<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le mètre carré géopolitique #17 — Cap-Ferret et Île de Ré : la rente sanctuarisée

5 septembre 2026

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Le mètre carré géopolitique #17 — Cap-Ferret et Île de Ré : la rente sanctuarisée

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  • 16 153 €/m² au Cap-Ferret en février 2026 (jusqu’à 25 000 €/m² pour les villas en bord de Bassin). 7 100 €/m² en moyenne sur l’Île de Ré, avec des pointes au-delà de 10 000 € à Saint-Martin-de-Ré ou Le Bois-Plage. Des niveaux qui dépassent la quasi-totalité des arrondissements parisiens hors triangle d’or.

  • Lège-Cap-Ferret : 8 200 habitants permanents, 63,3 % de résidences secondaires, 86 % de maisons individuelles, âge moyen de la population 52 ans. Île de Ré : 17 800 habitants permanents pour 40 000 logements (deux fois plus de logements que d’habitants), 50 à 80 % de résidences secondaires selon les communes. Une offre foncière artificiellement contrainte par la loi littoral et des PLU intercommunaux parmi les plus restrictifs de France.

  • Le cas le plus pur de la grille Buchanan-Olson : un dispositif réglementaire public (loi littoral 1986, PLU restrictifs) qui produit des bénéfices privés concentrés (valorisation foncière des propriétaires en place) au détriment de coûts collectifs dispersés (financement national, exclusion des actifs locaux, effondrement progressif de l’économie réelle, déterritorialisation des familles historiques).

Un chiffre, d’abord : 16 153. C’est, selon les données MySweetimmo croisées avec les bases notariales DVF en février 2026, le prix moyen au mètre carré des maisons à Lège-Cap-Ferret, en Gironde. Pour les villas en bord de Bassin ou avec accès à l’océan, les transactions atteignent régulièrement 20 000 à 25 000 euros le mètre carré, plaçant la presqu’île parmi les communes les plus chères de France métropolitaine. Un autre chiffre : 7 100 €/m². C’est le prix moyen pratiqué sur l’Île de Ré en octobre 2025 selon les agences locales, en baisse récente par rapport aux 9 000 €/m² atteints fin 2024. Mais à un niveau qui reste supérieur à celui de la quasi-totalité des arrondissements parisiens hors triangle d’or.

Ces niveaux de prix ne s’expliquent ni par la qualité intrinsèque exceptionnelle du bâti (les cabanes ostréicoles et les maisons de pêcheurs constituent l’essentiel du patrimoine architectural), ni par une dynamique économique locale dominante (Lège-Cap-Ferret compte 8 200 habitants permanents, l’Île de Ré environ 17 800), ni par l’attractivité d’un bassin d’emploi voisin (Bordeaux est à une heure, La Rochelle à vingt minutes). Ils s’expliquent par un mécanisme géoéconomique unique, rarement nommé pour ce qu’il est dans le débat public français : la sanctuarisation foncière par décision politique locale, organisée et défendue par les propriétaires en place via leurs élus, et financée silencieusement par la collectivité nationale.

La série a démontré, épisode après épisode, comment les marchés immobiliers français étaient devenus les théâtres de transferts massifs de valeur structurés par des dynamiques que les acteurs locaux ne maîtrisent pas. À Roquebrune, c’était la densification subie. À Saint-Malo, la régulation Airbnb qui chasse les héritiers. À Laval, la loi SRU qui dévalorise les classes moyennes. À Grenoble, l’effondrement sécuritaire. À Annemasse, la captation par les salaires suisses. À Gravelines, la sanctuarisation par décision régalienne stratégique. Le présent épisode aborde le cas inverse et complémentaire : celui où la décision politique locale, loin de protéger l’intérêt général, organise méthodiquement la capture privée d’une rente foncière par une minorité de propriétaires concentrés, au détriment d’une majorité dispersée.

Cap-Ferret et Île de Ré ne sont pas seulement deux destinations littorales prestigieuses. Elles sont l’incarnation française la plus pure du mécanisme géoéconomique théorisé par Buchanan, Tullock et Olson : un dispositif réglementaire public qui produit des bénéfices privés concentrés au détriment de coûts collectifs dispersés. Démonstration.

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Un marché qui défie toutes les autres règles françaises

Avant d’analyser les mécanismes, posons les chiffres dans leur ensemble.

