Les Centurions : quand la fiction est la plus forte

6 mai 2022

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Les Centurions : quand la fiction est la plus forte

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Les raisons d’un succès littéraire sont multiples mais ses conséquences toujours les mêmes : la fable va s’imposer et ses héros de papier devenir plus crédibles que leurs modèles. C’est de la sorte que Les Centurions, best-seller vieux de soixante ans, ont imprimé leur marque à l’histoire de la guerre d’Algérie.

Au printemps 1960, Les Centurions sortent en librairie. C’est un assez gros volume, signé par Jean Lartéguy, qui retrace les aventures indochinoises et algériennes de quelques parachutistes dans le sillage du colonel Raspéguy, créature inspirée de Bigeard. La critique est condescendante mais le public s’emballe. Bigeard, lui, a déjà été muté en Centrafrique.

L’année suivante naissait le terme « déparachutisation », heureusement disparu, qui servit à priver les léopards de leur tenue, de leur béret et les affecter à des unités ordinaires. Trois de leurs régiments furent dissous. À ce moment-là, des centaines de milliers de lecteurs savouraient pourtant leur histoire. Les ventes de l’ouvrage profitaient de la masse des recrues d’Algérie — en 1960, l’armée y comptait encore près de 400 000 hommes. L’importance des tirages montre aussi que des civils, par dizaines de milliers, avaient de même été conquis. Comme les romans de chevalerie qui avaient proliféré alors que s’éteignait la chevalerie, le roman militaire avait pris pour héros des hommes en disgrâce. Non pour les réconforter, mais parce que la déconnexion entre fiction et réalité était déjà acquise.

Au cours des décennies suivantes, l’audience du roman faiblit et l’auteur se démoda, jusqu’à ce que le général Petraeus insufflât à l’ouvrage une seconde vie, parce que cette histoire pouvait servir sa guerre en Irak[1].

Un roman composite

 

Le livre s’organise en trois époques. La première présente des officiers vaincus à Diên Biên Phu qui tentent de survivre à la captivité dans un camp du Vietminh. Une deuxième commence avec leur retour dans une métropole à laquelle ils sont devenus étrangers. La troisième se déroule en Algérie, de la destruction du commando d’Ali Khodja[2] à la bataille pour Alger en passant par l’expédition de Suez. Le roman s’achève par le retour du régiment de Raspéguy dans les djebels, les héros s’interrogeant toujours sur la nature de la guerre qu’on leur fait mener.

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Jean Lartéguy s’expliquait : [Ces soldats] défendaient Rome loin de Rome et, à Rome, on les couvrait de boue. Au point de se sentir plus près de ceux qu’ils combattaient que de ceux pour qui ils mouraient. Ce fut le thème des Centurions[3]. »

Le début du roman traitaient un sujet neuf ; la détention sous un régime communiste captera l’attention, dix ans plus tard, avec la découverte du goulag par les milieux littéraires. Plus convenues, les parties suivantes sacrifiaient aux stéréotypes du roman de guerre à la française – cynisme et désillusions qui alimentent des bavardages et se gardent d’aborder des thèmes concrets : s’il était entendu que les centurions se battaient pour Rome, la déliquescence de la cité n’était jamais dépeinte et son portrait à peine esquissé. Or, cette Rome réincarnée en IVe République cajolait parfois l’armée. À son retour de captivité, Bigeard s’était initié à la vie politique en tant que protégé d’un conseiller municipal de Paris[4], et il était courtisé par le parti communiste qui aurait aimé mettre la main sur un futur général fils du peuple. Il y avait là matière à des développements intéressants.

Des critiques ont noté que des différences de ton et de point de vue affaiblissaient le livre, et suggéré qu’un autre auteur avait joué un rôle dans sa genèse[5]. C’était exact : le commandant Jean Pouget, auquel était dédicacé l’ouvrage, pouvait être considéré comme le co-auteur de l’œuvre.

