De Pearl Harbor à l’Ukraine, Maurin Picard décrypte pourquoi les alertes des services de renseignement échouent si souvent à convaincre les dirigeants politiques.
Entre l’opération Barbarossa, l’émergence de Daech et la guerre du Kippour, la dissonance cognitive des décideurs conduit régulièrement à ignorer des signaux pourtant clairs.
L’essor de l’OSINT et des analystes indépendants redessine aujourd’hui les contours de la surprise stratégique, sans garantir qu’elle sera évitée.
Entretien avec Maurin Picard, propos recueillis par Emmanuelle de La Serre.
Diplômé de relations internationales et stratégiques, ancien reporter et correspondant de presse écrite aux États-Unis, Maurin Picard est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les deux guerres mondiales et les conflits contemporains. Il publie en 2026 Quand les services secrets avaient raison. De 1940 à nos jours, qui tisse un fil conducteur entre de nombreux échecs militaires : lorsque les élites au pouvoir refusent d’écouter leurs services de renseignement, le pire se produit.
En amont de l’opération Barbarossa en 1941, pourquoi Staline s’obstine-t-il à écarter les alertes de ses propres services alors que tous les indices convergent vers une prochaine invasion allemande ?
Il y a un aveuglement personnel de ce despote autoritaire, mais aussi l’autocensure des services soviétiques, terrorisés par la personnalité ombrageuse de Staline : ils se gardent alors de lui communiquer de la masse du renseignement qui leur parvient dans les dix-huit mois précédant l’invasion de l’URSS, le 22 juin 1941. Staline est parvenu à ses propres conclusions sur l’imminence du danger qui menace son pays. Il est convaincu qu’Hitler ne renoncera pas au pacte de non-agression signé en 1939, jugé mutuellement profitable car il apporte des bénéfices économiques aux deux pays. Par dissonance cognitive, le chef de l’URSS estime aussi que l’Allemagne n’attaquera pas puisque l’Armée rouge n’est pas prête à résister à une invasion massive de la Wehrmacht.
Pearl Harbor est un véritable désastre : l’impréparation américaine est surprenante, même pour l’assaillant japonais. Cette vulnérabilité tient-elle à une simple incrédulité collective ou à des défaillances plus structurelles ?
Pearl Harbor cumule toutes les défaillances possibles : l’affaire met en exergue des failles structurelles majeures au sein de l’appareil américain, mais aussi une sous-estimation dramatique de l’adversaire japonais, alimentée par des connotations raciales, militaires et technologiques. L’attaque n’aurait pas pu être évitée, mais au moins tempérée, réduite à un demi-succès tactique des Japonais. Or, les pertes japonaises sont dérisoires : 29 appareils abattus et aucun navire coulé. C’est une « tempête parfaite ». L’événement reflète une incapacité à discerner des signaux révélateurs en amont, ainsi que l’impréparation coupable des dirigeants militaires de l’archipel de Hawaii. Le renseignement est en outre totalement cloisonné, car le processus décisionnel est fragmenté entre des services concurrents : le FBI, État dans l’État dirigé par Edgar Hoover, refuse de communiquer ses informations, par méfiance envers la CIA et surtout envers Roosevelt, qu’Hoover déteste ; le décryptage des codes de l’amirauté japonaise ne circule dès lors qu’à une poignée de destinataires, n’incluant pas Hawaï. Ce qui explique pourquoi Pearl Harbor est finalement livré aux assaillants japonais le 7 décembre 1941.
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L’affaire Bill Weisband, en 1948, qualifiée par la NSA d’échec le plus significatif de son histoire, a-t-elle depuis été égalée ?
Il est difficile d’identifier un équivalent de la même ampleur qu’octobre 1948. On peut chercher dans l’histoire des camouflets spectaculaires pour le renseignement américain, comme le 11 septembre 2001, et les taupes soviétiques de la Guerre froide aux États-Unis. Prenons notamment la percée des codes navals américains dans les années 1960, en pleine guerre du Vietnam. Si la guerre froide s’était échauffée à l’orée des années 1980, le Pacte de Varsovie disposait d’un avantage stratégique majeur : l’URSS, durant plus d’une décennie dans les années 1970, a pu acquérir une parfaite connaissance de la position exacte en temps réel des navires de surface et immergés de la flotte américaine sur les sept mers du globe. C’est l’une des raisons pour lesquelles il n’y a jamais eu de « guerre chaude ». Mais le « Black Friday » de 1948 demeure spectaculaire : depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, toutes les armées soviétiques sont mises sur écoutes par les renseignements occidentaux. Subitement, le 29 octobre 1948, les Soviétiques modifient l’ensemble de leurs codes. Aucun agent de renseignement américain ne parvient à décoder les messages qu’il intercepte. Du jour au lendemain, les Occidentaux deviennent aveugles sur les intentions soviétiques à l’orée d’une guerre froide sur le point de débuter.
