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En temps de paix, les États ne cessent pas de s’affronter : ils déplacent leur rivalité vers l’influence, cette « grammaire stratégique » qui modifie les perceptions pour peser sur les comportements.
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Trois cas — la pression américaine sur le Venezuela, la manœuvre déjouée de Gossi au Mali, la campagne contre le Rafale après l’épisode indo-pakistanais — montrent l’influence à l’œuvre comme pression, protection et arme économique.
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Pour en faire une véritable capacité d’action, la France gagnerait à se doter d’une stratégie nationale et d’un pilotage interministériel, sans jamais renier l’exemplarité qui fonde sa crédibilité.
Chef de bataillon Pierre — 33e promotion de l’École de Guerre
En temps de paix, les États ne cessent pas de s’affronter : ils déplacent leur rivalité vers des formes moins visibles, moins coûteuses et souvent moins assumées. L’influence est l’une d’elles. Ni simple communication ni seule propagande, elle consiste à modifier les perceptions pour peser sur les comportements. Dans une lecture réaliste1 des relations internationales, elle apparaît comme une grammaire stratégique du temps de paix : elle permet d’opposer les volontés, de contenir les rapports de force, et parfois d’éviter l’affrontement.
La guerre en Ukraine a rappelé que la paix européenne n’était pas un état naturel. Mais elle a surtout confirmé une réalité plus large : entre la coopération proclamée et l’affrontement armé, les puissances se livrent une compétition permanente. Cette compétition ne se joue pas seulement dans les chancelleries ou les états-majors, mais également dans les récits, les normes, les dépendances économiques, les plateformes numériques, les diasporas, les médias, les opinions publiques et les imaginaires collectifs.
Il convient donc de sortir d’une vision trop étroite de l’influence. Elle n’est pas seulement le rayonnement culturel d’un pays ni la communication publique de ses institutions. Elle peut être persuasion, attraction ou légitimation. Elle peut aussi devenir captation, dépendance, désinformation ou intimidation. Elle se distingue du soft power, qui renvoie à l’attraction ; de la propagande, qui assume la simplification, la déformation ou le mensonge ; de la communication stratégique2, qui détermine les narratifs ; et de la guerre cognitive, qui vise plus directement les mécanismes mentaux de jugement et de décision. L’influence les recoupe parfois, mais elle ne s’y réduit pas. Elle fournit une grammaire de l’action sous le seuil : signaler, convaincre, intimider, délégitimer ou rallier afin de produire un effet politique.
Sous cet angle, l’influence doit être comprise comme une modalité de la puissance. Raymond Aron définissait celle-ci comme la capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres. Or imposer sa volonté ne signifie pas toujours contraindre par les armes. Un État peut obtenir un résultat en rendant une décision adverse politiquement coûteuse, en installant un doute, en affaiblissant une réputation, en rassurant des partenaires ou en donnant à ses propres choix une apparence d’évidence.
Les institutions, le droit et le multilatéralisme ne suppriment pas le rapport de force ; ils lui donnent une architecture.
Vénézuéla, Mali, Rafale : trois visages de l’influence
Cette grammaire se vérifie dans des situations très différentes, où l’influence agit tantôt comme pression, tantôt comme protection, tantôt comme arme économique.
Le cas vénézuélien l’illustre clairement : dans cette manœuvre, les États-Unis ont combiné pression diplomatique sur le régime de Nicolas Maduro, reconnaissance politique de l’opposition, sanctions économiques, gel d’actifs, pression sur le secteur pétrolier, utilisation de relais, dénonciation de la crise humanitaire et qualification du régime comme menace régionale. La manœuvre n’était pas militaire au sens strict. Elle visait pourtant un effet stratégique : réduire la légitimité du pouvoir en place, limiter ses ressources, encourager les ralliements et signaler que le coût du maintien au pouvoir augmenterait. L’influence peut être ici considérée comme une alternative à la simple coercition, dans la continuité de la politique par d’autres moyens.
