<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le Hamas et le terrorisme : une étude de cas instructive

31 janvier 2024

Temps de lecture : 9 minutes
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Le Hamas et le terrorisme : une étude de cas instructive

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Cet article a été écrit « à chaud » après les attaques du 7 octobre 2023 et la riposte israélienne dans la bande de Gaza. Dans la mesure où cet épisode est encore en cours, il est impossible d’en faire une analyse scientifique sérieuse avec le recul indispensable[1]. En revanche, il est possible de proposer une réflexion sur deux points qui concernent directement le champ disciplinaire des études sur le terrorisme.

Article paru dans le numéro 49 de janvier 2024 – Israël. La guerre sans fin.

On s’attachera donc d’abord à un rapide examen des connaissances (et ignorances) accumulées sur le Hamas dans la littérature relevant des terrorism studies, et leur possible impact sur la récente surprise stratégique. Ensuite, on proposera quelques réflexions concernant la labélisation de cette entité comme « organisation terroriste », sujet à la fois hautement polémique et illustrant quelques acquis importants de la recherche scientifique sur cette forme de violence politique.

Ce que l’on sait (et ignore) du Hamas

La relative négligence du Hamas de la part des chercheurs sur le terrorisme s’explique pour trois raisons majeures. D’abord, du fait que lorsque les terrorism studies émergent comme champ de recherche en voie d’autonomisation, dans la première moitié des années 1970[2], l’attention se concentre durablement sur les divers mouvements palestiniens laïcs et/ou marxisants alors seuls existants, dont l’OLP en premier lieu. Ensuite, après le 11 septembre 2001, Al-Qaïda mobilisera durablement les chercheurs, de plus en plus nombreux, qui s’intéressent au sujet avant de se tourner partiellement vers l’État islamique dans la seconde moitié des années 2010.

Mais, surtout, le caractère strictement local (palestinien) du Hamas (acronyme de Mouvement de la résistance islamique) qui surgit entre 1987 et 1988 dans la foulée de la première intifada, fait qu’il apparaît comme un problème peu ou pas connecté à ce que l’on conçoit habituellement comme le « terrorisme international ». Il en résulte que ce seront essentiellement des chercheurs israéliens qui produiront des travaux sur cette organisation.

Initialement, c’est la Charte du Hamas (publiée en 1988 et substantiellement amendée en 2017) qui fait l’objet de quelques publications[3]. Leur objectif étant alors surtout d’insister sur le côté antisémite de ce texte, dans la ligne des gouvernements israéliens successifs qui voient d’un bon œil le surgissement d’un mouvement concurrent de l’OLP, dont le caractère répugnant interdit par ailleurs de le considérer comme un interlocuteur possible.

À partir de 1993, avec le début des attaques-suicides perpétrées par des membres du Hamas, ce mode opératoire va tendre à devenir un prisme privilégié pour l’étude de cette organisation, donnant lieu à quelques publications importantes[4]. Ces travaux permettent d’acquérir des notions de base sur l’histoire du Hamas depuis son origine, et notamment au cours de la seconde intifada (2000-2005) et à la suite de sa victoire électorale de 2006 (et au blocus imposé par Israël et l’Égypte depuis 2007). En revanche, peu d’éléments disponibles permettent de comprendre véritablement sa composition socio-démographique et les choix tactiques et stratégiques qui configurent son répertoire de l’action sociale, politique et militaire. Ces carences sont très probablement dues en partie au fait que l’écrasante majorité des travaux disponibles provient d’auteurs israéliens et nord-américains qui associent souvent des considérations polémiques à une approche scientifique des faits. Cette situation rend d’autant plus précieuses les rarissimes analyses provenant de chercheurs issus de la société palestinienne, qui offrent une vision plus profonde des dynamiques du conflit et des options des différents acteurs[5]. De même, la bonne description du Hamas par J. Baud demeure indispensable[6].

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Un autre point pratiquement inexploré, et pourtant essentiel pour comprendre la logique opératoire du Hamas, consiste à comparer sa « vision du monde » avec celle de son ennemi principal, à savoir Israël. On est ici face à un vrai chantier de recherches sur des dynamiques interactives, pour l’analyse desquelles on dispose seulement pour l’instant que de peu de matériaux solides[7].

