Les Açores, le porte-avions de l’Atlantique

4 juillet 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Base aérienne américaine de Lajes dans les Açores (c) Wikipedia

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Les Açores, le porte-avions de l’Atlantique

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Quatrième épisode de notre série d’été « Les îles qui changent le monde ». La géographie commande : une île peut valoir une alliance, une guerre, un empire.

Au milieu de l’Atlantique Nord, l’archipel portugais des Açores abrite la base de Lajes, escale stratégique des forces américaines depuis 1943.

Regain d’activité militaire, convoitise chinoise, débat sur la souveraineté : ce confetti volcanique reste un point d’appui que se disputent les puissances.

À mi-chemin entre Lisbonne et New York, neuf îles volcaniques émergent de l’Atlantique Nord : les Açores. Région autonome du Portugal, peuplée d’environ 240 000 habitants, l’archipel paraît à première vue un bout du monde paisible, fait de pâturages, de cratères et d’hortensias. Et pourtant, sur l’île de Terceira, une piste d’aviation rappelle que ce coin perdu de l’océan est, depuis plus de quatre-vingts ans, l’un des points d’appui les plus précieux de la défense occidentale. Sa valeur, là encore, tient tout entière à sa position : les Açores sont la halte naturelle au milieu de l’Atlantique, le tremplin sans lequel le pont aérien entre l’Amérique et l’Europe serait autrement plus difficile à tenir.

1943 : la halte au milieu de l’océan

L’histoire stratégique des Açores commence vraiment pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1943, en pleine bataille de l’Atlantique, les Alliés obtiennent du Portugal — pourtant neutre — l’autorisation d’installer une base sur l’île de Terceira. L’enjeu est vital : les sous-marins allemands déciment les convois reliant l’Amérique au Royaume-Uni, et les Açores offrent une escale providentielle pour les avions de patrouille traquant les U-Boote au cœur de l’océan. La base de Lajes était née.

Depuis, elle n’a jamais cessé de servir. Pendant la guerre froide, elle fut un maillon essentiel du dispositif de l’OTAN dans l’Atlantique. En 1973, lors de la guerre du Kippour, c’est par Lajes que transita le pont aérien américain vers Israël, quand aucun allié européen n’acceptait de prêter ses pistes. La base, exploitée conjointement par les forces aériennes portugaise et américaine, a accompagné toutes les projections de puissance américaines vers l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient. Sa fonction est limpide : ravitailler, faire escale, déployer rapidement. Un porte-avions qui ne coule jamais, posé au centre de l’Atlantique.

Les Açores sont la halte naturelle au milieu de l’Atlantique, le tremplin sans lequel le pont aérien entre l’Amérique et l’Europe serait autrement plus difficile à tenir.

Le déclin, puis la convoitise chinoise

Avec la fin de la guerre froide, l’intérêt américain s’est émoussé. Les progrès du ravitaillement en vol et des avions à long rayon d’action ont réduit le besoin d’escales intermédiaires. À partir de 2015, Washington a entrepris de réduire drastiquement sa présence à Lajes, dégonflant les effectifs et l’activité. L’archipel, qui vivait en partie de la base, en a souffert économiquement.

C’est alors qu’un acteur inattendu a manifesté son intérêt : la Chine. Dès 2016, des délégations chinoises se sont rendues aux Açores, et Pékin a fait savoir qu’il pourrait investir dans le port en eau profonde de Terceira et utiliser la piste de Lajes — officiellement à des fins scientifiques et de recherche climatique. Mais des responsables américains y ont vu une manœuvre autrement plus stratégique : transformer les Açores en plateforme logistique et de renseignement chinoise, à quelques encablures d’installations militaires américaines, en plein Atlantique. L’idée qu’une puissance rivale puisse prendre pied sur ce verrou océanique a été qualifiée, à Washington, de faute stratégique majeure à ne pas laisser advenir.

Le réveil de 2025-2026

La nouvelle ère de tensions internationales a brutalement redonné toute sa valeur à Lajes. En 2025 et 2026, sur fond de crise au Moyen-Orient et de conflit avec l’Iran, la base a connu un net regain d’activité militaire américaine. Des contingents et des appareils y ont fait escale en nombre, et Lisbonne a confirmé avoir autorisé l’usage accru de la base par les forces américaines. Le ministre portugais des Affaires étrangères a même rappelé une particularité du traité bilatéral : l’essentiel de cette activité « n’a pas besoin d’être autorisé, ni même connu » par le Portugal — illustration du degré d’intégration de Lajes dans le dispositif américain.

Ce réveil a relancé un débat à l’intérieur même des Açores. Le gouvernement régional défend la centralité géostratégique de l’archipel, mais réclame en retour de justes compensations économiques : la base, plaident ses responsables, « n’est pas une pièce de musée », et ne saurait être considérée comme un simple point sur une carte de défense mondiale sans bénéfice pour les insulaires. À gauche, on dénonce une « subordination » aux intérêts américains et l’on plaide pour une reconversion civile et pacifique de Lajes. Tout le dilemme des terres stratégiques est là : être utile aux grands sans être pour autant servi par eux.

Ce que les Açores enseignent

Les Açores offrent une leçon différente de celles des îles précédentes. Ici, point d’expulsion ni de conquête : un État souverain, le Portugal, membre de l’OTAN, loue volontairement sa position à un allié. Mais la logique de fond demeure la même : la valeur de l’archipel ne vient pas de ce qu’il produit, mais de là où il se trouve. Cette valeur fluctue au gré des époques — décisive en 1943, négligée après 1991, de nouveau courtisée à l’heure du retour des tensions mondiales et de la rivalité avec la Chine.

Lajes rappelle aussi une vérité que la technologie n’a pas abolie : malgré les satellites, les missiles et le ravitaillement en vol, la géographie physique continue de structurer la stratégie. Un océan reste un océan, et il faut toujours, pour le franchir, des points d’appui. Tant qu’il y aura un Atlantique à traverser, il y aura quelqu’un pour convoiter ces neuf îles posées en son milieu. Les Açores ne changent pas le monde par leur puissance, mais parce qu’elles sont, immuablement, au bon endroit.

Prochain épisode : Taïwan, l’île qui concentre les tensions du monde.

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