« Le gouvernement de Nicolás Maduro a transformé le Venezuela en une source de problèmes pour l’ensemble de la région »

7 janvier 2026

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« Le gouvernement de Nicolás Maduro a transformé le Venezuela en une source de problèmes pour l’ensemble de la région »

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Accusé de déstabiliser l’Amérique latine, le Venezuela est au cœur d’une offensive politique et sécuritaire menée par Washington. Criminalité transnationale, narcotrafic, terrorisme et ingérences régionales nourrissent le débat sur la responsabilité du régime chaviste, ses conséquences continentales et les motivations géopolitiques des États-Unis.


Entretien avec Brian Mayer (Ancien accrédité permanent à la Casa Rosada et au Congrès de la Nation argentine, membre de l’Institut de sécurité internationale et des affaires stratégiques du Conseil argentin pour les relations internationales, ancien conseiller du ministre de la Défense de l’Argentine et ancien correspondant de guerre en Ukraine et en Israël)


Donald Trump a justifié son opération à Caracas sur le fait que le Venezuela déstabilise l’Amérique latine. Cette affirmation est-elle fondée ?

D’abord, je voudrais préciser que mes réponses s’inscrivent dans ma position personnelle sur le sujet et ne représentent aucun positionnement institutionnel. Depuis ma perspective, je peux dire que le gouvernement de Nicolás Maduro a effectivement transformé le Venezuela en une source de problèmes pour l’ensemble de la région : c’est un pays qui exporte la criminalité, avec un gouvernement qui, parallèlement, protège un système criminel tel que le Cartel des Soleils et qui, par le passé, a incité à des troubles contre d’autres gouvernements de la région pour des motivations idéologiques.

Au Chili par exemple, la présence du Tren de Aragua, une organisation criminelle à laquelle des liens avec le régime ont été imputés, a transformé le paysage clandestin en le rendant beaucoup plus violent. Dans le cas de mon pays, cela fait un an que nous réclamons la libération de Nahuel Agustín Gallo, citoyen argentin enlevé par le gouvernement vénézuélien en décembre 2024. Sans parler des liens de l’administration Maduro avec le terrorisme international, le Hezbollah et l’Iran, comme l’indiquent diverses sources.

Depuis des années, on parle du pays comme d’un point d’entrée du terrorisme dans la région, servant de centre de blanchiment de capitaux destinés au financement d’activités terroristes, comme plusieurs dirigeants et organismes mondiaux l’ont déjà affirmé et dénoncé publiquement. En somme, aucun pays de la région n’a intérêt à ce que le régime reste au pouvoir, un régime qui exporte des organisations criminelles et qui sert de base au terrorisme transnational.

Quelle est la place du Venezuela dans le trafic de drogues ?

J’ai mentionné précédemment le Cartel des Soleils, terme utilisé pour désigner les fonctionnaires et militaires du gouvernement vénézuélien qui entretiennent des liens avec le narcotrafic. S’il ne s’agit pas d’une structure criminelle unifiée et organique, il existe néanmoins un gouvernement dont certains fonctionnaires collaborent avec le narcotrafic international et en ont fait une source de revenus pour le régime. Le maintien du gouvernement au pouvoir dépend des forces armées et de sécurité, qui détiennent et articulent le monopole de la force ; au Venezuela, la loyauté des militaires repose sur les affaires qu’on leur permet de mener pour s’enrichir. Nous avons donc une région où le narcotrafic constitue l’un des principaux problèmes communs et nécessite une approche régionale profonde et concertée ; la coordination entre les gouvernements de la région est indispensable. Or, dans ce cadre, on trouve un gouvernement dont de hauts responsables sont accusés de travailler avec des groupes criminels et de leur accorder des facilités pour étendre leurs opérations dans toute la région. Donald Trump a estimé que ce type d’agissements ne pouvait plus avoir lieu sur notre continent.

La presse française a notamment rapporté que les bandes vénézuéliennes alimentaient la violence dans les Antilles (en particulier en Guadeloupe). Le contrôle de ces bandes dépasse-t-il l’Amérique latine pour toucher directement les États-Unis ?