Ces quelques indications permettent de comprendre l’état actuel de la recherche spécialisée sur le Hamas, et pourquoi il demeure largement sous-analysé. Et lorsque dans un conflit la nature et les caractéristiques d’un acteur sont insuffisamment comprises, il y a davantage de chances que ce dernier soit à l’origine d’une surprise stratégique. Il est donc nécessaire d’approfondir la réflexion sur ce point, en se fondant sur quelques acquis récents de la recherche sur le terrorisme.

Sur la nature du Hamas

Malgré un consensus presque spontané (en « Occident ») qui veut que le Hamas soit « simplement » une organisation terroriste, c’est-à-dire une entité intrinsèquement malfaisante, et à ce titre une manifestation de l’ennemi absolu voué à l’extermination, la question mérite un examen attentif.

Pour ce faire, il convient de revenir aux trois strates définitionnelles du terrorisme dont nous avons déjà fait état dans des travaux antérieurs[8]. Pour rappel, il s’agit de la strate polémique (ou politique qui participe de la guerre informationnelle) ; de la strate juridique (qui vise à qualifier et réprimer des actes considérés comme terroristes) et la strate scientifique (qui a vocation à analyser les faits disponibles et à en tirer des hypothèses et/ou des conclusions argumentées). Il est facilement compréhensible que la démarche scientifique ne puisse se concevoir qu’en rupture avec la strate polémique qui vise à déqualifier, surtout moralement, l’ennemi et pas à produire des connaissances validées. Cette question vient d’ailleurs de faire l’objet d’un remarquable article dans une revue spécialisée, où le problème de la désignation des organisations terroristes est correctement traité[9].

Et l’enjeu de cette labélisation n’est évidemment pas exclusivement académique, et concerne aussi les représentations qu’ont de l’ennemi les acteurs directement engagés dans le conflit. Passons rapidement sur l’injonction faite aux dispositifs politico-médiatiques « occidentaux » de qualifier le Hamas comme « organisation terroriste », et pas comme « mouvement de résistance ». Cette désignation, parfaitement compréhensible au point de vue de la propagande et de la guerre informationnelle, procède cependant d’une erreur conceptuelle grossière. En effet, le terrorisme est une technique à la disposition de n’importe quel acteur optant pour la violence politique ; alors que la « résistance » renvoie à la cause motivationnelle (parmi d’innombrables autres envisageables) des acteurs. Il est donc possible d’être à la fois « résistant » et recourir au terrorisme, et terroriste (au sens technique) en passant à l’acte en fonction d’autres objectifs.

Par ailleurs, qualifier une organisation simplement de terroriste peut avoir des effets pervers autrement plus graves. En effet, sauf les cas improbables d’une entité se consacrant exclusivement au terrorisme, les acteurs y recourant (en des moments et des lieux qu’il s’agit d’analyser) disposent d’un répertoire de l’action (plus ou moins violente) d’une ampleur variable. Outre le terrorisme (lorsqu’il est pratiqué), des actions de guérilla sont habituelles (contre des cibles militaires, policières ou institutionnelles), ainsi que des activités plus ou moins légales d’obtention de moyens financiers, de propagande, de recrutement, voire la gestion d’œuvres sociales et caritatives. Cet ensemble de pratiques, qui donne à chaque organisation son profil particulier et des compétences variées, est à analyser dans son ensemble. Ainsi, si le Hamas recourt incontestablement au terrorisme (suivant des modes opératoires variés, dont des attentats-suicides), il dispose aussi d’une capacité politique (ayant gagné des élections et administrant un territoire) et militaire lui permettant, par exemple, d’acquérir et de délivrer des roquettes, ou encore d’utiliser divers moyens d’incursion dans le cyberespace. Le réduire, comme l’impose la strate polémique, à une simple organisation terroriste n’est donc pas seulement factuellement faux, mais encore contre-productif.

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La non-exclusivité du recours au terrorisme par le Hamas est en outre démontrable factuellement en exploitant les données contenues dans la Global Terrorism Database. Ainsi, la carte élaborée par Hervé Théry à partir de cette source est riche en enseignements. On en retiendra trois.