Lège-Cap-Ferret, commune de la presqu’île girondine qui ferme le Bassin d’Arcachon, abrite 8 200 habitants permanents pour un parc immobilier composé à 63,3 % de résidences secondaires et à 86 % de maisons individuelles. L’âge moyen de la population permanente s’établit à 52 ans, soit un quart de plus que la moyenne nationale, révélateur du vieillissement structurel du peuplement local. Les prix des maisons ont atteint un sommet à 17 250 €/m² en septembre 2025 selon Meilleurs Agents, et les transactions exceptionnelles dépassent régulièrement 5 millions d’euros pour des villas modestes des années 1950-1960.

L’Île de Ré, archipel composé de dix communes reliées au continent par un pont à péage, abrite 17 800 habitants permanents pour environ 40 000 logements. Soit deux fois plus de logements que d’habitants. La part des résidences secondaires varie selon les communes de 50 % (La Couarde-sur-Mer) à plus de 80 % à Loix ou aux Portes-en-Ré. Le prix moyen au mètre carré s’établit à 7 100 € en 2025, avec des écarts considérables entre les villages : plus de 10 000 €/m² à Saint-Martin-de-Ré ou Le Bois-Plage, contre 6 000 à 7 000 € dans des secteurs comme Sainte-Marie-de-Ré ou Rivedoux. Sur cinq ans, malgré la correction récente, les prix ont progressé d’environ 40 % en pouvoir d’achat constant.

Ces deux territoires partagent une caractéristique essentielle qui structure leur singularité géoéconomique : leur offre foncière est artificiellement et durablement contrainte par les outils du droit public. Loi littoral de 1986, PLU intercommunal restrictif, sites classés, zones Natura 2000, espaces remarquables, espaces boisés classés, servitudes patrimoniales. Ces dispositifs juridiques cumulés interdisent à toutes fins pratiques la construction nouvelle dans la quasi-totalité du territoire des deux destinations. Aucune nouvelle parcelle ne devient constructible. Aucun lotissement n’est autorisé. Aucune extension urbaine n’est tolérée. Le foncier existant est figé dans son périmètre actuel, et chaque transaction porte sur un stock strictement limité que personne ne peut plus accroître.

C’est précisément cette rareté artificielle, produit de décisions politiques accumulées sur quarante ans, qui constitue la matrice de l’envolée des prix. Le mécanisme est connu de tous les économistes du foncier : quand l’offre est figée et que la demande croît, le prix s’envole sans limite haute identifiable.

« Le mètre carré ferret-capien et rétais s’écrit, à la racine, dans les délibérations des conseils municipaux qui défendent les PLU restrictifs depuis quatre décennies, pas dans une attractivité géographique qui justifierait économiquement ces niveaux de prix. »

Premier facteur : la loi littoral comme dispositif de captation

Le premier mouvement remonte à la loi du 3 janvier 1986 relative à l’aménagement, la protection et la mise en valeur du littoral, dite « loi littoral ». Présentée à l’époque comme un instrument de protection environnementale destinée à préserver les côtes françaises de l’urbanisation anarchique, cette loi a produit un effet géoéconomique majeur que ses promoteurs n’avaient peut-être pas pleinement mesuré : elle a sanctuarisé la valeur foncière des biens déjà construits au moment de son adoption.

Le dispositif est rigoureux. La loi interdit toute extension de l’urbanisation en discontinuité du tissu existant. Elle protège strictement les espaces remarquables et les espaces boisés classés. Elle impose une bande inconstructible de 100 mètres en bord de mer. Elle conditionne toute construction nouvelle au respect des coupures d’urbanisation et des espaces proches du rivage. Sur les territoires concernés, l’ensemble du littoral français, mais avec une rigueur particulière dans les zones de forte pression touristique comme Cap-Ferret ou l’Île de Ré, l’application stricte de la loi rend toute construction nouvelle pratiquement impossible.

Pour les propriétaires fonciers présents au moment de l’adoption de la loi en 1986, l’effet a été spectaculaire. Leurs biens sont devenus, par décision législative, des actifs structurellement rares, dont la valeur ne pouvait que progresser à mesure que la demande littorale française augmentait. Au Cap-Ferret, les maisons modestes des familles bordelaises qui valaient quelques centaines de milliers de francs dans les années 1980 sont aujourd’hui estimées à plusieurs millions d’euros. Sur l’Île de Ré, les maisons des familles rochelaises et parisiennes ont suivi la même trajectoire vertigineuse.

