Spectaculaires et meurtriers, les attentats aux véhicules piégés constituent bien plus que des modes opératoires terroristes : ils révèlent la structure des complexes conflictuels géopolitiques.
Leur diffusion mondiale entre 1970 et 2021 suit deux logiques : une dispersion épisodique dans de nombreux pays et des concentrations régionales liées à des situations géopolitiques spécifiques.
L’analyse spatiotemporelle montre un lien remarquable avec l’islamisme jihadiste, l’invasion de l’Irak en 2003 et l’émergence de l’État islamique en 2014 marquant des pics spectaculaires.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
Parmi les nombreuses raisons scientifiques et pratiques qui font de la recherche sur le terrorisme une composante importante de la réflexion géopolitique, il en est deux qu’il convient de rappeler. D’abord, en analysant des complexes terroristes, c’est-à-dire des interactions entre des ensembles d’acteurs engagés dans cette forme de communication violente, on est amené à approfondir la compréhension de diverses situations géopolitiques appréhendées à différents niveaux (du global au local) dans leurs temporalités respectives. Ensuite, grâce à l’utilisation de bases de données fiables, il est possible de construire et de vérifier des hypothèses, et donc de fonder le raisonnement géopolitique sur un socle empiriquement vérifiable.
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Dans cette perspective, l’analyse de certains modes opératoires terroristes est riche d’enseignements en ce qu’elle permet de dépasser les considérations générales sur la conflictualité dans le monde au profit d’une approche géopolitique rigoureuse, donc combinant la régionalisation, la dimension temporelle et le glissement d’échelles et de niveaux politiques.
À cet égard, l’observation de la distribution spatiotemporelle des attentats aux véhicules piégés s’avère particulièrement instructive. En effet, en raison de leurs principales caractéristiques bien mises en évidence par le chercheur nord-américain Mike Davis, leur grande puissance de destruction, leur spectacularité, leur bas coût, leur facilité d’usage, leur caractère anonyme et leur maniabilité, ce mode opératoire a connu une diffusion remarquable qui ressort de l’examen des données portant sur la période 1970-2021.
On a commencé par distinguer les attaques où le dispositif explosif était transporté au lieu de l’attentat, puis abandonné sur place (procédé le plus fréquent), des cas où le conducteur du véhicule sacrifie sa vie pour assurer une efficacité destructive maximale sur la cible choisie. La cartographie qui en résulte permet alors de visualiser deux tendances intéressantes.
En premier lieu, il apparaît, sans doute en raison de ses caractéristiques mentionnées plus haut, que de très nombreux pays ont connu des cas épisodiques de véhicules piégés, mais sans donner lieu à de véritables campagnes (par exemple : Danemark, Argentine, États-Unis, etc.), sans doute faute d’organisations capables ou disposées à recourir à ce mode opératoire qui requiert, sauf exceptions remarquables, un minimum de capacités opératives et techniques.
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En contraste avec cette relative dispersion, des concentrations régionales se manifestent clairement, chacune correspondant à des complexes terroristes inscrits dans des situations géopolitiques particulières. Ainsi, en Amérique du Sud, deux pays se détachent nettement : la Colombie où tant des entités révolutionnaires (FARC, ELN, etc.) que des cartels de narcotrafiquants utilisent cette technique ; et le Pérou, où le Sentier Lumineux, qui y a eu recours dans une moindre mesure, en a fait une arme de choix pour la conquête de Lima au début des années 1990.
Ensuite, lorsque l’on se concentre sur les régions et pays où les attaques au véhicule piégé sont (de loin) les plus fréquentes, deux constats permettent de parvenir à une hypothèse stimulante. Le premier porte sur la presque parfaite coexistence des véhicules piégés avec la diffusion de l’islamisme jihadiste, et ceci tout particulièrement lorsque l’on a affaire à des attentats suicides. La deuxième évidence amène à donner toute son importance au mot « presque » qui figure dans la phrase antérieure. En effet, parmi les pays où cette forme d’attentat suicide est présente figure le Sri Lanka, où les Tigres tamouls (principalement hindouistes) ont joué un rôle pionnier, depuis la première moitié des années 1980, dans le perfectionnement de ce mode opératoire.
Il en résulte que l’analyse de la distribution géographique permet de formuler l’hypothèse suivante à propos des conditions de diffusion des véhicules piégés suicides comme actes de guerre irrégulière qui supposent : a) l’existence (sauf rarissimes exceptions) d’une organisation combattante structurée disposant de ressources humaines et techniques dépassant un certain seuil ; b) une mobilisation au moins partiellement sous-tendue par une idéologie politico-religieuse valorisant le martyre.
La présence de ces deux conditions permet alors de mieux comprendre la distribution spatiale observée, et d’expliquer préliminairement les cas négatifs de zones musulmanes pratiquement sans attentats par véhicule piégé (sud de la Thaïlande, Philippines…), ainsi que des lieux abritant de solides organisations terroristes potentiellement insurrectionnelles, mais dépourvues idéologiquement de valorisation du martyre (ex. Colombie ou Pérou).
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Retour sur la temporalité géopolitique
Cette hypothèse prend une consistance additionnelle lorsque l’on s’intéresse à la temporalité du recours à ce mode opératoire en rapport avec des contextes géopolitiques changeants. Ce que permet l’histogramme suivant :
Ce graphique, également produit à partir de la GTD (Global Terrorism Database), montre un essor spectaculaire des attentats aux véhicules piégés (toutes catégories) à la suite de deux faits géopolitiques majeurs : l’invasion de l’Irak en 2003 (avec effet dès 2004) et le surgissement de l’État islamique en 2014 (puis son ultérieur déclin). On dispose donc ici d’un indicateur intéressant, parmi d’autres, des limites de la réponse principalement militaire mise en œuvre par la mal nommée « Guerre mondiale au terrorisme ».
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En revanche, cette étude de cas illustre l’intérêt de fonder le raisonnement géopolitique réaliste sur des données robustes et raisonnablement fiables. Les véhicules piégés deviennent ainsi, au-delà de leur réalité opératoire, des révélateurs des transformations géopolitiques majeures du demi-siècle écoulé.
© Hervé Théry et Daniel Dory