D’abord, on constate clairement que le Hamas est un mouvement exclusivement palestinien, en rien engagé dans ce que l’on désigne habituellement comme le « terrorisme international ». Ses actes violents se localisant exclusivement dans la bande de Gaza, le territoire d’Israël et en Cisjordanie occupée.

Figure 1. Distribution spatiale des actes terroristes et de guérilla du Hamas (1989-2019)

Ensuite, la centralité de la bande de Gaza pour le Hamas se manifeste bien dans l’empreinte spatiale de cette organisation. En effet, son action se concentre dans la frange centrale du territoire israélien et en Cisjordanie occupée, sans intervenir dans le sud ni le nord du pays. Cette absence d’actions dans le nord pouvant, par ailleurs, être mise en rapport avec une éventuelle « zone d’influence » du Hezbollah, ce qu’une étude ultérieure serait en mesure de vérifier. On passera rapidement sur la confirmation additionnelle que cette carte apporte au fait que le terrorisme et la guérilla contemporaine sont résolument des faits urbains, phénomène dont nous avons traité plus en détail dans d’autres publications[10].

Enfin, et ce point est extrêmement important, il est nécessaire de différentier la nature des actions répertoriées dans la GTD. Car si l’on admet que c’est l’identité des victimes qui caractérise le mieux les différents types de violence politique, il est possible de proposer une analyse qui s’écarte résolument du discours polémique au profit d’une approche dépassionnée des faits. Pour rappel, on distingue dans cette perspective trois ensembles d’identités. Premièrement, les identités personnelles ; elles concernent des victimes choisies en fonction de leurs attributs irremplaçables (rois, présidents, hauts fonctionnaires, etc.) qui sont les objets d’assassinats politiques. Deuxièmement, les identités fonctionnelles ; elles concernent les militaires, les policiers et divers agents administratifs, qui sont attaqués au cours d’opérations de guérilla non pas en raison de leur singularité individuelle, mais du fait de leurs fonctions dans l’appareil d’État de l’une des parties engagées dans le conflit. Troisièmement, l’identité vectorielle qui se réfère à celle dont sont porteuses des catégories spécifiques de la population en raison de leur sexe ou de leur âge (femmes, enfants), de leur localisation (touristes internationaux), ou d’une appartenance ethnique, religieuse ou politique, etc. Dans la mesure où le terrorisme est, avant tout, une technique de communication violente, les porteurs de cette identité vectorielle (au-delà d’être simplement des civils) sont les plus aptes, en raison de l’identification qu’ils suscitent auprès de diverses audiences, de transmettre les messages que l’acte terroriste entend diffuser.

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Cette distinction faite, on peut revenir à notre carte et constater que la part des actes de guérilla commis par le Hamas est non négligeable, mais en outre qu’ils se distribuent spatialement d’une manière hautement instructive. En effet, le clivage entre la bande de Gaza, où prédominent nettement les actes de guérilla, et Israël et la Cisjordanie occupée où les actes terroristes sont très nettement majoritaires est remarquable. Ce fait majeur, à notre connaissance encore jamais mis en évidence, permet de mettre sérieusement en question la désignation du Hamas comme simple « organisation terroriste », au profit d’une appréciation réaliste de son répertoire de l’action violente. Et surtout, cette représentation cartographique permet d’élaborer des hypothèses concernant les moments et les lieux des différents actes violents, c’est-à-dire d’engager une véritable réflexion géopolitique sur le sujet. Nous approfondirons ces recherches dans de futures publications, car l’enjeu de cette problématique, au-delà de son évidente importance scientifique, porte aussi sur les conditions de base qui permettent, en situation de conflit, d’épargner les vies humaines que la méconnaissance de l’ennemi expose involontairement.