L’épisode de Gossi, au Mali, en avril 2022, illustre un autre faciès de l’influence. Après le transfert de la base aux forces maliennes, une manœuvre attribuée à Wagner visait à faire accuser les soldats français d’exactions. La combinaison d’une anticipation du risque, d’une surveillance par drone, d’une veille informationnelle et d’une déclassification rapide des images a permis de déjouer l’attaque. Le fait majeur n’est pas seulement la réfutation d’un mensonge ; c’est la synchronisation entre capteur militaire, analyse informationnelle, décision politique et diffusion médiatique. L’influence y apparaît comme une fonction opérationnelle de préservation de la liberté d’action, politique comme militaire.
Le Rafale offre un troisième exemple, à la croisée de la guerre informationnelle et de la compétition industrielle. Après les affrontements indo-pakistanais de mai 2025, plusieurs récits ont cherché à transformer les pertes aériennes indiennes en démonstration supposée de l’infériorité du chasseur français face aux équipements chinois employés par le Pakistan. Faux comptes, images manipulées, amplification de narratifs techniques et démarches auprès de pays clients ou prospects auraient visé à fragiliser la réputation du Rafale. L’enjeu n’était pas seulement industriel : concernant l’armement, la confiance est stratégique. Décrédibiliser un avion de combat, c’est affaiblir une BITD3, un partenariat politique et une promesse de souveraineté.
L’influence agit en temps de paix comme une arme de guerre économique : elle ne détruit pas l’appareil, elle attaque sa crédibilité.
Un espace de conflictualité à part entière
Ces trois exemples suggèrent que l’influence ne relève plus seulement du registre discursif : elle constitue désormais un espace de conflictualité à part entière, mobilisant des moyens de plus en plus structurés, coordonnés et professionnalisés. Ce changement d’échelle s’explique par trois évolutions majeures.
Tout d’abord, l’hyperconnectivité du monde actuel permet à chacun de s’impliquer, mais également d’être touché, donc d’être une cible potentielle, dans des délais désormais quasi instantanés. À l’ère de l’OSINT4, un mouvement militaire visible peut devenir un signalement stratégique. Ensuite, les États ne sont plus seuls : plateformes, influenceurs, ONG, diasporas, militants, ou organisations criminelles participent à la formation des perceptions. Certains prolongent l’action des États, d’autres la concurrencent. Enfin, l’avènement de l’IA permet la massification, l’automatisation, et l’adaptation de la diffusion de contenus aux auditoires cibles.
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Pour la France : transformer l’influence en capacité d’action
Pour être efficace – ou plutôt efficiente5 – dans une logique de long terme, l’influence nécessite deux pré-requis. Le premier serait la cohérence : elle suppose une puissance de base sans laquelle une parole sans moyen deviendrait un slogan : forces armées, économie, industrie, énergie, technologie, capacité de projection. Elle est également politique : constance des engagements, lisibilité des choix, fiabilité des alliances. Elle est enfin morale : respect du droit, cohérence entre les valeurs affichées et les pratiques observées. C’est la principale contrainte – ou plutôt l’impératif majeur – propre aux démocraties. Elles doivent influencer sans se renier. Face à des compétiteurs qui instrumentalisent des intermédiaires ou diffusent des récits mensongers, la tentation existe de répondre par symétrie, car le mensonge leur offre un gain tactique. C’est pourtant une erreur, qui détruit la confiance dès qu’il est révélé. La France a raison d’agir dans un cadre éthique et juridique clair, car « l’exemplarité n’est pas une façon d’influencer les autres, c’est la seule ! », comme le soulignait Albert Schweitzer à juste titre.
La seconde condition est la synchronisation des effets produits, à différents niveaux, par des acteurs divers. L’influence est un domaine complexe parce qu’elle est transversale : elle mobilise aussi bien les sciences cognitives, les technologies numériques, les relations internationales que la sociologie. Elle est également immatérielle, ses effets étant plus difficiles à mesurer que ceux produits dans le champ physique par un missile, une frappe ou une manœuvre terrestre. Elle exige donc du renseignement, l’identification précise des audiences, des relais et des vulnérabilités, une veille informationnelle continue, des narratifs cohérents, des canaux adaptés et une capacité rigoureuse d’évaluation. Les moyens engagés doivent ainsi être synchronisés, à l’image d’un orchestre qui interprète une même partition. Encore faut-il savoir l’effet recherché : adhésion, neutralisation, dissuasion, réputation, ralliement ou décrédibilisation. Si la réactivité demeure indispensable pour saisir les opportunités du champ informationnel, l’anticipation reste centrale, car l’influence est d’abord une arme du temps long.
