« Le corps social centrafricain est profondément fracturé ». Entretien avec Dominique Désiré Erenon

26 avril 2022

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« Le corps social centrafricain est profondément fracturé ». Entretien avec Dominique Désiré Erenon

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Ancien ministre de la République centrafricaine, professeur à l’université de Bangui et acteur politique de son pays, Dominique Désiré Erenon a soutenu une thèse de doctorat en droit à Paris 1. Il analyse dans cet entretien la situation économique et politique dramatique de la Centrafrique et les dangers que cela fait peser sur le reste du continent. 

Entretien réalisé par Gabriel Robin.

Vous êtes ancien ministre, Directeur de Cabinet du Premier ministre Firmin Ngrebada. Depuis le 25 juillet 2021, vous avez lancé votre mouvement politique, la Marche pour la Démocratie et le Salut du Peuple (MDSP). Vous souhaitez maintenant vous lancer à la conquête du pouvoir. Quel projet portez-vous ?

Tout d’abord, je vous remercie de l’occasion que vous m’accordez pour m’exprimer.

En 2022, la RCA est dans un état de délabrement politique, économique et social profond. Le système démocratique centrafricain est gangréné : normes fondamentales ignorées, institutions bafouées, élections bâclées, gouvernance prédatrice, absence de débats d’idées ou de véritable liberté d’expression, et la liste est encore longue…

Après des décennies de conflits fratricides, l’économie centrafricaine est à terre. Le peu d’industrie qui s’y était développé a été ravagé. Les investisseurs étrangers s’en sont manifestement détournés. Les élites économiques centrafricaines, découragées par un système rapace, placent trop souvent leurs capitaux à l’étranger plutôt que sur notre sol. Dans un monde de plus en plus interconnecté, la Centrafrique est presque aussi isolée que lors de l’accession à l’Indépendance, il y a plus de 60 ans. Le pays, plus grand que la France et sans accès à la mer, ne dispose que de 500 km de routes goudronnées, et dans quel état ? Je ne parle même pas des services sociaux de base, embryonnaires dans la capitale, quasi inexistants dans nos régions.

La situation sociale est catastrophique, tous les indicateurs en témoignent : espérance de vie la plus faible au monde, pire pauvreté d’Afrique, chômage de masse, un accès aux soins souvent réduits aux centres de santé de MSF, une alphabétisation sous les 40% et qui recule. etc. Un enfant sur dix n’atteint pas l’âge de 5 ans ; 8 sur 10 ont subi des violences à cause de déplacements forcés liés à l’insécurité.

Mais surtout, le corps social centrafricain est profondément fracturé. Les logiques claniques et ethniques ont largement pris le dessus sur un esprit national impliquant une solidarité du présent et un avenir en commun. Après des années d’exactions quotidiennes et barbares contre les civils, une large partie de la population est sujette à de profonds traumatismes ; en particulier les enfants, hypothéquant l’avenir.

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Ces exactions se poursuivent aujourd’hui. Les forces étatiques restent incapables de garantir un minimum de sécurité, et c’est un euphémisme. Les différents concours reçus de l’extérieur n’ont pas permis de juguler la violence endémique ; ils ont au mieux figé des situations précaires où se sont contentés d’un rôle de spectateur, voire ont contribué à alimenter les haines. Les groupes armés n’ont été ni neutralisés, ni désarmés ou intégrés dans le jeu démocratique, ouvrant le champ à de nouvelles tentatives de déstabilisation.

Ce constat des plus sombre pousse bon nombre de mes compatriotes au découragement, au désespoir. Ceux qui le peuvent quittent le pays, les autres cherchent avant tout à survivre.

Est-ce à dire que tout est perdu ? Je ne le veux pas. Je ne le crois pas. Les Centrafricains sont forts et courageux, et le prouvent chaque jour. Ils aspirent comme tout peuple à vivre dignement sur leurs terres, de leur travail et dans la paix. Ils méritent des dirigeants entièrement dédiés à ces objectifs. Mon projet le voisin. Je veux transformer la honte en fierté, l’accablement en espoir, les divisions en une cohésion autour d’un avenir en partage.