Et si une surprise stratégique aussi énorme que celle du 7 octobre est sans aucun doute explicable par une série d’autres facteurs, il est très probable que cette autocontamination des analystes israéliens (et « occidentaux ») par leur propre propagande a participé à une sous-estimation fatale de la menace. Car la concentration du champ cognitif sur le seul aspect terroriste a été susceptible d’occulter les profondes transformations capacitaires et opérationnelles du Hamas au cours des dernières années. Et ici, comme bien souvent par le passé, les données permettant de séparer rigoureusement la guerre informationnelle (c’est-à-dire la propagande issue de la strate polémique) de l’analyse stratégique étaient aisément disponibles. Encore fallait-il les traiter convenablement et tolérer que l’on puisse penser en dehors du conformisme imposé. Et cette exigence ne concerne pas seulement les acteurs engagés dans le conflit moyen-oriental… On peut donc espérer, sans trop y croire cependant, que l’étude sérieuse du cas du Hamas que l’actualité nous impose permette à de nouvelles approches de se développer. Notamment en prenant appui sur les travaux scientifiques les plus stimulants concernant le terrorisme.

[1] On lira cependant avec profit l’article d’Olivier Zajec, « Les angles morts de la ‘surprise’ stratégique », DSI, p. 16-17, no 168, 2023.

[2] À la suite notamment de la guerre des Six jours qui transforme l’armée israélienne en force d’occupation faisant face à une résistance qu’il s’agit de rendre illégitime en la taxant polémiquement de « terroriste », et à une série d’attaques spectaculaires comme celle de 1972 au cours des Jeux olympiques de Munich.

[3] La Charte est publiée et commentée dès 1990 dans : Raphael Israeli, « The Charter of Allah : The Platform of the Islamic Resistance Movement (Hamas) », in : Y. Alexander ; A. Foxman (Eds.), The 1988-1989 Annual on Terrorism, Martinus Nijoff, Dordrecht, p. 99-134, 1990. Quelques années plus tard le même thème est développé dans : Meir Litvak, « The Islamization of the Palestinian-Israel Conflict : The Case of Hamas », Middle Eastern Studies, p. 148-163, vol. 14, no 1, 1998.

[4] En particulier : R. Kim Cragin, « Learning to Survive : The Case of the Islamic Resistance Movement (Hamas) », in : James J. F. Forest (Ed.), Teaching Terror, Rowman & Littlefield, Lanham, 2006, 189-204, (texte particulièrement éclairant sur l’évolution des modes opératoires) ; Boas Ganor, « Israel, Hamas and Fatah », in : R.J. Art ; L. Richardson, (Eds.), Democracy and Counterterrorism, United States Institute of Peace Press, Washington, 2007, 261-303 (inclut un bon panorama du contreterrorisme) ; Jerrold M. Post, « Hamas : The Islamic Resistance Movment », in : M. T. Kindt et Al. (Eds.), The World’s Most Threatening Terrorist Networks and Criminal Gangs, Palgrave, p. 145-163, New York, 2009, (utile survol historique). Enfin on trouvera une synthèse actualisée dans : Sagit Yehoshua, « Hamas », in : A. Silke, (Ed.), Routledge Handbook of Terrorism and Counterterrorism, p. 292-301, Routledge, London/New York, 2019.

[5] Par exemple : Hisham H. Ahmed, « Palestinian resistance and ‘suicide bombing’ », in : Tore Bjørgo (Ed.), Root Causes of Terrorism, Routledge, p. 87-102, London/New York, 2005.

[6] Jacques Baud, Encyclopédie des Terrorismes et Violences Organisées, Lavauzelle, Panazol, p. 551-563, entrée « Hamas », 2009.

[7] En particulier l’excellent article de Guideon Aran ; Ron E. Hassner, « Religious Violence in Judaism : Past and Present », Terrorism and Political Violence, p. 355-405, vol. 25, no 3, 2013.

[8] Notamment : Daniel Dory ; Jean-Baptiste Noé, Le Complexe Terroriste, VA Éditions, 2022, surtout p. 7-27.

[9] Ronit Berger Hobson ; Assaf Moghadam, « Terrorism, Guerrilla and the Labeling of Militant Groups », Terrorism and Political Violence, Preprint, 2023 (en accès libre).

[10] Notamment : Daniel Dory, « Le terrorisme comme objet géographique : un état des lieux », Annales de Géographie, p. 5-36, no 728, 2019.

À propos de l’auteur
Daniel Dory

Daniel Dory

Daniel Dory. Chercheur et consultant en analyse géopolitique du terrorisme. A notamment été Maître de Conférences HDR à l’Université de La Rochelle et vice-ministre à l’aménagement du territoire du gouvernement bolivien. Membre du Comité Scientifique de Conflits.
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