L’Espagne de Kostan Zarian. Regard amoureux du Malraux arménien

15 janvier 2026

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L’Espagne de Kostan Zarian. Regard amoureux du Malraux arménien

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Kostan Zarian, le Malraux arménien, a magnifié l’âme arménienne dans son itinérance à travers le monde et un XXe siècle charriant le fer et le sang. Les éditions Thaddée publient en traduction française un livre majeur qu’il avait consacré à l’Espagne qu’il a parcourue intimement entre 1934 et 1935. Il en sort un dialogue transcendant avec une Espagne intérieure exaltée et aimée, tel un miroir de l’âme arménienne.

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Kostan Zarian, Spania, des terres et des dieux, traduit de l’arménien par Achod Papasian, éditions Thaddée, 342 pages, 25 euros.

Kostan Zarian (1885-1969) est l’une des grandes figures de la littérature arménienne moderne et l’un de ses esprits les plus universalistes. Poète de la transcendance, romancier, essayiste et penseur, né dans le Caucase, fils d’un général de l’armée impériale russe, formé en France puis en Belgique.

Il a vécu entre l’Arménie, l’Italie, la France, la Grèce et les États-Unis, incarnant une écriture profondément diasporique avant la lettre, même s’il n’a jamais voulu être assimilé à celle-ci. Nourri de philosophie, de mythes, de christianisme et d’esthétique européenne, Zarian a cherché toute sa vie à réconcilier l’âme arménienne avec l’universel, pensant la nation moins comme un fait politique que comme une expérience spirituelle et culturelle. Son œuvre, marquée par une prose poétique dense et méditative (Spania, Le Voyageur et la route, Le Bateau sur la montagne), interroge la mémoire, l’exil, la foi et la création, faisant de lui un écrivain-pont entre l’Arménie et le monde.

Voyage en Espagne

Entre 1934 et 1935, Kostan Zarian séjourne en Espagne en tant que correspondant pour l’Epoca et L’Ambrosiano de Milan. Il rencontre Miguel de Unamuno, Ramon Gomez de la Serne et José Ortega y Gasset, philosophe et essayiste. Il donne aussi des conférences sur l’art et la culture arméniennes à l’Athénée de Madrid.

Avec Spania, Kostan Zarian ne livre ni un simple récit de voyage ni un tableau pittoresque de l’Espagne des années 1930. Il compose une œuvre de transfiguration : l’Espagne y devient un espace mythique, spirituel et esthétique, un territoire intérieur où se reconnaît, par échos successifs, l’âme arménienne en quête d’absolu. Ce livre, écrit peu de temps avant la guerre civile dans une prose poétique d’une rare densité, s’inscrit pleinement dans la grande ambition zarianienne : penser la condition arménienne à travers le détour de l’universel.

Zarian ne regarde jamais un pays comme un touriste. Il le contemple comme un métaphysicien et un esthète. L’Espagne qu’il traverse est moins géographique que symbolique : une Espagne des cathédrales et des arènes, de la pierre et du sang, de l’ombre et de la lumière, où se mêlent christianisme mystique, paganisme archaïque et ferveur tragique. À ses yeux, ce pays incarne une civilisation qui a accepté la violence de l’histoire sans renoncer à la grandeur spirituelle. Cette tension, fondamentale, est aussi celle de l’Arménie. Ce qui fascine Zarian, c’est la manière dont l’Espagne a su transformer la souffrance en forme, la mort en art, la foi en architecture, le sacrifice en rituel. Les processions religieuses, la tauromachie, les visages sculptés par le soleil et le temps, tout lui parle d’un peuple qui vit la tragédie non comme une fatalité honteuse, mais comme une vérité existentielle. Il y reconnaît une parenté profonde avec le destin arménien : un peuple ancien, blessé, mais debout, dont la mémoire est inscrite dans la pierre autant que dans le sang.