Après plusieurs décennies, nous avons beaucoup détruit et peu construit. Il faut bâtir maintenant. L’indépendance commencée dans l’idéalisme, poursuivie dans le despotisme et les chaos, doit maintenant prendre le chemin de la stabilité et de la prospérité, avec un peuple centrafricain uni, soudé et mobilisé.

Vous parlez de conquête du pouvoir. Je vous répondrai avant tout « quel pouvoir ». Nous voulons que le pouvoir œuvre à la paix, à la prospérité, au bien commun. La conquête du pouvoir n’est pas ce qui nous anime. Ce que nous voulons c’est que le pouvoir ait une unique boussole : se battre pour la dignité des plus faibles. Que le pouvoir serve au lieu de se servir.

Il y a du travail pour tout le monde. La RCA est à reconstruire et toutes les bonnes volontés, sans esprits de chapelle vont être requises.

 Il se dit que le Président Faustin Archange Touadera entretiendrait des relations profondes avec l’axe sino-russe, récemment confirmées par des votes à l’Assemblée générale de l’ONU. Y voyez-vous une source de danger ?

Le développement de ces différentes coopérations répond à une nécessité ancienne, celle de diversifier nos relations diplomatiques. C’est d’ailleurs également le cas aujourd’hui avec le Rwanda.

La RCA entretient depuis ainsi, depuis plusieurs décennies, des relations avec la Chine dans plusieurs domaines, notamment économiques, ainsi qu’avec la Russie. S’agissant de la Russie, depuis 2018, nos relations ont pris une dimension particulièrement importante dans le domaine militaire. Il y a aujourd’hui une forte présence militaire russe dans le pays participant à la formation de nos forces armées et à la sécurité des hautes personnalités. Elle apporte surtout un appui militaire actif à nos FACa dans la lutte contre les groupes armés et la reconquête du territoire.

Le développement de la coopération militaire avec la Russie répondait en effet à une nécessité immédiate après le départ des militaires français de Sangaris, en 2016, qui a laissé les autorités centrafricaines face aux groupes armés avec pour seul support une MINUSCA impotente et trop souvent spectatrice.

Les relations avec la Chine ou la Russie ne sont pas en elles-mêmes des « dangers », à condition qu’elles restent équilibrées et qu’elles n’entament la souveraineté de notre Nation. Nous devons rester en mesure de contrôler ce que font nos partenaires sur notre sol -ce qui n’est plus certain à l’heure actuelle- et de pouvoir défendre nos intérêts.  Le risque aujourd’hui est de nous enfermer dans une nouvelle forme de dépendance. Nous ne devons pas devenir la proie d’une nouvelle forme de colonialisme ni les jouets d’une nouvelle guerre froide.

La MDSP, si elle parvient au pouvoir, aura à cœur de diversifier nos relations diplomatiques pour mieux assurer la souveraineté, le rayonnement et le développement de la RCA. Nous aurons besoin de tous nos partenaires, anciens et nouveaux, pour sortir de l’isolement, de l’enclavement, de la dépendance.

Ce travail visera notamment à renforcer nos relations avec nos voisins (Tchad, RDC, République du Congo, Cameroun, Soudan et Soudan du Sud), avec qui les liens sont aujourd’hui distendus, voire hostiles. Cela passera par la définition d’une politique sécuritaire pour mieux maîtriser nos frontières qui souffrent d’une grande porosité, et par une politique commune d’infrastructures pour mieux lier nos pays. Enfin, nous nous emploierons à retisser la coopération, aujourd’hui abimée, avec des partenaires traditionnels (France, Allemagne, États-Unis, Japon, etc.), tout en travaillant au développement de relations saines et équilibrées avec nos partenaires actuels.

Vous faites fort de désenclaver la République centrafricaine. Comment comptez-vous y parvenir ?