Lors de la guerre du Kippour en 1973, comment le discrédit du Mossad et de l’espion égyptien Ashraf Marwan provoque-t-il l’échec d’Israël ?
Ashraf Marwan est sans doute l’un des plus grands espions du XXe siècle, placé au cœur du pouvoir égyptien, dans l’ombre de Nasser puis de son successeur al-Sadate. Il alerte dès lors le Mossad à plusieurs reprises sur l’imminence d’offensives envers Israël sur la rive-est du Sinaï. Ce ne sont en réalité que des tâtonnements de l’armée égyptienne en vue de tester les défenses israéliennes. En mai 1973, l’un d’eux entraîne une mobilisation générale de tous les réservistes d’Israël en âge de servir, hommes et femmes confondus. Cette opération, très coûteuse pour l’économie israélienne qui s’est arrêtée pendant plusieurs jours, lui fait perdre en crédibilité. Cette perte profite au renseignement militaire, Aman, qui l’emporte sur le Mossad dans la guerre interne que se livrent les différents services secrets. Aman minimise dès lors l’importance et les alertes d’espions tels que Marwan. Cette mauvaise interprétation stratégique du renseignement civil aboutit donc à la surprise d’Octobre 1973.
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La faible réaction d’Obama face à l’émergence de l’État islamique est-elle à l’origine de sa prolifération au Moyen-Orient ?
La légèreté d’Obama quant à l’influence croissante de l’ISIS paraît sidérante de laxisme, mais elle est explicable. Le président hérite d’une guerre en Irak lancée par son prédécesseur, puis de négociations houleuses avec les autorités chiites quant au départ des soldats américains. Absorbé par la crise financière de 2008, son administration bâcle les négociations : au lieu d’y maintenir une présence minimale, elle cède à la pression irakienne pour un départ total en 2011. Ce vide fait le lit de l’émergence de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL). Le mouvement prolifère grâce à la faiblesse de l’armée irakienne et à des répressions anti-sunnites menées par les dirigeants chiites. Peu de temps après avoir connu une profonde humiliation lors des négociations avec l’Irak, Obama se refuse à croire que le pays puisse demander l’aide des États-Unis. À l’époque, sa mauvaise maîtrise des grandes questions internationales et de la diplomatie le conduit donc à minimiser le danger que représente Daech.
Alerté en 2021 d’une probable attaque russe, Joe Biden refuse d’abord toute aide militaire officielle à Kiev par crainte de précipiter l’invasion. Les États-Unis auraient-ils pu adopter une autre approche puisque l’invasion russe a bien eu lieu ?
La frilosité de Joe Biden contraste en effet avec la stratégie inédite mise en place à l’initiative de ses conseillers proches : prendre le risque de rendre publics des renseignements confidentiels pour éventer les projets d’invasion russes, et espérer que l’embarras ainsi provoqué incitera Vladimir Poutine à faire marche arrière. Avec le recul, cette approche novatrice a produit des résultats mitigés : d’un côté, elle n’a su éviter le pire ni taire les hésitations de Kiev et des capitales européennes, bien que l’état-major de l’armée ukrainienne ait, lui, choisi de se préparer en conséquence et éviter un écrasement total ; de l’autre, la pusillanimité de l’Administration Biden quant aux livraisons d’armes en quantité révèle une crainte irraisonnée vis-à-vis de la Russie poutinienne. Qu’aurait provoqué un réarmement massif de l’Ukraine et dans les temps ? Peut-être une crise diplomatique aggravée entre Washington et Moscou. Certainement pas une guerre nucléaire.
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Vous documentez de multiples cas où le renseignement, quoique fondé, n’a pas été entendu. Existe-t-il, à l’inverse, des cas où son écoute aurait conduit à l’erreur ?
Il faudrait plus sûrement parler de renseignement partiel et incohérent et désorganisation des services de renseignement, qui se livrent à une concurrence interne dommageable pour le pouvoir exécutif. On parle ici du « bruit » évoqué par l’historienne Roberta Wohlstetter, cette avalanche d’informations émanant de nombreuses sources qui, finalement, noie le « signal » important dans la masse. Tel est le cas dans le Pacifique avant Pearl Harbor. Les services de renseignement américains, bataillant entre eux et avec des renseignements très incomplets tant sur les intentions japonaises que de la localisation des porte-avions du Mikado, anticipent un premier choc aux Philippines. Ils ont négligé les signaux désignant Hawaii comme cible initiale. On pourrait évoquer aussi la sourde lutte que se mènent la CIA et le FBI avant le 11-Septembre, qui incite la Maison Blanche à envisager un attentat imminent… sans jamais se douter de la menace latente contre le territoire continental des États-Unis.
Dégagez-vous un dénominateur commun aux échecs d’écoute du renseignement, ou chaque cas demeure-t-il singulier ?
