Si la notion de « Lieux saints », désignant les localités de Palestine où le Christ a vécu et, par extension, la terre où ils se situent, a été intimement liée aux croisades, les droits de la papauté à leur égard n’ont été formalisés que tardivement, sous le pontificat d’Innocent IV, régnant de 1243 à 1254.
Par Olivier Chantriaux, docteur en histoire des relations internationales
Un article à retrouver dans le N60 de Conflits. Vatican. La puissance du temps long.
Le fin juriste qu’était Sinibaldo de Fieschi sut rappeler que les musulmans vivant en Terre sainte ne pouvaient être privés de droits de propriété ni de gouvernement ; la violence ne devait pas être employée contre eux pour les contraindre à la conversion ; et si les chrétiens pouvaient être autorisés à reprendre la Terre sainte, c’était uniquement à l’occasion de croisades décidées par le souverain pontife, en gardant à l’esprit que, vicaire du Christ et héritier des empereurs romains, il avait un droit particulier sur cette terre et que le royaume de Jérusalem était réputé fief du Saint-Siège¹.
La fin des États latins d’Orient en 1291, conjuguée à l’attention prioritaire portée dès lors aux affaires d’Occident, devait ensuite éclipser la centralité des Lieux saints, tandis que s’opérait une spiritualisation marquée de la piété, davantage centrée sur la vie sacramentelle. Il revint alors aux franciscains de la Custodie de Terre sainte d’assurer une présence latine près du Saint-Sépulcre.
En rétablissant le Patriarcat latin de Jérusalem en 1847, Pie IX replaçait l’Église catholique dans les jeux d’un Orient passé sous domination ottomane, pivot où les puissances européennes convoitaient des places.
Entre le xiiie et le xxe siècle, la situation de la Terre sainte connut bien des bouleversements. Pour autant, la position du Saint-Siège, affirmant les droits de l’Église catholique dans cet espace, ne changea pas dans son principe. La diplomatie de Jean-Paul II sut lui donner une formulation plus pragmatique. Aujourd’hui, l’action du Saint-Siège dans l’espace palestinien conjugue la recherche du dialogue, pour préserver notamment les droits de l’Église, et l’engagement humanitaire.
Défendre les droits des chrétiens
Dans la seconde moitié du xixe siècle, le Saint-Siège veille à la défense des droits des catholiques en Terre sainte, en s’appuyant principalement sur la France. « Pour les chrétiens, il n’y a pas de ville plus célèbre, pas de région plus connue que la ville de Jérusalem et la Palestine. » C’est par ces mots que le pape Pie IX entame la lettre apostolique Nulla Celebrior, par laquelle, le 23 juillet 1847, il restaure le Patriarcat latin de Jérusalem. Cette décision traduit le souhait du Saint-Siège de faire pièce aux ambitions d’autres communautés chrétiennes sur place, dont celles de l’évêché anglo-prussien créé en 1841, ou de la mission ecclésiastique russe qui s’y est établie.
Il s’appuie pour cela sur la France, qui fournit à l’époque aux congrégations missionnaires les effectifs les plus nombreux et s’érige en gardienne jalouse de son protectorat catholique en Orient. Le pape Léon XIII lui reconnaît cette prééminence dans la lettre apostolique Maximo cum animi de 1898. En 1901, la France impose à la Sublime Porte les accords de Mytilène, qui confirment, sous la forme d’un statu quo pérenne, les immunités et privilèges des institutions placées sous sa protection.
En dépit des avantages qu’elle comporte, la nécessité pour la papauté de s’appuyer sur la France en Terre sainte limite son autonomie. De nouveaux acteurs y font bientôt irruption.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Saint-Siège exprime une réserve prudente à l’égard des menées britanniques en Palestine et souhaite que soient garantis les droits des populations locales.
Peu écouté par les puissances pendant la guerre² et resté à l’écart de la conférence de paix, le Saint-Siège réagit aux attentes suscitées par la déclaration Balfour, qui soutient en 1917 l’établissement en Palestine « d’un foyer national pour le peuple juif », et aux accords Sykes-Picot de 1916, qui placent Jérusalem et la Terre sainte dans l’orbite britannique. Le Saint-Siège se garde de manifester la moindre ferveur : la Grande-Bretagne reste une puissance protestante. L’éclipse de la France modifie les équilibres locaux.