 La Centrafrique, qu’on désignait à l’époque coloniale comme « la Cendrillon de l’Empire » est restée un cul-de-sac, une impasse, totalement exclue des flux économiques et commerciaux mondiaux. Son destin est d’être un carrefour, un pivot central au cœur du continent. Un pont entre les pays des deux façades océanique, entre les pays sahéliens et ceux des Grands Lacs. C’est déjà un carrefour de cultures, de populations. Elle peut être demain un hub commercial incontournable.

Quelle est la situation aujourd’hui ? Le pays n’a qu’un aéroport international (et encore, son statut est menacé chaque année faute de répondre aux normes) et quelques centaines de routes goudronnées. L’Oubangui qui nous sépare de la RDC sur 800 kilomètres n’est traversé par aucun pont. La quasi-totalité de nos échanges avec l’extérieur transite par une seule et unique route otage d’une insécurité chronique. Les routes figurant sur nos cartes sont dans la réalité des pistes étroites, sinueuses, défoncées sur lesquelles passent à peine des motos.  Rendez-vous compte qu’il faut parfois aujourd’hui plusieurs semaines pour relier Bangui la capitale à Birao, dans le nord-est !

Comment y remédier ? Notre pays a besoin d’un plan d’investissement massif, strictement encadré. Nous voulons mieux maitriser nos dépenses publiques et relancer des partenariats techniques forts, de long terme, en restaurant la confiance. Nous devons impérativement empêcher, comme c’est trop souvent le cas, que l’argent public ne s’évapore avant que la première pierre ne soit posée.

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Nous travaillons à un grand plan de développement des infrastructures, avec pour priorité le réseau routier national, l’eau et l’énergie. Sur le plan routier, tout est à faire, ou presque. Nous voulons d’abord bâtir un axe reliant le Cameroun au Soudan, pour le désenclavement extérieur, puis développer autour de cette dorsale, notre réseau interne, pour le désenclavement intérieur.

Il est certain que nous n’y arriverons pas seuls. Nous ne sommes pas assis comme certains veulent le faire croire sur une manne immédiatement exploitable de ressources naturelles qui nous donnerait des leviers financiers mobilisables et autonomes.  Nous ne disposons pas non plus, à l’heure actuelle, des compétences techniques nationales pour mener seuls ces grands travaux. Nous devons travailler avec les bailleurs internationaux pour orienter les flux vers ces projets visionnaires qui seuls permettront un jour à notre pays de briser sa spirale de dépendance.

Quels sont selon vous les grands défis de demain auxquels sera confrontée l’Union africaine ? Quel rôle peut et doit y jouer la RCA ?

 Le premier défi pour l’Union africaine est d’ordre sécuritaire. De nombreux pays africains sont la proie du terrorisme, du crime organisé et de groupes armés prédateurs. Nous devons nous doter des moyens d’endiguer ces phénomènes sans attendre systématiquement des interventions extérieures. Le deuxième défi est celui de la stabilité. Nos institutions sont soit trop faibles, et victimes de changements de régime fréquents et de coups de force, soient rigidifiées autour de pouvoirs autocratiques. Nous devons revivifier nos visions démocratiques pour qu’elles correspondent à la réalité de nos sociétés. Le troisième défi est celui du développement et de l’intégration économique. Nous devons être plus unis pour peser sur les grands enjeux économiques mondiaux, et ne pas dépendre des plans de grandes puissances décidés pour nous.

La Centrafrique doit pouvoir, grâce à sa position géographique stratégique, être au cœur d’un projet d’intégration africaine ; c’est notre destin, c’est notre salut, et c’est une nécessité. Le projet que je porte pour mon pays, je le porterai aussi pour l’Afrique. Nous avons trop subi de divisions artificielles attisées par l’étranger. Si la Centrafrique est capable de se réunifier aujourd’hui, elle sera un exemple demain pour les Nations d’Afrique. La raison y conduit autant que le cœur.

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Gabriel Robin

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