En effet, il s’agit d’un problème qui dépasse la région et concerne également les États-Unis ; dans le cas de l’île de la Guadeloupe, il a suscité l’intervention du gouvernement français. En août de cette année, dans un contexte de pression internationale accrue sur le régime de Maduro et alors que de nombreuses voix dénonçaient le Cartel des Soleils, la France a ordonné le déploiement de moyens pour renforcer la lutte contre le narcotrafic en Guadeloupe, notamment des équipes supplémentaires d’enquêteurs, des escadrons de gendarmerie et des drones de surveillance. Aux États-Unis, jusqu’à il y a quelques années, la présence du Tren de Aragua se limitait à des soupçons, mais aujourd’hui le FBI, les douanes et d’autres agences gouvernementales américaines affirment déjà que la bande criminelle est implantée dans le pays. Rappelons qu’avant la confrontation de Trump avec Maduro, c’est l’administration Biden qui a désigné le Tren de Aragua comme organisation criminelle transnationale.

Ces bandes opèrent également au Chili et en Argentine. Quel type de population structure ces bandes et en quoi sont-elles dangereuses ?

À cet égard, le Chili et l’Argentine constituent deux cas très différents.

Le Tren de Aragua a commencé à opérer au Chili il y a plusieurs années et a eu un impact considérable sur le paysage criminel. On lui attribue une augmentation de la violence des homicides et une hausse des enlèvements à des fins d’extorsion. Dans ce pays, la bande opère dans diverses régions, avec plusieurs ramifications et cellules (Los Gallegos, Los Piratas de Aragua, Los Mapaches, entre autres). Jusqu’en août 2025, le nombre de membres du Tren de Aragua arrêtés par la justice chilienne dépassait les 300.

Selon Tania Gajardo, sous-directrice de l’Unité spécialisée dans le crime organisé du parquet national chilien, dans une déclaration accordée cette année au journal El País, certaines factions du Tren de Aragua ont suivi les flux migratoires vénézuéliens arrivés au Chili ; de ce fait, de nombreuses victimes dans ce pays sont de nationalité vénézuélienne (la même situation a été observée au Pérou et dans d’autres pays, ce qui permet d’affirmer qu’il s’agit d’un modus operandi de ces groupes).

Au Chili, un fait emblématique est l’assassinat de Ronald Ojeda, ancien militaire vénézuélien et opposant au régime de Maduro, qui se trouvait dans le pays en tant que réfugié politique. Son meurtre a été perpétré par la cellule appelée « Los Piratas de Aragua », et le procureur chilien Héctor Barros a affirmé que le gouvernement vénézuélien était derrière cet acte. Dans ce contexte, la présence du Tren de Aragua au Chili a conduit le gouvernement à revoir et à renforcer son approche de la criminalité organisée, et, à l’échelle continentale, ce phénomène a suscité une coopération entre les États-Unis, la Colombie et le Chili afin de surveiller conjointement les activités de l’organisation dans la région et de procéder à des extraditions.

Quant au type de population autour de laquelle ces bandes se structurent, il s’agit généralement de secteurs socialement vulnérables. Comme je l’ai mentionné précédemment, une partie de leur modus operandi consiste à suivre les flux migratoires en provenance du Venezuela vers d’autres pays. Ainsi, au Chili, la majorité des victimes étaient des personnes en situation migratoire irrégulière ; dans de nombreux cas, tant les victimes que les auteurs étaient dans cette situation. De plus, dans certains cas, les victimes étaient également des individus liés à des activités criminelles, auxquels était imposé le paiement d’un tribut pour leurs activités ; ceux qui ne payaient pas finissaient par être enlevés ou assassinés. À ce sujet, un responsable de la Police d’investigations du Chili a déclaré à un média que, dans certaines occasions, des membres de ces bandes, après leur arrestation, demandaient : « Pourquoi nous arrête-t-on si entre nous nous réglons les problèmes de cette manière ? »

