<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La bataille d’Angleterre

1 mars 2025

Temps de lecture : 3 minutes

Photo : Hurricane mk II c armé de 4 canons hispano mk c de 20 mm, avec possibilité en 1941 d'emporter deux bombes de 114 kg ou 227 kg. d'où le surnom de hurribomber. (c) Revue Conflits

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La bataille d’Angleterre

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Juillet octobre 1940. L’Angleterre affronte l’attaque allemande, qui vise à détruire le dernier bastion de la résistance. Une bataille épique, qui a marqué le premier revers du Reich. 

Article paru dans le n°54 : ONG, bras armés des États.

On ne prête qu’aux riches. Si Winston Churchill est souvent proposé comme auteur de citations, parfois apocryphes ou empruntées, c’est aussi parce qu’il savait ciseler des formules majestueuses ou percutantes, comme celle qui nous occupe ici, que nous avons gardée en version originale pour conserver toute la densité de la forme anglaise[1]. Son authenticité est incontestable, puisqu’elle a été prononcée devant la Chambre des communes le 20 août 1940, en hommage aux aviateurs de la Royal Air Force (RAF), britanniques principalement mais aussi alliés (Français, Polonais, Belges, voire Américains volontaires), engagés dans une formidable bataille aérienne contre l’Allemagne : la « bataille d’Angleterre[2] ». Mais la formule, admirative, est plus spontanée qu’un discours travaillé, car son chef d’état-major personnel, le général Ismay, a entendu un Churchill très ému l’énoncer pour la première fois le 16, en sortant d’une visite à un centre de commandement du Fighter Command (état-major de l’aviation de chasse).

La formule traduit un paradoxe : dans une guerre promise à devenir totale, si elle ne l’est déjà, une guerre industrielle dont les enjeux vont jusqu’aux institutions et aux façons de vivre – la France, tout juste vaincue et à moitié occupée, vient de basculer dans une dictature personnelle avec les premiers actes constitutionnels de Vichy –, le sort des masses dépend d’une poignée d’hommes, les derniers capables de s’opposer à la marée de la Wehrmacht qui a envahi la moitié de l’Europe : ce sont moins de 2 500 pilotes de chasse qui devaient empêcher la Luftwaffe de prendre le contrôle du ciel et… de la Manche, pour couvrir le débarquement d’une dizaine de divisions. Comme si les gros bataillons de combattants « ordinaires » – infanterie, blindés… – n’étaient que « chair à canon », attendant que la décision se fasse loin de leur horizon étroit et boueux.

Cette intuition était déjà apparue durant la Grande Guerre, premier conflit majeur où l’éthique du guerrier, de l’homme dressé face à son ennemi dans un combat au grand soleil et à la loyale, s’était effacée devant la puissance de feu des armes industrielles, obligeant le combattant à se cacher, à ramper, à se camoufler au lieu de se montrer. Dans son roman en partie autobiographique Capitaine Conan, Roger Verceil fait dire au héros éponyme : « Tuer un type, tout le monde pouvait le faire, mais, en le tuant, loger la peur dans le crâne de dix mille autres, ça c’était notre boulot ! Pour ça, fallait y aller au couteau, comprends-tu ? C’est le couteau qui a gagné la guerre, pas le canon ! […] On est peut-être trois mille, pas plus, à s’en être servi, sur tous les fronts. C’est ces trois mille-là les vainqueurs, les vrais ! »

Il y a bien sûr une part d’exagération dans cette valorisation d’une élite, ou de combattants de l’ombre, à l’image de l’habitude de désigner tel ou tel espion comme « l’homme (ou la femme) qui a gagné la guerre ». Après tout, les pilotes de la RAF n’auraient pu être aussi efficaces sans les milliers de mécaniciens, d’opérateurs radio et radar et toute la chaîne logistique et administrative indispensable à une armée industrielle. Et le projet allemand de débarquement en Angleterre était-il bien sérieux ? L’état-major de la Wehrmacht était très réservé sur la faisabilité de l’opération, et Hitler avait déjà l’esprit tourné vers Barbarossa.

Il reste que l’histoire n’est pas qu’affaire de nombre, de masses et de forces profondes. L’individu peut aussi infléchir le cours des événements. Churchill en est un excellent exemple : dans la tourmente de l’été 1940, les partisans d’une négociation avec l’Allemagne, nombreux au sein même de son gouvernement (Chamberlain, Halifax…) reprennent du poil de la bête, et les préparatifs allemands fragilisent la posture intransigeante du Premier ministre ; s’il n’avait pas tenu bon, qui peut dire comment aurait tourné la Seconde Guerre mondiale ? Sir Winston est sans conteste le premier des few, comme les Britanniques appellent désormais leurs héros de 1940.

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[1] La meilleure traduction possible de la phrase complète serait : « Jamais dans l’histoire des conflits, autant d’hommes n’ont eu une telle dette envers si peu. »

[2] Voir Conflits no 29 (sept. – oct. 2020), p. 38-40.

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.

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