Livre – La vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945.

8 août 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : La vie de l'esprit. Crédit photo - Unsplash
Abonnement Conflits

Livre – La vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945.

par

 

Il ne faut pas que l’arbre des démocraties, illibérales, cache la forêt de la pensée émanant de ce que pendant des décennies, on a appelé l’autre Europe, l’Europe captive, dont la richesse n’a d’égale que la diversité. D’où l’intérêt de ce millier de pages qui se donnent le projet ambitieux d’étudier la vie des idées depuis 1945, jusqu’à l’été 2020, dans ce groupe de pays intermédiaires entre l’Europe occidentale et la Russie : Bulgarie, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovaquie, Ukraine.

 

Faute de place et afin de sauvegarder l’homogénéité de cet espace géographique et spirituel, ses maîtres d’œuvre ont dû renoncer à l’exhaustivité, notamment aux pays de l’ex-Yougoslavie. Les Balkans sont représentés par deux pays emblématiques : la Bulgarie et la Roumanie. Cette zone, dite ici « Europe centrale et orientale » ou « Europe du centre », est proprement européenne. C’est-à-dire marquée par la culture de liberté issue du judéo-christianisme et de la révolution des Droits de l’Homme, qui n’empêche pas les dictatures, mais rend possibles en leur sein les dissidences. Au XXe siècle, ces pays, après avoir subi la pression nazie et la dictature, ont été foudroyés par l’occupation communiste, et plusieurs d’entre eux ont été écrasés par les deux totalitarismes l’un après l’autre. L’histoire de leur esprit, pétri dans la résistance pendant ces sombres temps, peut enrichir notre perception du monde, nous, enfants des trente glorieuses qui avons connu que liberté, prospérité et sécurité. L’Europe d’aujourd’hui, dirigée par l’Ouest autocentré, gagnerait à prendre en compte cette « Autre Europe » qui ne lui est toujours pas vraiment familière, alors qu’elle se trouve, comme l’a dit de Gaulle dans les années 1950, à deux étapes du Tour de France. Les grands penseurs de L’Europe centrale restent insuffisamment connus du public français. Les années 1980-2000 ont vu paraître un certain nombre d’ouvrages importants qui ont permis de connaître une partie de la pensée politique centre-est-européenne. On en trouvera une liste encore incomplète à la fin de ce texte.

Quant à leurs textes, ils ne sont que très partiellement disponibles en français. Le lecteur français connaît les grands textes de l’époque dissidente comme ceux de Patočka (L’Europe après l’EuropeEssais hérétiquesL’Europe vue de Bohême), de Havel (Les essais politiques, et autres), de Szűcs (Les trois Europes), de Bibo (Misère des petits États d’Europe de l’Est), de Konrád (L’antipolitique), de Matvejević (Épistolaire de l’Autre Europe), de Kołakowski (deux tomes de son Histoire du marxisme, et autres titres). Mais nombre d’auteurs importants venant de ces pays sont peu ou pas traduits, en français. Le champ polonais, tchèque, roumain et hongrois s’enrichit chaque année, mais les textes de penseurs ukrainiens, très importants aujourd’hui compte tenu du contexte de ce pays, sont quasiment introuvables en français alors qu’ils circulent dans les langues de la région.

À lire aussi : Livre – Guerre froide. Menace, paranoïa et manipulation du rideau de fer à la chute du communisme

Ce dictionnaire encyclopédique contribuer donc à renouer le dialogue intellectuel entre les différentes Europes. Dans les sociétés d’Europe du Centre-Est, les tragédies de la politique confèrent par nécessité une très grande place à l’intelligentsia, qui joue un rôle de sentinelle et de veilleur. Les textes philosophiques, les essais, les romans et la poésie, mais aussi le théâtre et le cinéma, en acquièrent une importance accrue. Les penseurs et artistes y sont actifs, non seulement dans le débat d’idées, mais aussi dans les combats sociaux et politiques. Résistants au régime nazi, dissidents des régimes communistes, ils ont participé activement à la transition démocratique. Ils ont parfois exercé les plus hautes fonctions au niveau national ou international (Havel, Mazowiecki, Geremek, Jelev), passant de la dissidence à l’exercice du pouvoir ou aux responsabilités collectives. Dès la fin des années 1940, les intellectuels français, sont, allés à la rencontre des dissidents et plutôt membres de l’opposition démocratique, celle-ci ne pouvant exister. L’influence de Camus ou de Maritain fut importante. Le courant issu de Camus (laïc et humaniste) et celui de Maritain (chrétien et humaniste) se rejoignirent, « une cloche funèbre avait commencé à sonner pour le communisme ». Aussi ce que l’Ouest découvrit, ce fut une société civile qui même sous l’oppression demeurait vivante et poursuivait son développement. La terreur, qui laissait à vif l’intelligence et les sentiments, occasionnait la naissance d’un humour spécifique, d’un réalisme spécifique, d’une manière spécifique d’espérer. Le versant spirituel du monde prenait une acuité singulière là où la pauvreté et l’inconfort général étaient devenus un destin. Les Européens de l’Ouest qui se rendaient de l’autre côté avant la chute du mur, trouvaient là des frères meurtris et brillants.

