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L’armée française face au terrorisme. Entretien avec le général Lecointre

@MovsesT @AlenTM76 @jbnoe78 This is not a video, but an audio podcast, sorry !

L’armée française face au terrorisme. Entretien avec le général Lecointre

L’armée française face au terrorisme. Entretien avec le général Lecointre

Le général Lecointre vient d’être nommé chef d’état-major des armées en remplacement du général de Villiers. Il avait accordé à Conflits un entretien dans son numéro 7 (octobre-novembre-décembre 2015). Ces propos permettent de mieux comprendre la stratégie qu’il prône et la philosophie qui l’anime. Nous le remettons en avant. Pascal Gauchon

Le général François Lecointre exerce les fonctions de sous-chef d’état-major « performance et synthèse » de l’état-major de l’armée de terre. Par ailleurs, il prend le poste de directeur de la revue de réflexion partagée entre civils et militaires : Inflexions (1). Il est ainsi parfaitement au courant de tous les problèmes stratégiques de notre armée et des orientations vers lesquelles elle s’oriente. Il a accepté de répondre aux questions de Conflits.

À quoi sert l’armée française ?

Une armée n’est pas obligatoirement faite pour être employée. L’armée française avait été une armée de non-emploi pendant toute la guerre froide, elle est devenue une armée d’emploi, elle est même une armée extrêmement employée.

Quelles sont les orientations de l’armée de terre sur le moyen terme, voire le long terme ?

À la fin de la guerre froide, au milieu des années 1990, l’armée de terre est devenue essentiellement une armée de corps expéditionnaire. La professionnalisation correspondait à cette évolution, car l’opinion est moins sensible à l’exposition de soldats de métier qu’à celle de conscrits. Mais, au-delà de la professionnalisation, c’est l’application du principe de modularité qui a constitué une véritable rupture. Il s’agissait de distinguer, au sein de grandes structures homogènes que l’on considérait jusque-là comme insécables, des unités plus petites que l’on pouvait recomposer entre elles pour bâtir une force ad hoc, composée sur mesure pour une opération donnée, toujours différente de celles qui ont précédé ou qui suivront.

Une « armée Lego » ?

Oui, une « armée Lego ». Nous sommes l’armée à avoir été le plus loin dans cette voie. Au temps de la guerre froide, notre organisation était contrainte par l’ennemi dont nous connaissions la force, les objectifs, d’où notre organisation en corps d’armée, divisions… sur un front bien identifié.

Ce référentiel a disparu. Il fallait être capables de constituer rapidement la force dont nous avions exactement besoin pour chaque mission. La plus petite pièce du Lego pouvait être le groupe de combat, les états-majors étaient déconnectés des régiments et utilisés en fonction des besoins.

Cette doctrine a bien fonctionné. Grâce à elle, l’armée a été l’instrument de la stabilisation d’un arc de crise aux frontières de l’Europe, au sud ou à l’est.

Le problème est la synthèse. Il faut bien assurer la cohésion de l’ensemble en permanence. L’enjeu est de confirmer la modularité et de reconstituer des niveaux de synthèse en recréant deux grandes divisions ainsi que des piliers disposant d’une véritable autorité – pilier des forces spéciales, pilier de l’aéro-combat, pilier de la formation…

La mission de projection n’a pas disparu ?

Non, mais une dimension nouvelle a pris de l’essor, la lutte contre les réseaux terroristes. Ils se sont installés dans ces zones grises et s’y préparent à des opérations chez nous. On le voit très nettement au Mali. L’armée de terre s’y adapte en se spécialisant. Les missions traditionnelles de contrôle du territoire persistent, avec l’alternance du déchaînement de la force et de la reconstruction du pays. À côté d’elles, les forces spéciales mènent des actions ciblées contre les réseaux terroristes.

Et quelle est la relation entre la lutte contre le terrorisme à l’étranger et en France ?

Nous n’avons pas encore totalement la réponse. D’une part les raisons qui ont prévalu à l’adoption d’une armée de projection n’ont pas disparu, d’autre part apparaît désormais un impératif de protection de la population française sur le sol national auquel l’armée de terre doit répondre.

L’armée de terre doit être très présente sur le territoire national, visible des Français ont elle assure la sécurité, pleinement employée par le politique dont elle est un outil majeur qu’il doit apprendre à utiliser dans ce contexte nouveau.

Et avec des missions ?

Oui. Certaines existent déjà et sont anciennes : la sécurité civile et l’assistance aux populations, la participation au lien social par le recrutement et la formation, enfin la protection de la population en cas de crise, comme le démontre Vigipirate. Il faut mieux valoriser ces missions, mais il faut aussi un rôle plus actif.