De l’Espagne à l’Arménie

La comparaison entre l’âme arménienne et l’âme espagnole n’est jamais plaquée. Elle surgit naturellement, par analogie sensible. Comme l’Arménie, l’Espagne est pour Zarian une terre de frontières — entre Orient et Occident, entre mysticisme et rationalité, entre ascèse et exaltation. Toutes deux portent une histoire de conquêtes, de défaites, de renaissances inachevées. Toutes deux ont produit des formes artistiques où la douleur devient sublime : l’église romane arménienne répond à la cathédrale espagnole ; la miniature médiévale dialogue avec El Greco ; le chant liturgique arménien trouve son écho dans la ferveur andalouse.

Zarian écrit en poète nourri d’une immense érudition. On sent chez lui la fréquentation intime de la Bible, des Pères de l’Église, de la mystique chrétienne, mais aussi des grandes traditions européennes. L’Espagne lui permet d’articuler ce qu’il cherche depuis toujours : une synthèse entre l’art, la foi et la nation. Chez lui, l’art n’est jamais décoratif. Il est une voie de connaissance. Chaque monument, chaque visage, chaque paysage devient un signe à interpréter. Le monde est un texte sacré.

Cette profondeur spirituelle distingue Spania de nombreux récits de voyageurs contemporains. Là où d’autres décrivent, Zarian médite. Là où d’autres expliquent, il écoute. Il ne cherche pas à comprendre l’Espagne : il cherche à s’y accorder, à en capter le rythme intérieur. Son écriture, souvent incantatoire, épouse cette quête. Elle avance par images, par fulgurances, par fragments d’éternité. La prose devient prière, parfois presque liturgie.

Mais Spania n’est pas une œuvre hors du temps. Elle est aussi traversée par une conscience aiguë de l’histoire. Zarian pressent, dans cette Espagne ardente, les fractures à venir, la violence politique latente, la guerre civile qui s’annonce. Comme chez Malraux quelques années plus tard dans L’Espoir, l’Espagne apparaît comme un laboratoire tragique du XXe siècle. Cependant, là où Malraux privilégie l’action, la fraternité révolutionnaire et l’engagement, Zarian choisit la contemplation, la mémoire longue, la profondeur des civilisations. Il ne s’intéresse pas tant aux idéologies qu’aux âmes.

C’est peut-être là que réside la singularité la plus forte de Zarian : il pense la nation non comme un projet politique, mais comme une expérience spirituelle et esthétique. Pour lui, une nation existe par sa capacité à produire du sens, du beau, du sacré. L’Espagne, à ce titre, est un modèle : malgré ses divisions, elle a su préserver une intensité culturelle et symbolique qui force le respect. En la regardant, Zarian interroge implicitement l’avenir de l’Arménie : comment un peuple meurtri peut-il rester créateur ? Comment transformer la blessure en œuvre ?

Spania est ainsi un livre de résonances et de miroirs. En parlant de l’Espagne, Zarian parle de l’Arménie, mais aussi de l’Europe, de la Méditerranée, de la condition humaine face au tragique. Il nous rappelle que les civilisations ne survivent pas par la seule puissance politique, mais par la fidélité à une vision intérieure du monde. À une époque de désenchantement et de perte du sens, cette leçon résonne avec une force intacte.

Lire Spania aujourd’hui, c’est redécouvrir un grand écrivain arménien universaliste, trop longtemps marginalisé, qui a su inscrire l’expérience arménienne dans un horizon mondial sans jamais la diluer. C’est aussi se laisser guider par une voix rare, exigeante, profondément habitée, pour qui l’écriture n’est pas un artifice, mais un acte de foi dans la dignité de l’esprit.

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À propos de l’auteur
Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian

Doctorant en histoire, professeur à la Schiller University, Tigrane Yegavian est membre du comité de rédaction de Conflits. Après avoir étudié la question turkmène en Irak et la question des minorités en Syrie et au Liban, il s’est tourné vers le journalisme spécialisé. Il a notamment publié "Arménie à l’ombre de la montagne sacrée", Névicata, 2015, "Mission", (coécrit avec Bernard Kinvi), éd. du Cerf, 2019, "Minorités d'Orient les oubliés de l'Histoire", (Le Rocher, 2019) et "Géopolitique de l'Arménie" (Bibliomonde, 2019).

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