Une carrière de « centurion »

Jean Pouget est né en 1920, la même année que Jean Lartéguy dont il a fait la connaissance en Algérie. Il a intégré Saint-Cyr en 1941, l’école étant alors repliée à Aix-en-Provence, puis à Cherchell. Resté en métropole, Pouget participe à la création de maquis dans les Alpes puis en Corrèze, et il achève sa résistance à la tête d’un corps franc lors de la libération de Paris. Puis il poursuit la guerre dans les rangs la Première armée.

Il fait deux séjours en Indochine. Lors du second, il saute sur Diên Biên Phu aux derniers jours du siège[6]. Il partage ensuite le sort des officiers prisonniers au camp n° 1 jusqu’à leur libération, quatre mois plus tard.

Quand il reprend du service, son caractère rétif lui vaut de se retrouver au service auto au 1er régiment de hussards parachutistes. Rude pénitence. Il pense à quitter l’armée quand il est affecté au commandement d’un bataillon dont personne ne veut, formé de rappelés livrés à eux-mêmes dans l’Atlas saharien. Cet épisode connaîtra une suite : Pouget en tirera un livre, Bataillon R.A.S, et Yves Boisset un film anti-militariste. En quelques mois, Pouget a fait d’un ramas sans valeur un bataillon capable de se battre. Mais toujours insatisfait – à quoi sert-il de former des soldats si l’on ne sait pour quelle cause ?, il remâche à nouveau des projets de départ.

C’est alors qu’il est repéré par le ministre de la Défense, Jacques Chaban-Delmas, l’un des barons qui s’activent pour remettre de Gaulle au pouvoir. Chaban lui confie la direction d’une antenne de la Défense à Alger. De janvier à mai 1958, Pouget use de son carnet d’adresse et du permis de visiter à son gré n’importe quelle unité pour préparer l’armée à un changement de république. Avec le succès que l’on sait.

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Au lendemain du 13 mai 1958, il n’a pas compris que son rôle s’achevait, il continue sur sa lancée. Le pronunciamiento s’est déclaré pour l’Algérie française : Pouget croit que le nouveau régime va faire des musulmans des Français comme les autres. Il propose de placer à la tête du comité de salut public Jacques Chevallier, chef de file des libéraux, et deux membres du FLN capturés l’année précédente, Djamila Bouhired et Yacef Saâdi[7]. Il travaille, en outre, avec un officier musulman protestataire qu’il a fait sortir de prison et il s’est attaché à une jeune femme que la sécurité militaire accuse de fricoter avec le FLN. La veille de l’arrivée de De Gaulle à Alger, Pouget reçoit l’ordre de quitter la ville.

Pour se faire oublier, il devient pilote d’hélicoptère à l’ALAT [Aviation légère de l’armée de Terre]. Les dernières années de sa carrière militaire, il cherche à convaincre le commandement de l’intérêt des voilures tournantes. En 1963, Jean Lartéguy lui sert de prête-nom pour la conception d’un court-métrage, Attention ! hélicoptères, dont la réalisation est confiée à Pierre Schoendoerffer[8]. Admis à faire valoir ses droits à la retraite en 1966, Pouget devient grand reporter au Figaro et entame une seconde vie d’écrivain et de journaliste.

Ce que les Centurions doivent à Jean Pouget

Pareille vie aurait donné matière à plus d’un livre. L’élaboration des Centurions, au domicile de Pouget où venait Lartéguy, lui permit de comprendre une captivité à laquelle rien n’avait préparé les officiers. À cette expérience, il attribuait leur inquiétude politique ultérieure. « L’humiliation de la défaite, les souffrances, l’épuisement physique, et surtout la découverte du monde étrange des termites rouges besogneuses, insensibles et efficaces, ont détruit en nous l’orgueilleuse certitude de la cause juste et invincible du monde libéral[9]. »