La France n’est pas dépourvue de leviers. Elle dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, de la dissuasion nucléaire, d’un réseau diplomatique mondial, d’un modèle d’armée complet, de territoires ultramarins, d’une industrie de défense reconnue, ainsi que d’une langue et d’une culture qui demeurent puissantes. Ces avantages stratégiques constituent une base solide sur laquelle bâtir une politique d’influence. Toutefois, la France ne dispose toujours pas, à ce stade, d’une stratégie nationale d’influence pleinement formalisée ni d’un état-major fonctionnel interministériel spécifiquement dédié à cette fonction, propositions soulignées dans le rapport de l’Assemblée nationale sur l’opérationnalisation de la fonction influence. Une telle structure permettrait pourtant de déterminer des objectifs de long terme, tout en coordonnant les effecteurs ministériels lorsqu’une opportunité ou une crise impose une réaction rapide.
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Aujourd’hui, le SGDSN6 est chef de file sur les luttes contre les manipulations de l’information, le MEAE7 sur la fonction influence, et les armées sur la lutte informationnelle. Si la coordination entre ces trois piliers progresse et se densifie, un état-major placé sous l’égide du SGDSN permettrait d’articuler, d’incarner et de traduire l’influence en organisation opérationnelle. Il garantirait l’unité d’intention, la rapidité de décision et la synchronisation des effets entre les ministères concernés — principalement le MEAE, le MINARM8, le MININT9 et le MEF10 — en associant de manière permanente diplomatie, armées, renseignement, économie, culture, recherche et acteurs privés. Il ne s’agirait donc pas de créer une structure administrative supplémentaire, mais de donner à la fonction influence un lieu de pilotage, d’arbitrage et d’impulsion.
Deux fonctions complémentaires méritent également une attention particulière. D’une part, l’information doit pouvoir être partagée rapidement afin de détecter les opportunités, les risques et les attaques en cours. L’intelligence artificielle deviendra, dans ce domaine, un outil indispensable pour identifier les signaux faibles, analyser les dynamiques de propagation et proposer des options de réaction adaptées. D’autre part, elle ne saurait se substituer à la compréhension humaine des sociétés, des cultures et des rapports de force locaux. C’est pourquoi la France doit former plus largement celles et ceux qui participent, directement ou indirectement, à cette fonction stratégique : officiers, diplomates, communicants, industriels, élus, chercheurs et experts régionaux. L’objectif est de faire émerger une culture commune de l’influence, partagée au-delà des seuls cercles spécialisés.
Ces trois axes d’amélioration permettraient ainsi de renforcer notre capacité à agir sous le seuil de la conflictualité ouverte et, peut-être, d’éviter certains conflits avant même qu’ils ne se matérialisent.
En temps de paix, la force ne disparaît pas ; elle change de grammaire.
L’influence constitue l’un des moyens décisifs permettant de transformer des ressources disponibles en effets politiques. Pour demeurer une puissance d’équilibre, la France doit donc cesser de traiter l’influence comme une simple affaire d’image. Elle doit en faire une fonction de commandement, de coordination et d’action, placée au cœur de la vision politique et stratégique.
Notes
1. Voir Théorie des relations internationales (2019) de Dario Battistella.
2. Compris au sens du terme otanien StratCom.
3. Base industrielle et technologique de défense : l’ensemble des industries d’un pays prenant part aux activités de défense.
4. OSINT : Open Source Intelligence, appelée en français ROSO : Renseignement d’origine sources ouvertes.
5. Ce qui correspond au rapport entre effort consenti et résultat obtenu.
6. SGDSN : Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale.
7. MEAE : ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
8. MINARM : ministère des Armées.
9. MININT : ministère de l’Intérieur.
10. MEF : ministère de l’Économie et des Finances.