Cette rente foncière n’a pas été produite par les propriétaires eux-mêmes. Elle a été organisée par la collectivité nationale, via la loi littoral, qui a sacrifié l’urbanisation littorale supplémentaire pour préserver les paysages. Sans jamais ouvrir le débat sur la captation privée de la plus-value induite. Les contribuables nationaux qui financent indirectement l’application de cette loi (services de l’État, contentieux, contrôles, jurisprudence) ne perçoivent aucune contrepartie de la valorisation foncière qu’elle génère au bénéfice exclusif des propriétaires littoraux existants.

Le mécanisme est exactement celui que théorisait l’économiste américain Henry George dès 1879 dans Progress and Poverty : la valeur foncière n’est pas produite par les propriétaires individuels, mais par les décisions collectives (infrastructures, réglementations, dynamiques économiques régionales) qui s’imposent à un territoire donné. Quand cette valeur ainsi créée est intégralement captée par les propriétaires privés sans contrepartie pour la collectivité qui l’a produite, on parle de rente foncière au sens technique du terme. Cap-Ferret et l’Île de Ré sont, en France contemporaine, les cas les plus purs de captation privée de rente foncière organisée par décision publique.

Deuxième facteur : le PLU restrictif et la fabrique politique de la rareté

Le deuxième mouvement se joue à l’échelle communale et intercommunale, et il prolonge méthodiquement la logique de la loi littoral. Les Plans locaux d’urbanisme (PLU) du Cap-Ferret et de l’Île de Ré sont parmi les plus restrictifs de France, allant systématiquement au-delà des exigences minimales de la loi littoral pour figer encore davantage l’offre foncière.

Quelques exemples documentés.

Sur l’Île de Ré, le PLU intercommunal adopté en 2012 et révisé en 2019 limite drastiquement les constructions nouvelles : moins de 200 permis de construire délivrés par an sur l’ensemble de l’archipel, dont une part substantielle correspond à des rénovations ou des reconstructions sur des emprises existantes. Le solde des nouvelles constructions ex nihilo se compte chaque année en dizaines, pour une demande qui dépasse plusieurs milliers d’acquéreurs potentiels. À Lège-Cap-Ferret, le PLU est encore plus restrictif, avec un coefficient d’occupation des sols extrêmement faible dans la quasi-totalité de la presqu’île et des zones constructibles réduites à quelques poches résiduelles autour des villages historiques.

Cette restriction n’est pas neutre politiquement. Les conseils municipaux qui adoptent et défendent ces PLU sont massivement composés de propriétaires en place, souvent retraités ou semi-retraités, qui ont acquis leurs biens il y a vingt, trente ou quarante ans. Ils sont structurellement intéressés au verrouillage du marché : tout ce qui empêche la construction nouvelle, limite l’urbanisation, restreint l’accès au foncier, valorise mécaniquement leur propre patrimoine.

À l’inverse, les exclus du marché n’ont aucune voix politique locale. Les jeunes Rétais qui ne peuvent plus s’installer dans l’île de leurs parents, les enfants des familles ostréicoles du Cap-Ferret qui ont dû partir vivre à Bordeaux ou Arcachon, les saisonniers qui peinent à se loger, les actifs travaillant dans le tourisme local : tous ceux qui ne peuvent plus s’établir dans ces territoires ne sont précisément plus là pour voter aux élections municipales. La sociologie électorale de ces communes est verrouillée par l’éviction démographique qu’elle produit. Le mécanisme s’auto-renforce.

C’est exactement le mécanisme théorisé par Mancur Olson dans La logique de l’action collective (1965) : les petits groupes aux intérêts concentrés (les propriétaires en place, démographiquement minoritaires mais politiquement majoritaires sur ces territoires) se mobilisent efficacement pour défendre leurs avantages, tandis que les grands groupes aux intérêts diffus (les candidats à l’installation, les jeunes générations, les actifs précarisés) restent inorganisés et invisibles dans le processus politique local. Le PLU restrictif est l’instrument paradigmatique de cette asymétrie organisée.

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Troisième facteur : l’éviction des saisonniers et l’effondrement de l’économie locale

Le troisième mouvement révèle un paradoxe que les défenseurs des PLU restrictifs n’avaient pas anticipé, mais qui devient désormais visible et politiquement embarrassant. L’envolée des prix et la rareté du foncier locatif ont rendu pratiquement impossible le logement des travailleurs saisonniers, sans lesquels l’économie touristique locale ne peut fonctionner.