Et c’est la découverte de ce « monde des termites rouges » qui le poussait à ne pas seulement conter l’histoire des officiers français mais accorder aussi un rôle aux geôliers du Vietminh puis à s’approcher du FLN, en Algérie. Pourquoi ces hommes ont-ils gagné ? La conception française de la guerre n’est-elle pas erronée, comme la cause pour laquelle l’armée se bat ? Les parachutistes avaient tout à perdre au bricolage idéologique auquel certains s’étaient livrés pour remédier à « …la vanité et la stupidité des opérations militaires quand elles sont conduites hors d’une ligne politique réaliste. […] Chacun de nous, les centurions engagés dans l’action, fut obligé de se fabriquer sa politique personnelle, de bric et de broc. Ce n’était pas dans nos cordes et les résultats furent… désastreux, même si les intentions étaient bonnes[10]. »

À l’inverse, Lartéguy espérait l’intervention de ces soldats dans la vie politique. Le 14 juillet 1957, il écrivait : « Je les regardais défiler – souples et silencieux – et je pensais qu’ils étaient peut-être la préfiguration des armées de demain. J’en étais fier mais […] je leur reprochais, au contraire de tous les autres, de ne point vouloir se mêler de la vie du pays […], de n’être qu’une secte de guerriers magnifiques[11]. »

Les analyses des deux auteurs ne s’accordaient pas. La brouille survint lors du contrat que Lartéguy signa pour la production du film Lost Command, réalisé par Mark Robson. Pouget s’indigna de l’utilisation mercantile de son aventure au profit d’une vision américaine de l’histoire. Le film n’avait en effet plus grand-chose à voir avec sa conception du roman. L’essentiel de l’action se passait en Algérie. En tête de la distribution figuraient Anthony Quinn et Maurice Ronet ; Alain Delon et Claudia Cardinale à nouveau réunis trois ans après la splendeur du Guépard .

Pourquoi des centurions ?

Auparavant, la propagande des opposant à la IVe République avait prospéré sur le terrain fertile de Rome. Sa grandeur et sa ruine, ses légions protégeant ses frontières menacées… C’est ainsi qu’on mit en circulation, au début de l’année 1958, la lettre prétendument tirée de Suétone qu’un certain Marcus Flavinius, centurion de la legio augusta, avait adressée à son cousin vivant à Rome. Sa diffusion fut prompte au sein des unités. Il faut reconnaître que la fin sonnait bien : « Si nous devions laisser en vain nos os blanchis sur les pistes du désert, alors, que l’on prenne garde à la colère des légions ! »

Lartéguy choisit de placer la mise en garde de Marcus Flavinius en épigraphe des Centurions. Il dira plus tard que le texte lui en avait été fourni par Pouget, lequel ne lui avait rien dit de sa nature apocryphe – Pouget en était probablement l’auteur avec deux autres compères. Il était là dans le rôle qu’il avait endossé en acceptant de diriger l’antenne de la Défense : saper la légitimité de la IVe République auprès de l’armée. Le roman conféra au document une sorte d’authenticité qui se prolonge aujourd’hui. La correspondance de Marcus Flavinius continue de circuler, notamment sur internet, et la décadence de Rome adopte de nouveaux visages.

Les paras d’Algérie ne sont pas les Centurions

Interrogé sur ce qu’il pensait du livre, le général Petraeus insista sur son aspect le plus concret : les parachutistes de Lartéguy étaient un exemple de solidarité et de motivation des combattants. Le général McChrystal, commandant des forces spéciales en Irak et en Afghanistan renchérissait : « au sein du JSOC[12],[…] nous avions un haut degré de cohésion au sein des unités, comme dans Les Centurions[13]. »

