<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les relations sino-saoudiennes : des rapports historiquement forts qui s’étoffent dans les années 1990.  

25 mars 2022

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Mohammed bin Salman et Xi Jinping lors du sommet du G20 à Hangzhou en septembre 2016 (c) SIPA 00770307_000020
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Les relations sino-saoudiennes : des rapports historiquement forts qui s’étoffent dans les années 1990.  

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La Chine et l’Arabie saoudite entretiennent des relations économiques et culturelles depuis plusieurs siècles. L’expansion de l’islam contribua à l’amorce de relations culturelles et économiques entre les deux pays jusqu’à l’arrivée au pouvoir des communistes chinois en 1949. Une méfiance réciproque s’installa pendant l’ère de Mao, puis Deng Xiaoping ouvre une nouvelle ère qui se matérialise en 1990 par la reconnaissance officielle des relations entre les deux pays.

Si pendant les premiers siècles apr. J.-C. l’Arabie saoudite n’existait pas encore en tant que pays, le Moyen-Orient était déjà le carrefour d’un certain nombre d’échanges commerciaux avec la Chine. L’Égypte ancienne exportait des objets en verre ou en cristal vers la Chine, et importait de la soie. Ces échanges maritimes, appelés la « voie du verre », transitaient par la péninsule arabique via le port de la ville de Djedda. Quelques denrées telles que les perles d’huitres, la tapisserie et des produits alimentaires venaient s’ajouter aux convois. Ces relations marchandes restèrent marginales, jusqu’à l’apparition de l’Islam en 632.

Des débuts marqués par des échanges marchands et culturels

L’expansion de l’islam favorisa les relations entre les deux pays via l’introduction de l’islam en Chine sous le règne de l’Empereur Tang Gaozong (649-683). À cette époque, les rapports entre la Chine et le monde musulman ne se réduisaient pas à la péninsule arabique mais s’étendaient à tout le Califat abbasside. Les rapports passent alors du simple commerce à des relations plus culturelles. De nombreux voyages furent entrepris par des intellectuels chinois dans les pays arabes et musulmans, comme le géographe chinois Kiat An qui rédigea un guide des pays arabes entre 785 et 805. Les décennies qui suivent sont celles de l’apparition des premières communautés musulmanes en Chine, essentiellement constituées de marchands arabes et perses. Par la suite, les contacts entre la Chine et les pays arabo-musulmans prirent également une tournure militaire. En effet, les premières années de la dynastie Tang furent marquées par des batailles comme celle d’Aksou en 717 où les Tang infligèrent une défaite à une coalition menée par les troupes du Califat omeyyade. Toutefois, quelques décennies plus tard en 755, la Chine fut en proie à une guerre civile[1], ce qui obligea les Tang à se recentrer sur leur politique intérieure. Signe de la détente avec le Califat, un contingent composé probablement de Perses et d’Irakiens fut envoyé au Gansu en 756 pour aider l’empereur Tang Xuanzong dans sa lutte contre Lushan.

Des relations plus officielles bien que discrètes avec l’Empire ottoman

Par la suite, les rapports entre la Chine et le monde musulman oscillèrent en fonction des époques, tout en restant principalement tournés sur le commerce et la religion. Lors de l’apparition de l’Empire ottoman au XIVe siècle, les relations prirent un caractère plus officiel mais restèrent toutefois assez marginales. Les archives chinoises font état d’une délégation ottomane venue visiter Pékin en 1524, ce qui fut certainement une simple visite de courtoisie pour tenter d’établir des relations commerciales plus fortes. Certains transferts de technologie eurent lieu, notamment au niveau des armes à feu. Vers 1500, les Ottomans font de ce commerce avec la Chine un élément essentiel de leur politique commerciale.

Fin de l’Empire ottoman et Seconde Guerre mondiale

Après la fin de la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire ottoman, les relations avec la Chine devinrent marginales. La péninsule arabique traversant une période de transition politique, les échanges furent principalement religieux avec des musulmans chinois venant fréquenter les lieux saints de l’islam. En 1933, la création du troisième Etat saoudien par Ibn Saoud institutionnalise la diplomatie saoudienne à l’étranger et la reconnaissance officielle des relations sino-saoudiennes eut lieu quelques décennies plus tard.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Da Pusheng (1874-1965), un intellectuel chinois arabisant, se rend au Moyen-Orient pour appeler les musulmans du monde entier à soutenir la Chine contre l’invasion japonaise. Il est considéré comme le père du rapprochement entre la République Populaire de Chine et l’Arabie saoudite (ainsi qu’avec le Pakistan et l’Indonésie). La Chine, alors très affaiblie par l’invasion japonaise, s’appuie sur une diplomatie informelle avec le Moyen-Orient (dont l’Arabie saoudite) mise en œuvre par ses nombreux intellectuels musulmans et arabisants. Un certain nombre de voyages furent entrepris à la Mecque et à Médine par ces intellectuels qui diffusèrent ensuite leur discours dans le reste du monde musulman.