Sur l’Île de Ré comme au Cap-Ferret, les restaurateurs, les hôteliers, les commerçants, les loueurs de vélos, les guides nautiques, les agriculteurs maraîchers et les ostréiculteurs eux-mêmes peinent désormais à recruter ; non pas faute de candidats, mais faute de pouvoir les loger. Un serveur saisonnier qui touche 1 800 euros nets mensuels ne peut pas payer 1 500 euros de loyer pour un studio à Saint-Martin-de-Ré. Un chef cuisinier expérimenté refuse les propositions des restaurants ferret-capiens parce qu’il ne peut pas trouver de logement à un prix supportable pour sa famille. Les patrons d’établissement témoignent désormais ouvertement de la situation : « Nous ne pouvons plus garantir notre saison estivale, faute de personnel logé sur place. »

Ce phénomène, documenté de plus en plus fréquemment par la presse locale girondine et charentaise, est l’illustration directe d’un effet collatéral pervers de la sanctuarisation foncière. Les propriétaires en place voient leur patrimoine valorisé, mais l’économie réelle qui justifiait initialement cette valorisation (le tourisme, la restauration, l’activité commerciale) commence à se contracter parce qu’elle ne peut plus fonctionner. À terme, la rente sanctuarisée pourrait scier la branche sur laquelle elle est assise.

Plusieurs communes commencent à réagir en tentant de produire du logement social ou conventionné pour les actifs locaux, dans les rares poches encore disponibles. Mais ces tentatives se heurtent à deux obstacles structurels. D’une part, les prix du foncier rendent prohibitif tout projet immobilier social. Construire un logement social à 7 100 €/m² de coût foncier équivaut à un transfert massif de subventions publiques vers les propriétaires des terrains. D’autre part, les résistances locales aux nouvelles constructions sont massives : tout projet d’immeuble collectif, même destiné aux actifs locaux, est combattu par les associations de défense du patrimoine et de l’environnement, souvent animées par les mêmes propriétaires qui bénéficient de la rareté actuelle.

Le résultat est une impasse politique locale que ni la commune, ni l’État ne semblent en mesure de dénouer. Les jeunes Rétais et Ferret-Capiens continuent de partir. Les saisonniers se raréfient. Les commerces réduisent leurs horaires d’ouverture par manque de personnel. Et les propriétaires en place continuent de voter pour les majorités municipales qui maintiennent la rareté foncière au prix de l’effondrement progressif du tissu économique réel.

Quatrième facteur : la fiscalité de succession comme accélérateur de captation

Le quatrième mouvement révèle une dimension rarement traitée mais déterminante : la fiscalité de succession française accélère la concentration de la propriété foncière entre les mains d’acheteurs extérieurs aisés, au détriment des familles historiques.

Le mécanisme est exactement parallèle à celui analysé pour Saint-Malo dans l’épisode 3, mais avec une intensité multipliée par les prix locaux. Prenons un cas type au Cap-Ferret. Une famille bordelaise possède depuis trois générations une maison de famille de 120 mètres carrés, acquise dans les années 1950 pour quelques dizaines de milliers de francs. Au décès du dernier ascendant en 2024, le bien est estimé par l’administration fiscale à 1 800 000 euros (15 000 €/m² × 120 m²). Pour quatre héritiers en ligne directe, après l’abattement de 100 000 euros par enfant, la base taxable atteint 1 400 000 euros, soit environ 350 000 euros par héritier, taxés selon le barème progressif. Les droits de succession globaux dépassent 500 000 euros pour l’ensemble de la famille.

Or aucun des héritiers ne dispose de cette liquidité. Ils sont salariés, cadres, professions intermédiaires. La seule solution pour acquitter les droits est de vendre la maison. Et l’acquéreur sera nécessairement un acheteur extérieur fortuné : fonds patrimonial, expatrié, héritier d’une autre fortune, cadre supérieur parisien ou international, capable lui de mobiliser plusieurs millions d’euros pour une résidence secondaire.

Le résultat est documenté par la presse locale, qui publie régulièrement des articles aux titres explicites : « On ne peut plus garder la maison » : l’immobilier au Cap Ferret chasse les héritiers (Immostore, avril 2026). Les familles historiques disparaissent progressivement du paysage propriétaire. Elles sont remplacées par une élite économique nationale ou internationale qui n’a aucun ancrage local préalable. La sociologie de la propriété se transforme génération après génération, sans que les habitants permanents ne disposent du moindre levier pour ralentir le processus.