Il est certes entendu que le pays doit être internationalisé, mais l’idée d’y établir un foyer national juif suscite les réserves de Benoît XV, qui s’en ouvre au Sacré Collège le 10 mars 1919 : « Ce serait une grande douleur… si des non-croyants jouissaient en Palestine de droits supérieurs aux nôtres, et si les Lieux saints, qui sont sacrés pour le christianisme, étaient remis à des non-chrétiens. » Cette ligne est aussi celle de Pie XI, qui, dans l’allocution consistoriale Vehementer gratum, de décembre 1922, affirme : « Lorsque doivent manifestement prévaloir les droits de l’Église catholique, nous devons, en conformité avec le devoir qui découle de Notre ministère apostolique, vouloir que ces droits soient préservés³. » Dans la seconde moitié du xxe siècle, ses successeurs essaieront de concilier cette position avec la réalité géopolitique.
La Terre sainte sous le contrôle d’Israël
Après la Seconde Guerre mondiale, la guerre civile qui déchire la Palestine de 1947 à 1948, puis la guerre israélo-arabe postérieure au retrait britannique suscitent l’alarme du pape qui soutient l’idée de doter Jérusalem d’un statut international, en accord avec la résolution 181 des Nations unies du 29 novembre 1947. Le plan de partage alors élaboré distinguait un État juif couvrant 55 % du territoire de la Palestine mandataire, pour environ 650 000 habitants, et un État palestinien en couvrant 45 %, avec plus d’un million d’habitants. Jérusalem et Bethléem devaient relever d’une zone internationale, qualifiée de corpus separatum.
En 1948, Pie XII condamne « tout recours à des actes violents⁴ », dans l’encyclique In multiplicibus curis, où il manifeste sa « vive sollicitude pour la paix en Palestine ». Il réitère ses attentes dans l’encyclique Redemptoris nostri cruciatus, publiée le 15 avril 1949, après la signature des accords d’armistice assurant aux Israéliens le contrôle de 78 % de la Palestine. Pour le Saint-Siège, il est nécessaire d’accorder un « statut juridique adapté » à la ville de Jérusalem et à ses alentours et de « pourvoir à la tutelle de tous les lieux saints qui se trouvent non seulement à Jérusalem et dans son voisinage, mais aussi dans d’autres villes et villages de la Palestine⁵ ».
Tandis que la relation de l’Église catholique avec le monde juif se renouvelle selon la ligne promue par la déclaration conciliaire Nostra Aetate, promulguée par Paul VI en 1965, les guerres qui frappent la Terre sainte, en 1967, puis en 1973, conduisent le Saint-Siège à exprimer une sollicitude de plus en plus vive à l’égard des populations palestiniennes.
Paul VI formule cette inquiétude devant le Collège cardinalice, le 26 juin 1967, affirmant « qu’aux premières annonces du conflit », il a demandé « à toutes les nations intéressées d’accueillir favorablement la demande des Nations unies en faveur d’un cessez-le-feu ». Il ajoute : « La condition des réfugiés palestiniens, en particulier, nous attriste profondément et attend le remède d’une solution équitable et généreuse⁶ ».
Il en appelle, dans son allocution du 22 décembre 1967, un mois après la publication de la résolution 242 des Nations unies, à l’établissement d’une « paix juste et durable ».
Le souverain pontife se fait encore plus explicite en juillet 1974, à l’occasion du 25e anniversaire de la Mission pour la Palestine et quelques mois après la guerre de 1973, déclarant que les Palestiniens lui sont « particulièrement chers, parce qu’ils sont le Peuple de la Terre sainte, parce qu’ils comptent parmi eux des fidèles du Christ, parce qu’ils ont connu et connaissent encore un sort vraiment tragique⁷ ». Il conclut en encourageant des négociations pour la paix au Proche-Orient.
Cette attention n’empêche pas le pape de condamner tout recours à la violence et au terrorisme, qu’il s’agisse du massacre d’athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich de 1972 ou encore de l’action armée des Palestiniens au Liban, lors de la guerre civile qui débute en 1975.
Ces événements modulent l’indulgence exprimée par le Saint-Siège, qui se montre de plus en plus ouvert à un dialogue direct avec l’État juif. Avec Jean-Paul II, la diplomatie du Saint-Siège reconnaît l’État d’Israël, tout en proclamant la nécessité de la paix et d’une fraternité faisant une place aux Palestiniens.
Conciliant pragmatisme et prophétisme, le pape polonais réussit à faire avancer le Saint-Siège aussi loin que possible dans le développement de relations avec Israël et dans l’attention qu’il porte aux aspirations palestiniennes.
“La terre sainte demeure l’un des dossiers prioritaires du Saint-Siège”
D’un côté, il reçoit en audience Yasser Arafat le 15 septembre 1982. Il nomme, en 1988, un prélat palestinien, Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem. Il s’oppose, en 1991, à la guerre du Golfe, qu’il dénonce comme une « aventure sans retour⁸ ».
De l’autre, il signe avec Israël, en 1993, un accord fondamental, normalisant les rapports entre les deux États et reconnaissant la dimension universelle de la Terre sainte, tout comme la liberté de religion et de conscience. Si la question du statut de Jérusalem, de portée multilatérale, n’est pas évoquée, l’État juif s’engage à respecter le statu quo dans les Lieux saints chrétiens et garantit la liberté du culte catholique⁹. Des relations diplomatiques sont établies dès 1994.
L’accord conclu en 2000 avec l’Autorité palestinienne révèle la symétrie voulue par le Saint-Siège. Apportant son soutien au processus d’Oslo, la papauté n’accepte cependant pas la perspective d’un partage de la ville de Jérusalem, qui rompt avec l’idée d’un statut international. Prenant la parole au moment où commençait la Seconde Intifada, Jean-Paul II interpelle les protagonistes, actualisant en un sens pacifique le cri de ralliement ancien des chrétiens, Deus lo vult : « J’adresse un appel important à tous les responsables, afin que les armes se taisent, que les agressions soient évitées, et que l’on reprenne la voie du dialogue. La Terre sainte doit être la terre de la paix et de la fraternité. C’est ce que Dieu veut ! »
Dans son discours au corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, Benoît XVI rappelait en 2011 : « Il est grand temps de retourner aux principes de la légalité internationale : interdiction de l’acquisition des territoires par la force, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, respect des résolutions de l’Organisation des Nations unies et des conventions de Genève… Sinon, tout est à craindre : des initiatives unilatérales aventureuses à une extension difficilement contrôlable de la violence. »
De la seconde moitié du xixe siècle à nos jours, le Saint-Siège s’est fait le promoteur en Terre sainte d’une pédagogie de la paix, qui invite à la recherche de solutions concertées. L’actuel patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pierbattista Pizzaballa est, pour l’Église catholique en Terre sainte, un acteur central et un relais actif. Pasteur des communautés catholiques de rite latin, il exerce aussi, dans une certaine mesure, un rôle politique, en sa qualité d’interlocuteur privilégié des autorités israéliennes et palestiniennes, ainsi que des autres responsables religieux.
Alors que cette terre est de nouveau en proie à la guerre et que les débats la concernant prennent un tour de plus en plus manichéen, l’action impartiale du Saint-Siège, dont le patriarche latin est une vivante incarnation, peut servir à rouvrir des perspectives, là où le rejet et la violence semblent l’emporter.
¹ Philippe Contamine, « Une guerre pour le royaume des cieux », p. 95-104, in Les Croisades, Seuil, 1988.
² Olivier Chantriaux, Faire mémoire de 1918 : La Guerre et la Paix vues de Rome, Documents épiscopat, n° 10 – 2018, décembre 2018.
³ Pie XI, Vehementer gratum, allocution consistoriale, 11 décembre 1922.
⁴ Pie XII, In multiplicibus curis, lettre encyclique, 24 octobre 1948.
⁵ Pie XII, Redemptoris nostri cruciatus, lettre encyclique, 15 avril 1949.
⁶ Paul VI, Discours à l’occasion du consistoire du 26 juin 1967.
⁷ Paul VI, Lettre à l’occasion du 25e anniversaire de la Mission pontificale pour la Palestine, 16 juillet 1974.
⁸ Cardinal Jean-Louis Tauran, « Le Saint-Siège et la Terre sainte », Transversalités, éditions de l’Institut catholique de Paris, n° 119, 2011/3, p. 93-102.
⁹ Henry Laurens, « Le Vatican et la question de Palestine », Orientales III, troisième partie, CNRS éditions, 2007, p. 305-331.