L’étude des cas historiques élargie au-delà des exemples étudiés dans le livre confirme l’existence d’un biais récurrent : les dirigeants politiques, et plus globalement tous ceux composant la branche exécutive d’un pouvoir démocratique, ajustent les rapports quotidiens que leur délivre leur système de renseignement à leurs propres convictions. Cette dissonance cognitive, terme barbare pour qualifier un aveuglement fréquent, amène des dirigeants à s’auto-convaincre qu’une menace n’existe pas, ou du moins qu’elle est bien anticipée et ne présente aucun danger réel. C’est ainsi que l’état-major français raye de ses priorités la défense des Ardennes en 1940, jugeant le massif infranchissable pour les panzers allemands, ou que le gouvernement Thatcher, en 1982, réfute tout péril aux Malouines, estimant inconcevable que l’Argentine ose s’en prendre à une possession de la Couronne. Ce biais est renforcé dans le cas des régimes autoritaires, où la structure verticale du pouvoir soumet le monde du renseignement aux crispations du despote qui les gouverne. Staline face à la menace allemande en est l’exemple le plus symptomatique. Il est convaincu que Hitler n’osera jamais attaquer, ni sacrifier les avantages économiques indéniables offerts par le pacte secret Molotov-Ribbentrop de 1939.
Peut-on toutefois concevoir une progression depuis ces échecs historiques, notamment à l’aide de réformes institutionnelles ?
Le plus surprenant, à l’aune des grandes crises de l’histoire contemporaine, réside sans doute dans l’extraordinaire incapacité des régimes concernés à tirer les leçons d’un passé parfois récent. En 1968, les États-Unis se croient si puissants militairement au Viêt Nam qu’ils jugent impensable du Viêt-Cong qu’il lance une offensive tous azimuts contre la présence américaine. Le Têt lui apprendra de quel bois est fait cet adversaire rompu aux techniques de la guerre moderne. Pearl Harbor, en 1941, et la guerre du Yom Kippour, en 1973, ont précipité des commissions d’enquête visant à éviter toute répétition de ces déplaisantes attaques-surprise, en harmonisant l’architecture du renseignement national et en renforçant les procédures d’analyse et de validation de la production des sources, aussi bien humaines que techniques. Force est de constater que ces réformes n’ont pas su éviter la cécité tragique des décideurs en Corée en 1950, au Vietnam en 1968, ou devant Gaza en 2023.
L’essor de l’OSINT et des analystes indépendants permet-il de faire émerger un contre-pouvoir informationnel capable de forcer la main aux décideurs politiques lorsque les canaux officiels échouent ?
Question fascinante, qui revient à se demander si la surprise stratégique est encore possible à l’ère des réseaux sociaux et de l’exploitation généralisée des sources ouvertes. La guerre russe en Ukraine le montre bien : une armada d’experts indépendants et actifs sur les réseaux X (ex-Twitter) ou Telegram, scrute les mouvements russes et décortique les intentions de l’envahisseur depuis 2022. En termes de prospective, ces nouvelles compétences, basées également sur l’exploitation « civile » des moyens satellitaires, concurrencent les moyens régaliens en termes de renseignement, mais peuvent jouer un rôle déterminant. À supposer que la Chine mette à exécution ses projets de reconquérir l’île de Taiwan, le déploiement de forces sera-t-il détecté en amont par les experts en OSINT, aussi vite, voire plus vite, que les « guetteurs » officiels ? L’histoire connaîtrait alors un soubresaut majeur, accentuant la dilution progressive des acteurs institutionnels au sein de sociétés plus connectées que jamais. A fortiori, les réseaux d’information deviendraient alors eux-mêmes des cibles à neutraliser par les envahisseurs potentiels, ainsi que les régimes russe et iranien s’y emploient contre leurs propres populations.
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Le renseignement doit-il avoir le dernier mot en cas de désaccord avec le pouvoir politique ou son rôle demeure-t-il structurellement subordonné aux choix des décideurs ?
La primauté du politique sur le militaire régit les équilibres institutionnels en France depuis l’affaire Boulanger en 1887, du nom de ce général va-t-en-guerre qui manqua de faire chuter la Troisième République. À l’ère nucléaire, ce postulat a pris une importance encore plus considérable, puisqu’une mauvaise décision peut précipiter la vitrification de tout un pays. Le renseignement s’insère dans ces principes, et conserve une force de proposition, tout en restant subordonné aux décideurs au sommet de la chaîne. Le pouvoir politique doit pouvoir fonder sa décision sur la foi des informations recueillies, comparées et décryptées. Mais il doit conserver sa liberté d’action, et choisir de réfréner d’éventuelles ardeurs interventionnistes quand le risque paraît trop démesuré. Cette marge recèle en soi de graves périls, ainsi que nous le montrent de nombreux cas d’école, mais elle est le prix à payer pour le maintien d’un régime démocratique, dans lequel l’armée sert fidèlement les représentants élus du peuple.