C’est ici que le système atteint sa cohérence parasitaire complète : la sanctuarisation foncière organisée par les propriétaires en place valorise leurs biens jusqu’à un niveau tel que la fiscalité française de succession rend impossible la transmission familiale. Les enfants des propriétaires actuels seront eux-mêmes contraints de vendre. La rente change de mains à chaque génération, en faveur d’acheteurs toujours plus fortunés. Et l’ancrage territorial des familles historiques se dilue progressivement, au profit d’une propriété de plus en plus déterritorialisée, désincarnée, financiarisée.

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Cinquième facteur : le calcul d’opportunité. La rente qui se mord la queue

Le cinquième mouvement révèle un paradoxe patrimonial inattendu.

Pour les propriétaires entrés sur le marché ferret-capien ou rétais il y a vingt ou trente ans, le calcul d’opportunité boursier reste massivement favorable à la pierre. Un cas relativement rare dans la série. Une maison acquise au Cap-Ferret en 1995 pour 600 000 francs (environ 92 000 euros) vaut aujourd’hui plusieurs millions, performance qu’aucun placement boursier classique ne peut égaler. La sanctuarisation a produit, pour ces propriétaires de long terme, un enrichissement patrimonial considérable.

Mais pour les acheteurs récents, disons depuis 2018-2020, période d’envolée brutale des prix, le verdict change radicalement. Prenons un cas type. Un couple achète une maison de 100 mètres carrés au Cap-Ferret en 2020 pour 1 200 000 euros (12 000 €/m² à l’époque). En 2026, le même bien vaut entre 1 500 000 et 1 700 000 euros, soit une plus-value nominale de 25 à 40 % sur six ans, qui paraît attractive. Mais ce calcul ignore les charges de portage : taxe foncière (autour de 5 000 euros annuels, qui ne cesse de progresser), IFI (le bien faisant largement basculer le patrimoine dans le champ de l’impôt), charges d’entretien d’une maison ancienne (rénovation thermique imposée, ravalement, toiture), frais de copropriété éventuels, assurances. Sur six ans, ces charges cumulées dépassent 150 000 euros.

À cela s’ajoute le rendement locatif dérisoire par rapport à la valeur du bien. Les loyers à 15 €/m² environ représentent un rendement brut inférieur à 1,5 % par an, à comparer aux 4 à 5 % observés dans des destinations comparables moins sanctuarisées. Le ratio prix/loyer s’est complètement déconnecté de toute logique d’investissement rationnel. Les acheteurs récents n’achètent plus pour la rentabilité, ils achètent pour la jouissance personnelle d’une résidence secondaire prestigieuse, en assumant un rendement négatif sur les charges courantes.

Comparaison avec un placement boursier équivalent :

  • Capital initial 1 200 000 euros placé en ETF MSCI World en 2020
  • Performance moyenne 2020-2026 : environ 10 % par an dividendes réinvestis
  • Capital final brut : environ 2 130 000 euros
  • Après flat tax 30 % : capital net 1 845 000 euros

Différentiel net sur 6 ans : l’ETF surperforme la pierre ferret-capienne d’environ 300 000 euros, sans aucune des contraintes du propriétaire (illiquidité, fiscalité IFI, charges de portage, anxiété successorale).

Le verdict est nuancé. La rente foncière ferret-capienne récompense massivement les propriétaires anciens et pénalise les acheteurs récents. Exactement comme un système de Ponzi statistique où les premiers entrants captent toute la valeur produite par les nouveaux entrants. Cette dynamique générationnelle a une conséquence politique majeure : les défenseurs les plus virulents de la sanctuarisation foncière sont les bénéficiaires historiques, qui ont déjà encaissé leur plus-value et qui n’ont aucun intérêt à voir le système se libéraliser.

Le Cap-Ferret et l’Île de Ré révèlent un mythe

Une fois ces cinq facteurs identifiés, la singularité de ces territoires apparaît dans toute sa portée. Ils ne sont pas seulement des destinations littorales prestigieuses : ils sont l’incarnation française la plus pure du mécanisme géoéconomique central de la série, à savoir la capture des rentes par des groupes organisés au détriment de catégories dispersées, théorisée par Buchanan et Olson.

C’est ici que ces territoires révèlent un mythe particulièrement persistant et politiquement chargé. Pour le Cap-Ferret et l’Île de Ré, le mythe démoli est probablement le plus politiquement courageux à formuler : c’est celui de la préservation foncière comme acte d’intérêt général.

