Le Bauhaus : quand l’art devient vie

30 novembre 2025

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Bâtiment du Bauhaus de Dessau. (c) Wikipédia

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Le Bauhaus : quand l’art devient vie

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Les architectes allemands ont posé un geste de défi qui a modifié l’art et la perception de l’espace. En associant le design, l’industrie et la production à grande échelle, le Bauhaus a bouleversé la conception des bâtiments et des villes. Le Bauhaus a contribué à une révolution architecturale et politique majeure.

Aux origines du design moderne

Dans l’Allemagne des années 1920, un courant artistique et intellectuel bouleverse la manière de concevoir les objets, les bâtiments et les formes du quotidien. Ce mouvement s’appelle le Bauhaus, littéralement, la « maison de la construction ».
En l’espace de quatorze années seulement, de 1919 à 1933, il a posé les fondations du design moderne, transformé l’architecture et redéfini la place de l’art dans la société.

Naissance d’une école révolutionnaire

Le Bauhaus naît à Weimar, en 1919, sous l’impulsion de l’architecte Walter Gropius.
L’Allemagne sort alors de la Première Guerre mondiale dans un climat de désarroi politique et social. Gropius rêve d’un monde nouveau, où l’art et la technique travailleraient ensemble à reconstruire la société. Il imagine une école qui réunirait artistes, artisans et architectes dans un même projet collectif : bâtir une nouvelle esthétique pour une époque nouvelle.

Son manifeste du Bauhaus, publié cette année-là, affirme une idée simple mais révolutionnaire : abolir la frontière entre les beaux-arts et les arts appliqués.
La peinture, la sculpture, la typographie, le textile, le mobilier, l’architecture ne doivent plus être des disciplines séparées.
Toutes doivent contribuer à un même idéal : créer un environnement harmonieux, fonctionnel et accessible à tous.

« L’art et la technique, une nouvelle unité » : telle est la devise du Bauhaus.

L’école de Weimar, Dessau et Berlin

L’histoire du Bauhaus se divise en trois périodes et trois lieux successifs.
À Weimar (1919-1925), l’école pose les bases d’un enseignement novateur. On y trouve des maîtres comme Paul Klee, Wassily Kandinsky, László Moholy-Nagy ou Johannes Itten, qui enseignent la couleur, la forme et la perception visuelle.
Les étudiants apprennent en atelier, en expérimentant les matériaux : bois, métal, verre, tissu.

En 1925, l’école déménage à Dessau, une ville industrielle qui lui offre un nouveau bâtiment conçu par Gropius lui-même, une œuvre-manifeste du modernisme.
Les ateliers deviennent plus orientés vers la production industrielle : mobilier, luminaires, céramiques.
Le Bauhaus collabore avec des entreprises pour produire des objets à grande échelle, tout en préservant leur qualité esthétique.

En 1932, menacé par le régime nazi, le Bauhaus s’installe à Berlin sous la direction de Mies van der Rohe, avant d’être définitivement fermé en 1933.
Mais ses idées se sont déjà répandues dans le monde entier, portées par ses enseignants et ses anciens élèves émigrés aux États-Unis et ailleurs.

Un nouveau rapport entre art, forme et fonction

Le Bauhaus repose sur une conviction centrale : la forme doit suivre la fonction.
Un objet ou un bâtiment ne doit pas être orné pour lui-même, mais conçu selon son usage et sa logique structurelle.
Cette idée, héritée de l’industrie et du progrès technique, conduit à un style dépouillé, géométrique, rigoureux, le contraire des décorations du XIXᵉ siècle.

L’esthétique du Bauhaus privilégie les lignes droites, les volumes simples, les surfaces blanches, le métal et le verre.
Les matériaux sont choisis pour leur honnêteté et leur modernité.
Les architectes construisent des logements lumineux, rationnels, accessibles à la classe moyenne.
Les designers créent des chaises légères, des lampes fonctionnelles, des objets pensés pour la vie quotidienne.

Mais derrière cette apparente austérité, il y a une ambition humaniste : celle d’un art au service de tous, non réservé à une élite.

L’école comme laboratoire du design moderne

Le Bauhaus n’est pas seulement une école d’art, c’est un laboratoire d’idées.
On y expérimente de nouvelles méthodes pédagogiques : les étudiants passent d’abord par un « cours préparatoire » où ils apprennent à comprendre la matière, la lumière, la forme et la couleur avant de se spécialiser dans un atelier.
L’apprentissage ne repose pas sur la théorie, mais sur la pratique.

C’est aussi au Bauhaus que naît la notion de design global — l’idée qu’un projet doit penser ensemble l’espace, le mobilier, la typographie, la lumière, jusqu’aux objets les plus modestes.
Cette conception intégrée influencera durablement le design industriel et l’architecture du XXᵉ siècle, de Le Corbusier à Florence Knoll, de Dieter Rams à Apple.

Héritage et influence

Fermé par les nazis, le Bauhaus renaît ailleurs.
Ses figures majeures s’exilent : Gropius et Mies van der Rohe partent aux États-Unis, Moholy-Nagy fonde à Chicago la New Bauhaus, qui perpétue ses principes.
L’influence du Bauhaus se retrouve dans le modernisme international, dans les bâtiments en verre et acier, dans les meubles minimalistes, dans la typographie contemporaine, dans la publicité, le graphisme et même dans le design numérique d’aujourd’hui.

Son héritage dépasse la simple question du style.
Le Bauhaus a transformé la manière dont on conçoit le rapport entre l’homme, la technique et l’espace.
Il a fait du design une discipline intellectuelle et sociale, fondée sur la recherche, la responsabilité et la clarté.

Le Bauhaus a posé les bases d’une modernité toujours vivante.
Notre mobilier, nos bâtiments, nos interfaces numériques portent encore sa marque : celle de la fonctionnalité, de la simplicité, de la rationalité.
Mais surtout, le Bauhaus continue d’incarner une éthique du design : celle d’un art qui ne sépare pas la beauté de l’usage, la créativité de la technique, l’artiste de la société.

Le Bauhaus ne fut pas seulement un style, il fut une utopie concrète, un projet politique et poétique à la fois : faire de la vie moderne une œuvre d’art.

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À propos de l’auteur
Mathilde Legris

Mathilde Legris

Journaliste. Terroirs, histoires, voyages.

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