Après la chute du mur de Berlin, les retrouvailles européennes furent un moment enthousiasmant. Antoine Riboud, patron de Danone, rentre chez lui le soir du 10 novembre 1989 et son épouse lui transmet un message : « Slava a téléphoné, appelle-le vite, il pleure au téléphone ». Il appelle donc Rostropovitch qui lui dit : « le Mur est tombé, prête-moi ton avion, je veux partir tout de suite ». Antoine Riboud et Slava Rostropovitch sont donc partis dans la nuit pour Berlin, où Slava a joué du violoncelle devant le mur, pendant qu’Antoine l’assistait. Les frontières étaient ouvertes. Un grand nombre de publications parurent alors. Elles correspondaient à une volonté de reprendre le dialogue rompu entre « les fragments d’Europe » séparés par la guerre froide. Le même effort était fait du côté des sciences humaines et de l’édition littéraire. En France fut aussitôt fondée la revue Le Messager Européen, dirigée par Alain Finkielkraut et Danièle Sallenave, qui fit connaître nombre de figures encore inconnues du lecteur français. Tout était fait pour des retrouvailles émouvantes et durables. Et elles devaient avoir lieu, en effet, avec les différentes étapes de l’élargissement européen. Vu du côté de l’Europe centrale, il s’agissait d’abord de retrouvailles spirituelles, parce que ce qui importe c’est la culture, la liberté et la quête de la vérité. Kundera avait donné le ton dans son essai désormais classique : « Un Occident kidnappé » qui rappelait en 1983, que l’Europe était avant tout une notion spirituelle et qu’elle signifiait pour ceux qui se battaient pour elle, « l’Occident ». Dans ce texte qui avait réussi à sensibiliser l’intelligentsia française au sort de l’Europe centrale, il rappelait le rôle majeur de la culture et de la pensée européenne.

À lire aussi : De Marx à Gaïa

Aujourd’hui, les pays de l’Europe du Centre Est ne se considèrent pas comme des provinces attardées, contentes de pouvoir imiter les capitales pour mieux se porter dans l’avenir. Ils se considèrent comme des petites Nations, non pas petites forcément en taille ou en population, mais en influence, parce que constamment menacées dans leur être, ayant mis à profit leurs multiples expériences de domination étrangère pour approfondir la pensée commune européenne et la mener plus loin peut-être que les grands pays de l’Ouest qui, gâtés par l’histoire et le cœur léger, ont oublié les principaux attendus. Aussi ne sont-ils en aucun cas prêts à se mettre en posture d’élèves obéissants. Une attitude que les pays de l’Ouest considèrent comme l’insupportable arrogance de petits qui se haussent. D’où cette forme de condescendance, par laquelle on écoute avec gravité ce qu’on a tendance à réduire au témoignage, ou bien en suggérant que ces pays ne disent rien de nouveau ou toujours des variantes de ce qu’on a déjà imaginé en Occident. Mais les peuples d’Europe centrale arguent qu’ils n’ont pas été seulement les témoins, mais les premiers analystes de ce qu’ils ont vu, pendant que les penseurs de l’Ouest restaient trop longtemps subjugués par le communisme.

Cette encyclopédie des intellectuels de l’autre Europe qui réunit 150 spécialistes, veut contribuer à rétablir les ponts rompus par la méconnaissance pour en finir avec les préjugés réciproques et réinstaurer un indispensable dialogue. Un monument décisif pour aujourd’hui et pour demain.

À lire aussi : Livre – Le pape qui a vaincu le communisme

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest