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La Cour internationale de justice examine depuis le 4 mai 2026 le fond du litige entre le Guyana et le Venezuela sur l’Essequibo, territoire grand comme les deux tiers du Guyana et riche en pétrole.
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Derrière un différend frontalier vieux d’un siècle, c’est une rivalité pétrolière majeure qui se joue : la découverte du bloc de Stabroek en 2015 a transformé un conflit gelé en crise ouverte.
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Avec Maduro en détention américaine et un gouvernement intérimaire à Caracas qui refuse par avance tout verdict de La Haye, le dossier pourrait devenir le premier conflit territorial armé d’Amérique latine depuis des décennies.
Il suffit de regarder la carte pour mesurer l’enjeu. D’un côté, le Guyana tel qu’il existe aujourd’hui, administré depuis plus d’un siècle selon des frontières héritées de la sentence arbitrale de 1899. De l’autre, la carte que revendique le Venezuela : un pays deux fois plus grand, englobant tout le territoire à l’ouest du fleuve Essequibo, soit 160 000 km² arrachés à son voisin. Entre les deux tracés, une zone offshore hachurée sur les cartes — le bloc pétrolier de Stabroek — dont la découverte en 2015 par ExxonMobil a tout relancé. C’est ce litige que la Cour internationale de justice (CIJ) a commencé à examiner au fond le 4 mai 2026, lors d’une semaine d’audiences à La Haye.
Une frontière héritée de l’époque coloniale
Le différend n’est pas nouveau. Il remonte au XIXe siècle, lorsque le Royaume-Uni et le Venezuela se disputaient le contrôle du territoire entre les fleuves Essequibo et Orénoque. En 1899, un tribunal arbitral composé de représentants britanniques, américains et russes tranche à l’unanimité en faveur de la Guyane britannique. Un accord de délimitation frontalière en 1905 entérine ce tracé. Caracas l’accepte pendant plus de soixante ans, avant de faire volte-face en 1966, à la veille de l’indépendance du Guyana, en invoquant des pressions politiques et une collusion entre arbitres britanniques et russes qui auraient faussé la décision de 1899.
Le Venezuela s’appuie depuis sur l’accord de Genève signé cette même année 1966 avec le Royaume-Uni, qui prévoit un règlement négocié du différend. À ses yeux, cet accord est le seul instrument juridique valable et il exclut la CIJ. Georgetown défend la position inverse : la sentence de 1899 est définitive, les contestations de Caracas arrivent, selon le ministre guyanien des Affaires étrangères Hugh Hilton Todd, « un siècle trop tard pour être valables en droit international ».
« Faire face aux visées d’un voisin plus vaste et plus puissant sur notre territoire ne menace pas seulement notre paix et notre sécurité — cela entrave notre développement. »
Hugh Hilton Todd, ministre des Affaires étrangères du Guyana, devant la CIJ, 4 mai 2026.
Stabroek : quand le pétrole réveille un conflit gelé
Pendant des décennies, le litige reste en sommeil. L’Essequibo est vaste — 160 000 km² de jungle et de savanes — mais peu peuplé : environ 125 000 habitants, soit un cinquième de la population totale du Guyana. Rien qui ne justifie une confrontation ouverte. Puis vient mai 2015. ExxonMobil annonce la découverte du bloc pétrolier de Stabroek, en eaux profondes au large de la côte guyanienne. Les réserves prouvées dépasseront les 11 milliards de barils. Le Guyana, pays de 800 000 habitants, se retrouve du jour au lendemain avec l’une des plus fortes réserves de brut par habitant au monde. Sa production atteint aujourd’hui 750 000 barils par jour. Son PIB a bondi de 62 % en 2022.
Pour Caracas, le camouflet est cuisant. Le Venezuela détient les premières réserves prouvées mondiales de pétrole brut — environ 19 % du total mondial — mais n’en extrait qu’1,3 % de la production mondiale, victime de décennies de mauvaise gestion chaviste, de corruption endémique et de sanctions américaines. Voir un voisin infiniment plus petit transformer des gisements offshore en croissance fulgurante, sur un territoire que Caracas revendique comme sien, est politiquement insupportable. Nicolas Maduro relance alors les prétentions territoriales avec une intensité nouvelle.
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L’escalade : référendum, annexion, élections
À partir de 2023, Caracas accélère. En décembre, Maduro organise un référendum : les électeurs vénézuéliens approuvent la création d’un État « Guayana Esequiba » incluant le territoire contesté. La CIJ avait pourtant enjoint au Venezuela de s’abstenir de toute action modifiant le statu quo : Caracas ignore la sommation. En avril 2024, Maduro promulgue une loi organique incorporant formellement l’Essequibo au territoire vénézuélien, créant des structures administratives, des unités d’exploitation pétrolière et minière, des représentants législatifs et exécutifs pour ce territoire qu’il ne contrôle pas. Un pont est construit pour faciliter l’accès à la région. Des troupes sont déployées à la frontière.
En mai 2025, la CIJ réitère ses mesures conservatoires, ordonnant au Venezuela de ne pas organiser d’élections dans l’Essequibo. Caracas passe outre et désigne pour la première fois des représentants du territoire. La présidente par intérim Delcy Rodriguez — qui a succédé à Maduro après sa capture par les forces américaines le 3 janvier 2026 — a déclaré dès août 2025 que le Venezuela ignorerait le verdict final de la CIJ, quelle qu’en soit la teneur.
« Une broche dorée représentant la carte du Venezuela incluant l’Essequibo, portée par Delcy Rodriguez lors de visites officielles à la Grenade et à la Barbade, a provoqué une polémique diplomatique dans les semaines précédant les audiences de La Haye. »
La CIJ face à ses propres limites
Les audiences qui se sont ouvertes le 4 mai 2026 au Palais de la Paix à La Haye constituent la phase la plus décisive depuis que le Guyana a saisi la Cour en 2018. Georgetown a présenté sa plaidoirie lundi ; Caracas, qui participe aux audiences tout en contestant la compétence de la Cour, présentera ses arguments dans la semaine du 11 mai. Un jugement définitif n’est pas attendu avant plusieurs mois.
Les décisions de la CIJ sont contraignantes et sans appel. Mais la Cour ne dispose d’aucun moyen d’exécution propre : elle s’en remet au Conseil de sécurité de l’ONU, où la Russie et la Chine — alliées de Caracas — disposent d’un droit de veto. Le Guyana bénéficie du soutien de la CARICOM, du Commonwealth, de l’Union européenne et de l’Organisation des États américains. Les États-Unis, qui ont fait de la sécurité du Guyana une priorité depuis 2023, ont multiplié les exercices militaires conjoints dans la région.
Reste la question centrale : que se passera-t-il si la CIJ confirme la frontière de 1899 — ce que Georgetown attend — et que Caracas refuse d’appliquer le verdict ? Le Guyana aurait le droit pour lui, la légitimité internationale, les investisseurs pétroliers et Washington dans son camp. Il resterait face à un voisin dix fois plus grand, dont l’armée, malgré des années de déliquescence économique, demeure une force réelle.
« Les décisions de la CIJ sont contraignantes. Mais la Cour ne dispose d’aucun moyen de les faire appliquer elle-même. Et Caracas a déjà prévenu qu’elle les ignorerait. »
Un conflit qui dépasse ses protagonistes
L’Essequibo n’est pas seulement une dispute bilatérale. C’est un révélateur des grandes tensions qui traversent l’Amérique du Sud : la recomposition de l’influence américaine sur le continent après l’arrestation de Maduro, la présence chinoise et russe au Venezuela, la fragilité des mécanismes de règlement pacifique des différends, et la malédiction des ressources naturelles qui transforme les richesses du sous-sol en facteur de déstabilisation plutôt qu’en levier de développement.
Pour Caracas, quelle que soit la configuration politique interne — Maduro en détention, Rodriguez à la présidence par intérim —, l’Essequibo reste une cause nationale mobilisatrice. La revendication est inscrite dans les manuels scolaires, sur les cartes officielles, dans la Constitution. Aucun gouvernement vénézuélien ne peut politiquement y renoncer sans en payer le prix intérieur.
Pour Georgetown, l’enjeu est existentiel — le mot a été prononcé devant la Cour. Perdre les deux tiers de son territoire et l’essentiel de ses réserves pétrolières serait la fin du Guyana tel qu’il existe. Ce n’est pas une métaphore diplomatique : c’est la réalité que lit la carte de l’AFP.