Les généraux américains ont surtout retenu de l’ouvrage la capacité des parachutistes français à créer un esprit de corps. Ce qui est prosaïque mais très exact et fort utile. Pour le reste, il faut rappeler que l’ouvrage ne relate que l’expérience d’un petit nombre d’hommes, expérience exceptionnelle et formatrice mais qui était celle du cercle des camarades de Jean Pouget. Des hommes trop peu nombreux, en dépit de leur prestige, pour incarner l’ensemble des parachutistes qui formaient deux divisions. L’armée française n’a jamais compté autant de parachutistes que durant la guerre d’Algérie. Or, il s’agissait en majorité d’appelés, des recrues qui, en quelques mois d’une instruction poussée, se comportaient aussi bien que des engagés[14]. En novembre 1956, ce n’est pas le 3e RPC de Bigeard qui prenait Port-Saïd (ce que voulait faire croire Les Centurions), mais un régiment d’appelés, le 2e RPC qui, devenu le 2e RPIMa, a également sauté le premier sur Bizerte en juillet 1961, une opération considérée comme la première des OPEX.

Le choix de leurs héros par Lartéguy et Pouget a faussé la vision qu’on peut avoir des troupes aéroportées et, plus généralement, de l’armée en Algérie. Pourtant, beaucoup d’amateurs d’histoire militaire pensent connaître le sujet pour avoir lu Les Centurions, comme d’autres sont convaincus de tout savoir sur la guerre d’Indochine grâce aux volumes de Bodard. La simple vérité peut-elle venir à bout de la légende ? Cela est difficile. « When the legend becomes fact, print the legend. »

Jean Pouget (au centre) à Laghouat en 1957. À G, le colonel Katz, à droite, l’écrivain Serge Groussard, qui effectuait alors une période de réserve en tant que capitaine.

Pouget à Bou-Saada avec le colonel Katz qui commandait le secteur

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Entre histoire et mémoire : lectures sur la guerre d’Algérie (2)

 

Jean Pouget en Algérie (archives Jean Pouget)

[1] Jeune officier, Petraeus s’était fait dédicacer un exemplaire du livre par Bigeard (The Four Star, de David Cloud et Greg Jaffe, New York, Crown Publishers, 2009, pp. 36-37).

[2] Qui avait tendu une sanglante embuscade à Palestro dont la presse avait parlé.

[3] La guerre nue, Paris, Presses Pocket-Stock, 1976, pp. 309 et 311.

[4] L’influent et fortuné Gaston Provost de Launay, qui avait montré des sympathies bonapartistes dans sa jeunesse puis s’était rapproché des gaullistes du RPF.

[5] Notamment Jean Planchais, Le Monde, 4 mai 1960 et 15 février 1965, puis Jean Lacouture, Le Monde, 8 novembre 1969.

[6] En dépit d’une légende qui a la vie dure, il n’a pas sauté sur le camp retranché pour le panache mais pour obéir aux ordres de son régiment qu’il avait rejoint depuis le mois de janvier.

[7] Jean Pouget s’en explique à Pierre Noël lors d’une émission d’Yves Courrière, réalisée par Michel Leroy, Histoire de la guerre d’Algérie, le 6 mars 1979.

[8] https://www.youtube.com/watch?v=KJyDBKkalHg. Le plan qui commence à 17 min. 35 sec. (une Alouette suivant le galop d’un cavalier de la garde républicaine) n’a pu être imaginé que par un cavalier qu’était le chef d’escadrons Pouget.

[9] Nous étions à Diên Biên Phu, Presses de la Cité, 1967, p. 7.

[10] Bataillon R.A.S., Presses de la Cité, 1981, p. 254.

[11] Jean Lartéguy, Paris-Presse-L’Intransigeant, 16 juillet 1957.

[12] Joint Special Operations Command.

[13] Hubert Le Roux, Jean Lartéguy, Tallandier, 2013, p. 199 et p. 200.

[14] Les seuls régiments parachutistes formés d’engagés en Algérie sont les légionnaires des 1er et 2e REP. Le 3e RPC comprend au moins un tiers d’appelés.

À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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