En Argentine également, des opérations de cellules du Tren de Aragua ont été détectées, bien que de bien moindre ampleur qu’au Chili, et il s’est agi de cas ponctuels. En mai 2025, le ministère de la Sécurité nationale a fourni à la presse des détails sur une opération ayant permis de démanteler une ramification de l’organisation criminelle vénézuélienne, dédiée au blanchiment d’argent en Argentine. Dans ce cadre, plusieurs sites ont été perquisitionnés et douze personnes ont été arrêtées ; elles formaient un réseau présent dans la capitale fédérale, la province de Corrientes et le Grand Buenos Aires. Ce groupe faisait transiter des fonds via un système informel contournant les circuits bancaires formels ; ces fonds provenaient d’activités criminelles menées au Venezuela et seraient liés à un réseau de blanchiment de capitaux susceptible d’alimenter le financement du terrorisme international. Dans ce contexte, le Tren de Aragua a été inscrit par le gouvernement argentin au Registre public des personnes et entités liées au terrorisme, et le pays a également mené des efforts diplomatiques dans des espaces multilatéraux comme l’OEA afin que le Tren de Aragua soit qualifié d’organisation terroriste.

On constate donc que l’action de groupes criminels originaires du Venezuela, auxquels des liens avec le régime sont imputés, a conduit différents gouvernements de la région à se mobiliser tant sur le plan interne qu’international. Et il s’agit d’un phénomène qui n’a pas attendu la réélection de Donald Trump pour démarrer. En effet, les précédents évoqués de la réponse gouvernementale argentine sous la présidence de Milei montrent que l’attitude des nouveaux dirigeants a un dénominateur commun : préserver le bien-être de leurs citoyens et protéger leurs intérêts nationaux avant de favoriser des entreprises illégales.

Pensez-vous que l’attaque contre le régime chaviste est motivée principalement par les immenses réserves pétrolières du pays ?

À la suite de la détérioration des relations, l’État vénézuélien avait manqué à ses obligations contractuelles envers des entreprises pétrolières américaines, et dans son discours après la capture de Maduro, Trump a mentionné que celles-ci allaient reprendre leurs activités au Venezuela. Toutefois, l’opération de samedi et, plus généralement, l’offensive de l’administration Trump contre le régime bolivarien répondent surtout à des motivations géopolitiques visant à stabiliser la région.

Le Venezuela constitue une source de problèmes et d’instabilité pour l’ensemble de la région ; il entretient des liens militaires avec la Chine, la Russie et l’Iran. C’est un pays qui exporte la criminalité, avec un gouvernement accusé d’avoir des liens avec le narcotrafic transnational et qui, comme je l’ai indiqué précédemment, a incité de manière organisée à des troubles contre des gouvernements constitutionnels du continent pour des raisons idéologiques. Ainsi, le pétrole n’est qu’un facteur parmi d’autres dans un large éventail d’intérêts et de motivations géopolitiques.

L’enlèvement de Maduro marque-t-il la fin du régime chaviste ?

Tout d’abord, je ne parlerais pas d’« enlèvement ». Il s’agit plutôt d’une arrestation effectuée par les autorités judiciaires américaines à l’encontre du gouvernement central du Venezuela dans le cadre de procédures judiciaires en cours. Indépendamment de cela, Maduro n’est plus là et, en un sens, le régime a été « décapité », mais les structures de pouvoir qui le soutenaient continuent d’exister. Le monopole de la force détenu par le gouvernement vénézuélien, qui lui permet de se maintenir au pouvoir contre la volonté populaire, demeure intact. Les forces armées corrompues sont toujours en place, tout comme les « collectifs », groupes paramilitaires opérant dans les rues pour réprimer tout soulèvement populaire et intimider la population. Le régime n’a donc pas encore pris fin et il convient de rester attentif à ce qui se passera dans les prochains jours.

Avec les nouveaux gouvernements de droite en Amérique latine, assiste-t-on à l’émergence d’une nouvelle doctrine pour le continent ?

En réalité, Washington a toujours trouvé le moyen de garantir ses intérêts dans la région, avec plus ou moins de confrontation. Aujourd’hui, sous l’administration Trump, le rapprochement des États-Unis avec l’Amérique latine varie fortement selon le pays concerné ; à cet égard, la relation dépend généralement de la réaction de chaque gouvernement latino-américain à l’approche initiale de Washington. Bien que les images que nous avons vues samedi aient été frappantes, si l’on se penche sur l’histoire des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit de nouveau ou de surprenant face à un régime comme le chavisme, qui viole des centaines de droits de ses citoyens et affecte l’ensemble de la région.

Vidéo – Venezuela : l’Amérique contre Maduro

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