Les aventures de Rabbi Jacob : c’est ça les Français !

1 mars 2022

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Extrait du film "LES AVENTURES DE RABBI JACOB". c : SIPA 00441727_000003
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Les aventures de Rabbi Jacob : c’est ça les Français !

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Après La Folie des Grandeurs, sorti en 1971, le duo constitué par Gérard Oury et Louis de Funès se lance dans un projet beaucoup plus risqué. Celui d’une comédie, mais qui aborde le sujet sérieux de la tolérance envers l’Autre, mais aussi les soubresauts géopolitiques de l’époque.

Article publié avec le concours de notre partenaire, La Cinetek

La sortie du film, en 1973, fait face à de violentes turbulences, puisque deux semaines auparavant, la guerre du Kippour entre Israël et ses voisins arabes se déclenche. Le jour même de la sortie, la femme de Georges Cravenne, qui s’occupait de la promotion, détourne un avion d’Air France en demandant l’annulation de la diffusion du film, qu’elle considère « pro-sioniste ».

Pourtant, son objet était bien d’appeler à la tolérance. Cette volonté se retrouve jusque dans une de ses particularités, qui résident dans le fait que l’origine des acteurs ne coïncide pas forcément avec celle du personnage qu’ils jouent, contrairement aux habitudes de Gérard Oury : Henri Guybet, qui joue Salomon, n’est pas juif, tout comme Claude Giraud et Renzo Montagnani, qui jouent respectivement Slimane et Farès, ne sont pas arabes.

En revanche, le film fait allusion à des évènements authentiques. L’enlèvement de Slimane est ainsi une référence explicite à celui de Mehdi Ben Barka, d’autant qu’il se déroule aux Deux Magots, en face de la brasserie Lipp. Du reste, l’un des hommes de main de Farès y fait allusion en disant qu’un tel enlèvement « a déjà été fait ». Quant au contexte révolutionnaire du pays dont sont originaires les protagonistes arabes, il n’est pas sans rappeler les putschs survenus dans plusieurs États d’Afrique du Nord dans les deux décennies précédentes.

Apogée de la puissance française

Mais ce film est surtout mémorable par ses répliques, à commencer par « Vous êtes juif ? Comment Salomon, vous êtes juif ? Écoutez, ça ne fait rien, je vous garde quand même ». Il marque aussi l’apogée de la carrière cinématographique de Louis de Funès, qui avait connu un tournant 10 ans plus tôt grâce au Gendarme de Saint-Tropez, mais aussi auCorniaud, également réalisé par Gérard Oury. La scène où un Robert Duranton en CRS toise du regard Louis de Funès à l’aéroport d’Orly est d’ailleurs un hommage à ce film, rappelant la séquence de la douche tournée avec ces deux mêmes acteurs.

L’apogée de la puissance économique française transparaît également dans Les Aventures de Rabbi Jacob, qui est rempli de références à la modernité triomphante des Trente Glorieuses. Tout y passe : la Citroën DS de Victor Pivert, le Concorde, que le chef de cabinet du ministre envisage de proposer à la vente à un Slimane fraîchement nommé président, et même le chewing-gum, produit américain s’il en est, est Made in France.

L’image de la France peut aussi se voir dans celle du personnage principal, Victor Pivert, dont le racisme n’est pas viscéral, puisqu’il disparaît à l’épreuve de ses péripéties et de ses rencontres. Cette France qui, sans ignorer la réalité dudit racisme, savait aussi se montrer ouverte. Elle avait, par exemple, offert à Joséphine Baker un accueil qu’elle n’aura jamais connu dans son pays de naissance, les États-Unis.  Elle avait également connu un président du Sénat noir de peau, ce qui aurait été, à l’époque, impossible de côté-là de l’Atlantique. Du reste, il avait été très difficile pour Gérard Oury de tourner à New York, puisque les juifs orthodoxes de Brooklyn ne goûtaient guère une telle œuvre.

Près de 50 ans plus tard, les thèmes du film sont plus que jamais d’actualité, mais son message peine à être entendu. Ainsi, la plupart des gens interviewés aujourd’hui à ce sujet conviennent qu’il ne pourrait pas être tourné tel quel. Cet aspect des choses n’est d’ailleurs sans doute pas étranger aux difficultés que connaît la fille de Gérard Oury, Danielle Thomson, pour mener à bien le projet d’une suite à ce chef-d’œuvre. Ainsi, Les Aventures Rabbi Jacob, en témoignant de ce qu’était la France des années 1970, nous montre à quel point notre société s’est américanisée.

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À propos de l’auteur
Jean-Yves Bouffet

Jean-Yves Bouffet

Officier de la marine marchande. Doctorant en criminologie.
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