L’arrivée des communistes au pouvoir en Chine provoque la réticence et la méfiance des Saoudiens

Avec l’arrivée au pouvoir des communistes en Chine en 1949, les relations sino-saoudiennes prirent un nouveau tournant. Mao Tsé-Toung expliqua très clairement que le contrôle de cette région par une puissance hostile précipiterait une troisième guerre mondiale et mettrait la survie de la République Populaire de Chine en danger.

Malgré cette volonté de resserrer les liens avec le Moyen-Orient, le régime de Mao éprouva des difficultés à se rapprocher de l’Arabie saoudite, étant donné le lien étroit de cette monarchie avec les États-Unis, depuis le pacte de Quincy en 1945. La guerre froide retarda de plusieurs décennies le processus des reconnaissances diplomatiques en faveur de Pékin.

De plus, l’idéal communiste se trouve être en opposition avec la culture tribale saoudienne, qui valorise l’esprit du clan et dont l’organisation sociale repose sur un rapport complexe entre différentes tribus. La pensée communiste, quant à elle, suppose de dissoudre son identité individuelle dans un nouvel ordre social ou la notion d’individualité perd tout sens[2]. Pourtant, quelques tentatives de rependre l’idéal communiste en Arabie saoudite eurent lieu, avec l’existence d’un Parti communiste saoudien clandestin, fondé en 1954. Ce parti politique, officiellement interdit par les autorités du Royaume et piloté depuis Damas en Syrie, se heurta à la difficulté d’imposer une idéologie laïque dans un pays religieux[3]. De fait, les autorités saoudiennes ne firent aucune évocation de ce parti politique dans les médias, ou toute référence à une idéologie qui considère la religion comme le moyen d’aliénation spirituelle des masses, les détournant du véritable objectif qui est la recherche du bonheur commun dans une société nouvelle, sans classes sociales et sans hiérarchie. Le passage au communisme suppose l’éducation et la formation théorique d’hommes et de femmes affranchit des préjugés et des survivances religieux, inconcevables dans la société théocratique saoudienne.

La rupture sino-soviétique et l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping

Toutefois, suite à la rupture des relations sino-soviétiques en 1963, la République Populaire de Chine amorce un rapprochement avec les États-Unis et ses alliés. Les échanges entre la Chine et la monarchie saoudienne restèrent essentiellement commerciaux, avant de prendre une dimension politique en 1979. En effet, Deng Xiaoping transforme alors la politique intérieure chinoise avec le lancement du projet de réforme économique et d’ouverture aux investissements étrangers. Cette stratégie a permis une croissance économique continue du PIB et, par conséquence, la demande en énergie primaire[4]. Cette nécessité de trouver de nouvelles ressources en énergies fossiles positionna la Chine dans une situation de vulnérabilité. Cette dépendance pétrolière poussa les autorités chinoises à adopter une politique très pragmatique vis-à-vis des pays producteurs d’hydrocarbures[5]. À partir du début des années 1980, diverses initiatives chinoises sont lancées vers les pays producteurs d’énergies fossiles, dont l’Arabie saoudite (accroissement de l’aide financière, des investissements directs et de la vente de biens clés aux pays producteurs).

La Chine a progressivement mis en place une politique de « sortir » (zouchuqu), visant à exporter le savoir-faire et le capital de ses entreprises pétrolières, via la prise de participation dans des entreprises pétrolières étrangères et de l’acquisition de gisements (ce second volet n’est toutefois pas possible en Arabie saoudite). Pour mener à bien une telle politique, la République Populaire de Chine établit officiellement des relations diplomatiques avec le Royaume d’Arabie saoudite en 1990.

À partir de 1990, les relations sino-saoudiennes s’intensifièrent, la Chine voulant sécuriser son accès en ressources énergétiques et  combattre l’hégémonie de Washington au Moyen-Orient.

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[1] La révolte d’An Lushan marque le début de cette guerre civile en 755.

[2] Le cas de l’Afghanistan offre une belle illustration de la difficile conciliation entre l’idéal communiste et la culture tribale.

[3] Les communistes sont, par nature, hostiles a toute forme de religiosité.

[4] Qui augmente d’environ 5% chaque année entre 1980 et 2000.

[5] La Chine a passé son pic pétrolier au début des années 1990 et voit depuis ses réserves pétrolières décliner rapidement, dans un contexte où sa demande en énergie ne cesse d’augmenter.

[6] Au même moment, l’Arabie saoudite libère les membres emprisonnés du Parti communiste saoudien, à la condition de renoncer à tout engagement politique.

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Olivier Pasquier

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