Le nouveau chef de l’armée de terre vient du milieu du renseignement puisqu’il a dirigé la Direction de la protection et du secret défense. Il était convaincu qu’il fallait remettre l’armée de terre sur ses deux jambes, extérieur et intérieur, en état d’agir activement contre le terrorisme au cas où le danger s’aggraverait et où le politique nous le demanderait…

Quels sont les atouts dont dispose l’armée par rapport aux autres forces de sécurité comme la police ?

Intuitivement, je dirais que l’armée dispose de la capacité de mettre en oeuvre de grandes masses d’hommes et d’équipements, à planifier des manoeuvres complexes.

Elle maîtrise la totalité du spectre de la violence, et cela les autres forces ne l’ont pas. Cela va du 9 mm à des armes incroyablement plus puissantes, avec la capacité à mettre en œuvre tout l’environnement qui accompagne ces armes, du renseignement au guidage par exemple. Enfin, elle est conçue pour conserver une capacité d’action autonome dans un environnement totalement déstabilisé.

Est-ce vraiment utile contre le terrorisme ?

La question est posée, et il faut se préparer à toutes les hypothèses. Doit-on s’interdire d’utiliser les drones pour la surveillance ? Tout cela est à inventer. L’idée est de dépasser la posture de sentinelle, le nom de code de notre mission actuelle.

Vous ne craignez pas que ce soit l’occasion de critiques utilisant le souvenir de la bataille d’Alger, en 1957, quand l’armée avait assumé le rôle de la police ?

Nous avons payé très cher tout cela, ne serait-ce qu’en termes d’image. Et c’est parce que nous avons payé ce prix qu’il faut réfléchir aux conditions de cet emploi, sereinement, tant que nous ne sommes pas confrontés à la crise la plus grave.

La priorité est accordée aux opérations extérieures. Mais se prépare-t-on à une guerre de plus grande ampleur, y compris en Europe ?

La réorganisation actuelle reconstitue deux grandes divisions à trois brigades chacune, dont une brigade lourde blindée.

Avez-vous les moyens de vos missions ?

Les décisions récentes nous redonnent des moyens. L’armée de terre était dans une logique qui devait nous amener à 90 000 hommes environ, nous serons à la fin de la loi de programmation à 110 000. La force opérationnelle était de 66 000 en janvier, elle va monter à 77 000. Nous allons passer de 7 500 recrutements à 12 000 cette année et l’an prochain. Nous le pouvons, car nous ne recrutions qu’un candidat sur deux environ, et les candidatures augmentent beaucoup cette année. Nous allons aussi mieux fidéliser notre personnel.

Si je vous demande quel matériel vous manque le plus ?…

Je ne répondrai surtout pas. Je craindrais que l’on nous supprime le reste…

Plus sérieusement, une armée c’est un ensemble de matériels qui se soutiennent et se complètent, ce que prend en compte le programme Scorpion. Il nous faut des véhicules de transport, pensez que nos VAB (2) auront 70 ans quand ils seront totalement retirés du service, il nous faut des hélicoptères, il nous faut des drones qui sont d’ailleurs la priorité de cette année…

Y a-t-il une armée de terre étrangère qui pourrait être notre modèle ?

Je pense que c’est plutôt l’armée de terre française qui sert de modèle aux autres Européens.

Quelle place faites-vous à la culture générale, à la géopolitique et à l’histoire dans la formation militaire ?

Considérable. La guerre est un objet politique, et donc global. Comment prétendre en être un acteur un tant soit peu pertinent si l’on ne possède pas les clefs de lecture de cette globalité ? Ou alors on se laisse enfermer dans une approche purement technicienne du métier des armes, ce qui fait perdre en efficacité et peut conduire à des dérives dangereuses en oubliant les fondements éthiques de notre engagement.

Quant à l’histoire, notre finalité nous voue à la nécessité éventuelle de l’engagement le plus extrême pour la survie du pays. Les armées entretiennent donc un lien consubstantiel avec la nation. De ce lien, découle un rapport au temps très singulier. Pas de nation, en effet, sans continuité historique passée et à venir ; continuité dont les armées se sentent pour partie les garantes.

Pour plagier Renan, « ce consentement à un destin commun, cette grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore ensemble » ; c’est notre raison supérieure. Celle qui nous permet d’accepter d’aller se battre, de tuer et de mourir.

1. Éditée par la Documentation française, 29-31 quai Voltaire, 75344 Paris Cedex 07.
2. VAB : Véhicule de l’avant blindé.

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