« Faux : la préservation foncière, telle qu’elle est pratiquée dans les littoraux français les plus sanctuarisés, est avant tout un acte d’intérêt privé maquillé en intérêt général. Les bénéficiaires de la loi littoral, des PLU restrictifs, des zones protégées, des classements patrimoniaux ne sont pas la collectivité, ce sont les propriétaires en place qui voient leur patrimoine doubler ou tripler par décision administrative, sans qu’aucune contrepartie ne soit exigée. »

Le discours de protection environnementale est sincère chez certains acteurs, mais il sert objectivement des intérêts patrimoniaux concentrés que personne ne nomme pour ce qu’ils sont.

Cette analyse rejoint exactement la grille théorique des choix publics. Les outils du droit public (loi littoral, PLU, zones protégées) sont mobilisés par des groupes organisés (propriétaires en place, conseils municipaux dominés par ces propriétaires, associations de défense du patrimoine animées par les mêmes acteurs) pour produire des bénéfices privés concentrés (valorisation foncière) au détriment de coûts collectifs dispersés (financement national de l’application de la loi, exclusion des actifs locaux, effondrement progressif de l’économie réelle locale). Le mécanisme est invisible parce qu’il ne lèse aucune catégorie organisée, il ne lèse que des groupes diffus (les candidats à l’installation qui n’existent plus localement, les contribuables nationaux qui financent sans bénéficier, les futures générations qui ne pourront plus accéder à ces territoires).

Une leçon plus large

Le cas Cap-Ferret et Île de Ré contient trois enseignements qui éclairent l’ensemble du débat français contemporain sur le foncier et la fiscalité.

D’abord, les outils du droit public peuvent être détournés pour servir des intérêts privés sans qu’aucun débat démocratique sérieux ne le nomme. La loi littoral de 1986 n’avait pas été conçue pour enrichir une minorité de propriétaires littoraux : elle visait la protection environnementale. Quarante ans plus tard, son effet géoéconomique principal, la sanctuarisation de la valeur foncière des biens construits avant 1986, n’a jamais été évalué publiquement, jamais débattu, jamais corrigé par un dispositif compensatoire. Cette dérive silencieuse du dispositif vers une fonction non assumée est probablement le mécanisme géoéconomique français contemporain le plus dommageable et le moins discuté.

Ensuite, la fiscalité de succession française accélère la déterritorialisation de la propriété foncière. Sur les territoires à très haute valeur (Cap-Ferret, Île de Ré, Paris centre, Côte d’Azur prestigieuse), aucune famille de classe moyenne ou même supérieure ne peut transmettre intégralement son patrimoine immobilier à ses enfants. Les héritiers sont systématiquement contraints de vendre tout ou partie. L’acquéreur est nécessairement plus fortuné que le défunt. La propriété se concentre génération après génération entre les mains d’élites de plus en plus internationales et déterritorialisées. Cette dynamique n’est ni neutre ni inévitable : elle résulte de choix fiscaux explicites qui pourraient être révisés.

Enfin, les politiques publiques de préservation environnementale ont un coût social et économique massif qui doit être nommé et débattu. Préserver un littoral préserve un paysage ; c’est un bien public réel. Mais cette préservation a un coût : exclusion des actifs locaux, effondrement de l’économie réelle de proximité, financiarisation de la propriété, déterritorialisation des familles historiques. Aucun dispositif compensatoire n’est aujourd’hui prévu pour ces coûts. Aucune contrepartie n’est exigée des propriétaires qui bénéficient de la valorisation induite par la protection collective. La gestion française du foncier littoral est, en l’état, l’un des dispositifs les plus inégalitaires et les moins discutés du paysage politique national.

Le monde s’écrit dans un mètre carré.

Au Cap-Ferret et sur l’Île de Ré, ce mètre carré s’écrit dans les délibérations municipales défendant les PLU restrictifs depuis quarante ans, dans les permis de construire refusés par dizaines chaque année, dans les héritiers qui découvrent qu’ils ne peuvent pas garder la maison familiale, dans les saisonniers qui ne trouvent plus à se loger, dans les villas vendues à des fonds patrimoniaux pour des millions d’euros et dans le silence politique français qui n’a jamais voulu nommer ce mécanisme pour ce qu’il est : la capture privée d’une rente publique, organisée et défendue depuis quatre décennies, au détriment d’une collectivité nationale qui finance sans bénéficier. C’est probablement, à l’échelle de la France contemporaine, l’un des transferts patrimoniaux les plus massifs et les moins discutés. Et c’est précisément pour cette raison qu’il méritait d’être traité par cette série. Non pas pour le dénoncer dans un registre militant, mais pour le rendre visible dans le langage chiffré et factuel qui est celui de toute analyse géoéconomique rigoureuse.

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