comme de la Direction de l’arrière, semble jouer un rôle décisif dans le rétablissement français après l’échec de la bataille des frontières. Ainsi, même alors que les revers tactiques successifs affaiblissent considérablement l’armée française, le haut-commandement conserve une vue d’ensemble de la situation. Cette continuité du commandement est la preuve que les états-majors, leurs moyens de communication mais aussi leurs capacités à recueillir du renseignement demeurent efficaces. Le maréchal Joffre, dans son discours de réception à l’Académie française en 1919, affirme clairement que la capacité de commandement et l’organisation des niveaux de responsabilité est l’une des clés de la résilience durant les premiers mois de campagne, pourtant désastreux sur le plan tactique : « Je me souviens des mois et des semaines qui précédèrent la guerre, alors que déjà elle apparaissait comme inévitable. La France s’y préparait avec résolution et méthode. […] Elle formait ses grands états-majors d’armée qui, au début de la guerre, devaient contribuer à la sauver ».

En outre, après le succès de la mobilisation et de la concentration initiale des forces, l’organisation des services de l’arrière, avec ses capacités de transport à l’échelle nationale et sa maîtrise du soutien logistique au sens large, montre encore toute son efficacité sous pression. Après la double bataille de Mons et Charleroi et alors même que les forces franco-britanniques se replient pour partie par voie ferrée, le commandement français prépare le renforcement de l’aile gauche de l’armée en acheminant de l’Est à Paris le volume de trois corps d’armée. Le général de Lacroix rappelle opportunément qu’un seul corps à l’effectif de guerre exige, pour le transport de ses unités de combat, une moyenne de 80 trains et de 4 000 wagons, ce qui donne une idée de l’effort. Avec plus de 170 trains par jour, ces trois corps d’armée sont déployés aux côtés de la 6e armée française sur l’Ourcq et contribuent au coup d’arrêt donné à l’avancée allemande entre le 5 et le 10 septembre 1914.

Conclusion

Le contexte intellectuel dans lequel Svetchine passa la majeure partie de sa carrière opérationnelle, de 1903 à 1927, ne fut donc pas propre à la Russie. En France aussi, l’appropriation de la stratégie, la réflexion sur les niveaux d’exécution et la nécessité de mouvoir et soutenir des masses inédites nourrirent, dès les années 1890, un questionnement de nature proto-opérative. Comme nous l’avons vu, l’organisation liée à ces réflexions, même si elle ne dit pas encore son nom, démontre sa pertinence et est largement éprouvée à l’été 1914.

Parmi les frémissements qualifiés de pré-opératifs, on inclut souvent la structuration du commandement unique allié, mis en place entre la fin 1917 et le printemps 1918, aboutissant à confier au général Foch la direction stratégique des opérations, avec la mission de coordonner les stratégies opérationnelles alliées. Cette organisation inédite, en dépit de toutes ses limites, distingue de fait la conception stratégique de l’exécution tactique avec un niveau intermédiaire engerbant le théâtre d’opération, le tout dans une grande modernité préfigurant les organisations de la Seconde Guerre mondiale et rompant définitivement avec les guerres du XIXe siècle. Dans l’histoire des idées et des organisations, il est juste de remarquer que la matrice de cette modernité, singulièrement en France, se trouve dans les vingt années qui précèdent l’été 1914.

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À propos de l’auteur
Romain Costes

Romain Costes

Romain Costes est officier de l’armée de Terre, issu de la cavalerie blindée, et suit actuellement la scolarité de l’École de guerre à Paris. Il a servi dans le domaine des opérations au poste de commandement de la Force de la MONUSCO à Goma en 2024, au cœur des événements décrits dans cet article.